S HISTOIRE DES SCIENCES
De l'Ecole militaire de Brienne, le 5 avril 1781.
Mon père,
Si vous ou mes protecteurs ne me donnent pas les moyens de me soutenir plus honorablement dans la maison où je suis, rappelez-moi près de vous et sur le champ. Je suis las d'afficher l'indigence et d'y voir sourire d'insolents écoliers qui n'ont que leur fortune au dessus de moi, car il n'en est pas un qui ne soit à cent piques au dessous des nobles sentiments qui m'animent. Eh! quoi, monsieur, votre fils serait continuellement le plastron de quelques nobles paltoquets qui ûers des douceurs qu'ils se donnent, insultent en souriant aux privations que j'éprouve. Non, mon père, non. Si la fortune se refuse absolument à l'amélioration de mon sort, arrachez-moi de Brienne, donnez-moi, s'il le faut un état mécanique. À ces offres, jugez de mon désespoir. Cette lettre, veuillez le croire, n'est point dictée par le vain désir de mer livrer à des amusements dispendieux : je n'en suis pas du tout épris. J'éprouve seulement le besoin de montrer que j'ai les moyens de me les procurer comme me» compagnons d'étude.
Votre respectueux et affectionné fils,
De Boon aparté, cadet.
L'histoire ne dit pas si le père répondit favorablement à la demande si digne, si énergique, si précoce de l'enfant ; mais il est certain que le jeune Bonaparte ne fut pas retiré de l'Ecole de Brienne, où le 15 septembre 1783 arriva le chevalier de Kéralio, maréchal de camp et sous-inspecteur général des Ecoles royales militaires de France. Il vit Bonaparte, qui avait alors tout juste quatorze ans et un mois. Il l'interrogea, le trouva très ferré sur les mathématiques et l'indiqua dans son Etat des Élèves comme digne de passer à l'Ecole militaire de Paris. Sur ses
notes il écrivit cette phrase : « J'aperçois ici une intelligence qu'on ne saurait trop cultiver. »
À Paris, le jeune Bonaparte reçut des leçons de Monge, de J. B. Labbey. M. de PEguille, professeur d'histoire, dit de lui dans son rapport : « Il ira loin si les circonstances le favorisent. » A sa sortie de l'Ecole militaire, il fut examiné par le grand Laplace et fut nommé lieutenant en second d'artillerie le 1 er septembre 1785. Il n'avait pas seize ans. A la fin d'octobre, il reçut l'ordre de se rendre en garnison à Valence.
Nous insistons sur l'enfance de Bonaparte pour montrer la direction scientifique donnée à son éducation et à son instruction. Elle était conforme à ses goûts et devait développer d'une façon décisive ses inclin tions naturelles. Dans sa carrière, Napoléon qui possédait à un haut degré la passion de la reconnaissance, n'oublia jamais ses premiers professeurs. Il les phça tous et les combla de ses faveurs. Il ne tint rancune qu'à Bauer , le professeur d'allemand de l'Ecole militaire de Paris. Celui-ci était lourd et born£, et il ne voyait rien au-dessus de ses leçons dont Bonaparte ne profitait pas beaucoup, ce qui inspirait au magister une médiocre estime pour l'élève. Un jour que l'écolier n'était pas à son banc, Bauer s'informa où il pourrait être. On lui répondit qu'il subissait un examen préparatoire pour l'artillerie : « Mais, est-ce qu'il sait quelque chose ? répliqua l'épais M. Bauer. — Comment, monsieur! — Mais c'est le plus fort mathématicien de l'Ecole, lui fut-il répondu. — Eh bien, je l'ai toujours entendu dire, et j'ai toujours pensé que les mathématiques n'allaient qu'aux bêtes. » C'est Napoléon lui-même qui a rappelé ce mot à Sainte-Hélène ; et comme, f
n'avait plus entendu' parle? de ce professeur: «Jeserais curieux, disait-il, de savoir si M. Bauer a vécu assez longtemps pour jouir de son jugement. »
Napoléon n'avait pu acquérir une belle écriture, non plus qu'il s'était fait à la langue allemande. Il en avait aussi gardé quelque rancune au professeur de calligraphie de Brienne, Dupré, qui lui avait donné des leçons pendant quinze mois.
