‹ Histoire des sciences sous Napoléon BonaparteChapitre 20 sur 26 · D'EGYPTE · texte numérisé non relu

D'EGYPTE

Ce ne fut pas à la Chaussée-d'Antin, dans la petite maison de Joséphine, rue Chantereine, aujourd'hui

rue de la Victoire, que cette grande entreprise se prépara, mais dans le Paris de la rive gauche.

Ce Paris de la rive gauche offrait en descendant vers l'ouest tous nos établissements militaires : Invalides, ministère de la Guerre, et son école, l'Ecole polytechnique, ardent foyer d'enthousiasme alors, comme était (en remontant vers Test) l'Ecole de Médecine, et celle du Muséum d'histoire naturelle : Ces Ecoles allaient fournir aux grandes guerres un peuple de médecins, d'ingénieurs, de savants en tout genre.

Au centre, siégeait l'Institut, jeune alors; il se glorifiait de compter parmi ses membres l'habile prestidigitateur qui faisait mouvoir ses ressorts.

A mi-côte de la Montagne, dans la belle rue Taranne, étaient établis les bureaux où toute l'expédition se préparait. Là venaient les militaires et les savants. La rue Taranne, limitée d'un côté par la rue des Saints-Pères, offrait à l'autre bout au 'coin de la rue Saint-Benoit, la glorieuse maison où l'Europe tout entière écouta Diderot, son oracle encyclopédique. (La maison de Diderot n'existe plus. Elle a a été démolie pour continuer le boulevard Saint- Germain. Elle se trouvait à peu près en face de la statue élevée, en 1885, au grand écrivain). Michelet qui a ressuscité dans son style si imaginatif toute cette époque si intéressante rapporte qu'en tête de cette réunion il y avait (chose rare î) un homme de cœur et qui en donnait atout le monde, Caffarelli. Il avait perdu une jambe dans les campagnes du Rhin, et il semblait le plus actif de tous, le plus infatigable.

Les autres, au nombre de plus de cent, étaient pour la plupart de fort jeunes gens. Fourier, l'illustre

auteur du livre de la Chaleur, l'élève favori de Lagrange, était rhomme complet, dont les aptitudes diverses répondaient à tous les besoins. Savant et érudit, administrateur, écrivain à la fois sévère et éloquent, à lui, comme au plus digne, revint la première place, celle de secrétaire perpétuel de l'Institut d'Egypte. C'est à lui que Kléber donna l'idée du grand ouvrage qui résume l'expédition.

Il y avait, en outre, une foule d'hommes laborieux, comme Jomard, mort seulement en 1862 à 85 ans, qui épousa l'Egypte, et qui non seulement sous Bonaparte, mais tout autant sous Méhemet-Ali, couva l'Afrique avec une ardeur persévérante, prêta son appui aux enfants qu'elle envoyait et ses soins aux travaux dont elle était l'objet.

A ces savants ajoutez la foule des médecins, chirurgiens, ingénieurs, administrateurs attachés à l'armée. Bref, la colonie était une ville, la fleur de Paris, de la France. Et cette France avait deux pôles qu'on voit ensemble rarement: l'imagination inventive qu'elle trouva dans Etienne Geoffroy Saint-Hilaire et le jugement fécond autant que ferme qu'elle eut dans Fourier. Bref, il y a là, comme ajoute Michelet, tout le xviii siècle au complet et l'Europe elle-même merveilleusement représentée. Une telle création avec de tels éléments, c'est un être qui a en soi toutes les conditions de s'achever, d'agir et qui fatalement aboutit. Bonaparte avait dit avec raison : « L'Egypte n'appartient pas au Grand-Seigneur. Elle est au conquérant qui la donnera à son pays. C'est le portail de l'Afrique. » Et plus tard il devait ajouter : « Le temps que j'ai passé en Egypte a été le plus beau de ma vie, car il en a été le plus idéal. »

La force de l'armée de mer, constituée par Bona-

parte montait à 10,000 hommes, avec treize vaisseaux, quatorze frégates, quatre bricks, 72 cutters, corvettes, avisos, chaloupes canonnières et 400 bâtiments de transports. L'armée de terre s'élevait à 36,000 hommes. Tout ce corps d'expédition comprenait les vieux soldats, les meilleurs généraux, les plus habiles marins, les amiraux les plus consommés.

Bonaparte avec son esprit de prévoyance avait veillé lui-même à l'administration et au service de santé. La première avait été confiée à Sucy, commissaire ordonnateur en chef et ensuite à H. d'Avila; à Poussielgue, contrôleur général des dépenses et à Estève payeur général. Le service médical était entre les mains de Desgenettes médecin en chef, de Larrey chirurgien eiuçhef, de Royen, pharmacien en chef. Boudet succéda S" ce dernier un peu plus tard.

Monge et Berthollet furent les principaux inspirateurs et les directeurs de la Commission des sciences et droits qu'ils constituèrent d'un commun accord et divisèrent de la façon suivante :

Imprimerie orientale et française. — Marcel, directeur; Prentis et G allant, protes et sous-chefs; Bauduin et Besson,

directeurs divisionnaires.