Peu de temps après l'élévation de Napoléon à l'Empire, on raconte qu'un homme âgé et d'une mise simple se présenta à Saint-Gloud et sollicita du grand maréchal Duroc, maître du palais, la faveur d'une audience impériale. Introduit presque aussitôt dans le cabinet de Napoléon : « Qui êtes-vous et que me voulez-vous? demande sèchement l'Empereur. — Sire, répondit l'inconnu, c'est moi, Dupré, qui ai eu le bonheur de donner des leçons d'écriture à Votre Majesté. — Le bel élève, en vérité, que vous avez fait là, monsieur Dupré, je ne vous en fais pas mon compliment. » Puis se prenant à rire de sa brusquerie,' il parla avec bienveillance au pauvre vieillard et le congédia doucement en lui promettant de s'occuper de lui.- Le vieux professeur roçut, en effet, quel jues jours après, le brevet d'une pension de 1200 francs sur la cassette impériale, signé de cette terrible griffe, peu lisible, mais reconnaissable entre toutes comme une griffe de lion, exungue leonem dont l'Empereur était redevable aux leçons du pauvre Dupré.
Jusqu'au sacre, Napoléon signa toujours Bonaparte. Examinée graphologiquement, cette signature révèle le caractère d'un homme prompt, impérieux, ambitieux, décidé. L'écriture courante de Napoléon était très mauvaise. Elle représentait l'assemblage de
traits sans liaison et presque fnSècfiflirablés". La ffiDi^' tié des phrases était veuve de verbes. Il ne pouvait se relire ou il ne voulait pas en prendre la peine. Si une explication lui était demandée, il reprenait son brouillon qu'il déchirait et jetait au feu et dictait sur de nouveaux frais. C'étaient alors les mêmes idées, mais avec des expressions et une rédaction différentes. Bourrienne qui fut pendant longtemps son secrétaire particulier, raconte qu'il avait soin de tenir à sa disposition de très bonnes plumes, car chargé de déchiffrer son écriture, il était plus intéressé que qui que ce fût, à ce qu'il écrivît le moins mal possibb. 11 ajoute que Napoléon, heureusement pour lui, écrive rarement lui-même. Ecrire était pour lui une fatigue réelle, car sa main ne pouvait suivre la rapidité de sa conception. Il ne prenait la plume que lorsque, par hasard, il se trouvait seul, et qu'il avait besoin de confier au papier le premier jet d'une idée; mais après quelques lignes, il s'arrêtait, jetait la plume et appelait Bourrienne. L'orthographe de son écriture était inexacte, quoiqu'il sût bien reprendre les fautes dans l'écriture des autres qu'il voulait lisible. La moitié des lettres manquait aux mots. C'était une négligence passée en habitude. Il ne voulait pas que l'attention qu'il aurait donnée à l'orthographe pût brouiller ou rompre le fil de ses pensées. C'est ainsi qu'il ne put jamais de même acquérir l'habitude de bien parler en public, si ce n'est cependant à ses soldats. Dans les chiffres dont l'exactitude est absolue et positive, Napoléon commmettait aussi des erreurs. Il aurait pu résoudre les problèmes de mathématiques les plus compliqués, et il a fait rarement une addition juste. Là il s'est rencontré avec de profonds génies
qui comme Newton, Euler, et plus tard Arago et Le Verrier ne purent jamais se soumettre à l'exactitude mathématique dans les calculs qu'ils dirigèrent, mais qu'ils furent obligés de confier à des auxiliaires.
Bourrienne raconte que Napoléon ne dictait qu'en marchant. Il commençait quelquefois étant assis, mais à la première phrase il se levait. 11 se mettait à parcourir dans sa longueur la pièce dans laquelle il se trouvait. Cette promenade durait pendant tout le temps de sa dictée.
Les expressions se présentaient sans effort pour rendre sa pensée. Si elles étaient quelquefois incorrectes, ces incorrections mêmes ajoutaient à leur énergie et peignaient toujours merveilleusement à l'esprit ce qu'il voulait dire. Ces imperfections n'é* taient cependant pas inhérentes àsa manière d'écrire; elles échappaient plutôt à la chaleur de l'improvisation. Elles étaient rares et ne subsistaient que quand la nécessité d'expédier sur-le-champ la dépêche ne permettait pas de les faire disparaître dans la copie. Dans ses discours au Sénat ou au Corps législatif, dans ses proclamations, dans ses lettres aux souverains, dans les notes diplomatiques qu'il chargeait ses ambassadeurs de présenter, le style était soigné et approprié au sujet.
Revenons en arrière. Dès les premiers temps de sa garnison à Valence, on voit Bonaparte s'occuper de la réalisation d'un projet qu'il avait conçu à Brienne, quand il venait d'accomplir sa quatorzième année, celui d'écrire L'Histoire politique, civile et militaire de la Corse. Ce livre devait commencer aux époques les plus reculées et aller jusqu'à l'annexion de l'île à la France. Bonaparte soumit lesdeux premiers chapitres à l'abbé Raynal et lui de-
SOUS NAPOL1ÎON ia
manda son opinion. L'abbé donna des éloges au travail du jeune officier qui le continua, et y mit la dernière main en janvier 1788, pendant un séjour qu'il fit à Ajaccio. Au mois de mai, il alla en présenter le manuscrit complet à son premier conseiller qui habitait alors Passy et qui l'engagea à publier son oeuvre. Pris de scrupule, Napoléon voulut encore avoir l'avis de son ancien professeur de mathématiques à l'Ecole de Brienne, le père Patrault. Celui-ci lui répondit en disant que son travail était méritoire,, mais conçu dans un esprit trop hostile à la France avec un souffle d'indépendance trop vif. Napoléon fut blessé de ce jugement. Il mit son manuscrit décote et Ton n'a jamais su exactement s'il fut égaré ou brûlé. Bonaparte se remit à la méditation et aux mathématiques. Il pensait déjà, comme devait récrire Michelet trente-deux ans plus tard,en 1820,(dans le Journal de sa vie publié par sa vaillante et digne veuve en février 1888) que les mathématiques servent a~\ tout, d'abord à calmer les sens. Il n'aimait pas au reste,, comme il disait «qu'on l'empêchât de penser ». C'est pour cela qu'il quitta sans regret Lyon où son régiment avait été envoyé de Valence pour réprimer de& troubles. Il s'y trouvait trop bien. — « Et toi, Bonaparte, comment es-tu dans ton logement ? — Moi, répondit-il, je suis dans un enfer; je ne puis entrer ni sortir sans être accablé de prévenances. Je ne puis rester seul. Il m'est impossible de penser dans cette maudite maison. » Son régiment était à peine arrivé à Auxonne qu'il trouva moyen de louer une chambre dans la maison du professeur de mathématiques de l'École de la ville. M. Lombard le prit en amitié et répétait sans cesse : « Ce jeune homme ira très loin. » Bonaparte qui venait d'atteindre sa vingtième anné
fut studieux et assidu aux leçons du savant professeur, et pendant que ses camarades prenaient de longs plaisirs, il pensait, il méditait, il faisait de nombreuses promenades emportant des livres. Dans ses courses, il s'arrêtait souvent pour tracer sur le sable du chemin des figures de géométrie avec le bout de son épée. Bonaparte s'était fait un système d'éducation vaste qui comprenait surtout l'histoire et l'étude des connaissances positives, telles que la géologie et l'astronomie, qui donnent à l'intelligence humaine le plus grand développement dont elle est susceptible. C'est de cette époque qu'il gagna une merveilleuse aptitude à mener de front les choses les plus disparates, à varier facilement ses travaux. Son poète favori était déjàOssian, le barde écossais qui ne se déplaisait pas à faire résonner sa lyre au milieu des tempêtes et chez lequel Napoléon trouvait comme un écho à l'agitation de son âme.
Après des garnisons diverses et des séjours successifs en Corse, Bonaparte fut promu le 14 janvier 1792 au grade de capitaine en second d'artillerie et classé dans la \ 2 e compagnie du 4 e régiment en garnison à Valence, sans obligation de rejoindre. Il était alors à Ajaccio. Ainsi Bonaparte était resté de 1785 à 1791, simple lieutenant.
Le 8 mars 1793 seulement, il fut promu au grade de capitaine commandant dans le 4* régiment d'artillerie et pour la première fois son nom figure dans l'Almanach national de la même époque sous cette forme : Bonaparte. Peu de temps après, Robespierre jeune le fait nommer général de brigade d'artillerie, le 20 décembre 1793.