Géométrie. — Monge, Malus, Charbaud, Moret, Fourier, Costaz, Corancez, Say, Bringuet, Bouchard.

Astronomie. — Nouet, Quesnot, Méchain fils, Beauchamp.

Mécanique et Aéi-ostats, — Hassenfratz jeune, Sirop, Adnès père, Adnès fils, Conté, Couvreur, J.-M.-J. Goulelle, L'Homont, Aimé, Collin, Hérault, Plazanet.

Chimie. — Berthollet, Potier, Champy père, Champy fils, Descotiles, Samuel Bernard, Regnault.

Minéralogie. — Dolomieu, Gordier, de Rozières, Victor Dupuy.

Botanique. — Nectoux, Delile, Coquebert.

Zoologie, — Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, J. C. Savigriy, Alex. Gérard.

Chirurgie. — Dubois père, Dubois fils, Labate, Lacipière, Ponqueville, Bessières, Daburon, Dewèvre.

Pharmacie. — Boudet, Rouyer, Roguin.

Horlogerie. — Lemaître.

Economie politique. — Fauvelet-Bourrienne, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Gloutier, Tallien.

Antiquités. — Pourlier, Ripault, Panuzen.

Architectes. — Norry, Balzac, Protain, Hyacinthe Lepère, Demoulin.

Peintres. — Redouté, Rigo, Joly.

Dessinateurs. — Dutertre, Denon, Portai, Caquet, Peré.

Ingénieurs des Ponts- et-Chaussées. — Lepère aîné et P. S. Girard, ingénieurs en chef; Bodard, Faye, Martin, Duval, Gratien Lepère, Saint-Genis, Lancret, Favre, Devilliers, Jollois, Favier, Thévenot, Chabrol, Raffeneau-Delisle. Arnollet, du Bois-Aymé, Moline.

Ingénieurs géographes. — Teste vui de et Jacotin, ingénieurs en chef; Lafeuillade, Bertre, Lecesne, Bourgeois, Leduc, Dulion, Faure, Lévêque, Laroche, Jomart aîné, Corabœuf, Simonel, Schouani, Lathuille.

Ingénieurs de marine. — Boucher, Chaumont, Greslé, Vincent, Bonjean.

Ingénieur-mécanicien hydraulique. — Cécile.

Ingénieur en instruments de mathématiques. — Lenoir fils.

Sculpteur. — Casteix.

Graveur. — Fouquet.

Littérateurs. — Parseval-Grandmaison, Leronge, Arnault, Bénaben.

Musiciens. — Villoteau, Rigel.

Elèves de V Ecole Polytechnique. — Vincent, Viard, Alibert, Caristie, Duchanoy, Pottier, Joraard jeune.

Interprètes. — Venture, Magallon, Amédée Jaubert, Raige, Belleteste, de Laporte, L'Homaca, Bralevich.

Bonaparte savait chercher et trouver les aptitudes. L'intrigue avait peu de prise sur lui. C'était un inventeur d'hommes, nous allions presque dire un Faiseur d'Hommes si l'expression n'avait été prise par nos amis et collaborateurs Yveling Ram Baud et Dubut de Laforest pour leur beau roman philosophique et physiologique. Bourrienne raconte qu'un des grands plaisirs de Bonaparte, était après le dîner, de désigner trois ou quatre personnes pour soutenir une proposition et autant pour la combattre. Ces discussions avaient un but; le général y trouvait à étudier l'esprit de ceux qu'il avait intérêt de bien connaître, afin de leur confier' ensuite les fonctions auxquelles ils montraient le plus d'aptitude par la nature de leur esprit, il donnait toujours lui-même le texte de la discussion ; il la faisait rouler le plus souvent sur des questions de religion, sur les différentes espèces de gouvernement, sur la stratégie. Un jour il demandait si les planètes étaient habitées; un jautre jour quel était l'âge du monde; puis il donnait pour objet à la discussion, la probabilité de la destruction de notre globe, soit par l'eau, soit par le feu; enfin la vérité ou la fausseté des pressentiments et l'interprétation des rêves.

On sait comment, à l'instant de mettre à la voile le 30 floréal an vi (49 mai 1798), Bonaparte apprit à l'armée tout entière par une proclamation restée célèbre le but de l'expédition. On sait comment, pendant son trajet, il prit Malte; comment il signala son arrivée sur la vieille terre d'Egypte, par la prise d'Alexandrie, la victoire des Pyramides, son entrée au Caire le 6 thermidor an vi) 24 juillet 1798). « Ce grand projet médité dans le silence, fut préparé avec tant d'activité et de secret, a écrit Fourier

dans la préface historique de sa Description de V Egypte que la vigilance inquiète de nos ennemis fut trompée ; ils apprirent presque dans le même temps qu'il avait été conçu, entrepris et exécuté. » Cette activité sans pareille, cet esprit de décision rapide, sont un des caractères psychologiques et spéciaux de Napoléon. Il n'Hésita jamais dans ses entreprises, et son esprit allait du simple au composé, tandis que chez la plupart des hommes, la conception part toujours du composé pour aboutir après mille traverses à la simplification.

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