A cette époque nous voyons apparaître le premier
des deux hommes qui ont joué un rôle décisif dans la destinée de Bonaparte, Robespierre jeune que nous venons de citer, et pour lequel Napoléon conserva toujours un tendre souvenir. 11 en fut de même pourCarnot qui fut son protecteur, son conseiller, et Pami de la première et de la dernière heure (de 1795 à 1815). C'est Carnot, en effet, qui défendit Bonaparte contre les menées de l'incapable Aubry lorsqu'il lui succéda au Comité de Salut public, et qui n'avait pas craint de mettre à la réforme Bonaparte et Masséna, en arrivant au pouvoir le 5 germinal an III (4 avril 1795). Un peu plus tard, à la journée du 43 vendémiaire an IV (5 octobre 1796), Bonaparte fut indiqué à Barras par Carnot pour défendre la Convention nationale contre l'insurrection des sections. Trois années auparavant, le 20 septembre 1793, c'était Carnot même qui avait contresigné les lettres de service désignant le jeune capitaine d'artillerie pour seconder le général Carteaux à Toulon. Il est intéressant de noter à ce propos que le 3 du même mois, Bonaparte se trouvait à Auxonne quand il apprit la trahison qui avait livré notre principal port de guerre aux ennemis de la France. Les Anglais en avaient pris possession le 27 août. Cet événement avait été connu au camp devant Lyon le I e * septembre et on n'en fut instruit à Auxonne que deux jours après. Bonaparte prit sur cette nouvelle une détermination qui témoigne de l'esprit d'initiative qui ne l'abandonna jamais. Il partit spontanément pour Paris, sans autorisation de son chef, parvint à s'aboucher avec les membres du Comité de Salut public, et obtint d'eux, grâce à Carnot, comme on Ta vu plus haut, l'ordre de commander provisoirement l'artillerie du siège de Toulon. Mais la mis
sion n'avait pas été donnée sans difficulté et la majorité des membres du Comité avait voulu imposer au nouveau capitaine un plan de défense qui lui semblait néfaste. Il dut de ne pas le suivre à l'intelligence du conventionnel Gasparin envoyé pour surveiller l'action militaire. Dans le quatrième codicille ajoutéà son testament, le 24 avril 1821, àLongdwood, Napoléon a noté ainsi ce fait intéressant qui est tout à l'honneur de Gasparin, le patriotique ancêtre du comte Adrien de Gasparin, le grand agronome et de ses fils les comtes Agénor et Paul de Gasparin :
» 3° Nous léguons cent mille francs (100,000) au fils ou au petit-fils du député à la Convention, Gasparin, Représentant du peuple à l'armée de Toulon, pour avoir protégé et sanctionné de son autorité, le plan que nous avons donné, qui a valu la prise de cette ville, et qui était contraire à. celui envoyé par le Comité, do Salut public. Gasparin, nous a mis par sa protection, à l'abri des persécutions de l'ignorance des Etats-Majors qui commandaient l'armée avant l'arrivée de mon ami Dugommier.»
Quelques semaines plus tard par l'exécution du plan de campagne de Bonaparte, adopté au Conseil de guerre du 2 avril 1794, l'armée d'Italie devenait maîtresse, un mois après, de toute la chaîne supérieure des Alpes maritimes, et communiquait avec le poste d'Argentières, dépendant de la droite de l'armée dont le quartier général était à Grenoble. Quatre mille prisonniers, soixante-dix pièces de canon, deux places fortes, Oncilla et Saorgio, enfin l'occupation de la chaîne des Alpes jusqu'aux Apennins, tels furent les résultats de cette belle opération. C'était à Bonaparte que le général en chef Dumerbion se plaisait à en faire honneur. Il disait aux Représentants du peuple de l'armée d'Italie : « C'est au
talent du général Bonaparte que je dois les savantes combinaisons qui ont assuré notre victoire. » Et l'officier général qui avait montré ce talent et trouvé ces savantes combinaisons, était un jeune homme qiii avait encore deux mois à courir avant d'atteindre sa vingt-quatrième année !
Ce plan était du reste comme le prélude à la campagne d'Italie de 1796 que Bonaparte devait conduire lui-même et qui est vraiment merveilleuse. C'est le type immortel de l'art de la guerre, savant, ponctuel, prompt comme l'éclair. Tout s'y accomplit de point en point, comme le jeune héros l'avait prévu ou pour dire plus justement, comme il l'avait calculé. C'est le modèle de la guerre scientifique,^ c'est une campagne que l'on pourrait appeler mathématique, a écrit avec raison Pierre Larousse. Aujourd'hui, quand il s'agit de construire un de ces ponts en fer comme ceux qui traversent nos fleuves, le mécanicien ne se livre à aucun travail et à aucune étude sur le terrain. Retiré au fond de son atelier, il trace ses plans, prend ses mesures, fait fabriquer, et quand tout est prêt : tympans, barres, montants, traverses, armatures, crampons, boulons, clavettes, broches, viroles, etc., il ne reste plus qu'une opération toute mécanique, toute machinale de montage ; chaque partie vient prendre la place qui lui a été assignée ; tout cela se monte et se démonte comme les fractions d'un squelette auquel ne manque aucune des innombrables articulations. C'était la méthode'* inveptée par Bonaparte. «Mêlas est là; je l'attirerai ici et je le battrai là. » Et la victoire arrivait, se déduisait mathématiquement comme l'inconnue d'une équation algébrique. Et ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est que l'homme, c'est que le savant