JustiQ, XVII
nomie, tant de fois proclamée par les potentats en quête de clientèle, relativement respectée par Antigone et brutalement violée par Lysimaque : mais il ne paraît pas qu'il la leur ait accordée. Il rendit aux Atliéniens leurs clérouchies de Lemnos, mais il malmena les envoyés d'Héraclée du Pont, une vaillante cité qui, après avoir chassé Héraclide, lintendant d'Arsinoé, et repoussé une invasion des Bithyniens, venait maintenant lui proposer son alliance. Ce qu'il voulait, ce n'était pas une alliance, mais la soumission. Il en résulta que les Héracléotes s'entendirent d'un côté avec Chalcédoine et Byzance, de l'autre, avec le dynaste de Pont, Mitliridate Ktistès, — celui-ci peut-être avec Ariarathc de Cappadoce, — et qu'un lieutenant de Séleucos, Diodore, fut complètement défait en Cappadoce \ Tout le nord de l'Asie Mineure fut désormais impénétrable aux Séleucides ; la raideur inattendue avec laquelle Séleucos avait traité les cités et dynastes de la région leur inspira une invincible défiance envers lui et ses successeurs.
L'important, pour le moment, était de prendre possession des Etats de Lysimaque en Europe. On aime à croire que Séleucos voulait donner la Thrace aux enfants d'Agathocle et finir ses jours comme roi de Macédoine. « Désireux, dit Me m non, de revoir sa patrie, d'oii il était parti pour faire campagne avec Alexandre, et ayant dessein d'y passer le reste de sa vie, vieux comme il était, il confia l'Asie à Antiochos ». Le débat, qui s'est ému récemment entre érudits sur la question de savoir si Séleucos a été réellement roi de Macédoine, élu suivant les formes légales et reconnu tel durant sept mois, est, au fond, dépourvu d'intérêt, si l'on concède aux tenants de l'affirmative que le royaume de Macédoine a pu être administré durant ce temps au nom de Séleucos, mais de Séleucos encore absent et investi seulement en droit par la mort de Lysimaque. Un texte cunéi-
1. Memnon d'Héraclée, 9-11 (FCf//., III, pp. 332-o33). Trog., Prol. 17.
50 ( HAl'. I. — Lr, nP.C.SK uc sélelcos i mcator
lurmo il»' lioisippa, en date de 269 u. C, d.ins lequel Anliochos I" appelle son père « roi Macédonien, roi de Babylone » *, ne fait tout au plus que constater un droit théorique, comme tant de titres conservés |)ar nos potentats contemporains. Nous pouvons nous en tenir au récit traditionnel [-J-j.
Séleucos franchit donc l'Hellespont avec son armée, emmenant avec lui Ptolémée Kéraunos. 11 avait oublié dans ses calculs l'ambition de son acolyte, qui jugeait l'occasion bonne de se tailler un royaume à n'importe quel prix et trouvait les possessions d'Europe à sa convenance. Il se souvenait trop que Séleucos lui avait promis de le mettre sur le trône d'Egypte à la mort de Ptolémée Soter (283) et qu'il n'avait pas tenu sa parole. Pendant que Séleucos faisait halte sur la route de Lysimachia, il fut poignardé par Kéraunos. Le meurtrier courut à toute bride à Lysimachia, s'y fit proclamer roi, et revint ensuite se faire acclamer par les propres soldats de Séleucos ^ Ces armées de mercenaires soutenaient toutes les causes sans s'intéresser à aucune et gagnaient à tous les changements. Une si soudaine complaisance pour un assassin qui n'avait pas d'autres exploits à son actif donne à penser que Séleucos était alors impopulaire jusque dans son armée et que Ptolémée s'était assuré d'avance la complicité des soldats. Il y avait dans le nombre des vaincus de Coroupédion, qui sans doute acclamèrent en lui le vengeur de Lysimaque (déc. 281 a. C.?).
Telle fut la fin de Séleucos. qui disparut ainsi, le dernier des compagnons d'Alexandre, sept mois après la mort de Lysimaque, à l'âge d'environ 75 ans. Son corps, racheté par Philéta'ros de Pergame, fut rapporté en Syrie et déposé à
i. Keiliuschr. BibL, III, 2, p,. 137. Voy., sur Séleucos roi de Macédoine, les dissertations de G. F. Lehunann et de Fr. Ileuss, mentionnées dans ['Appendice.
2. Voy. les textes assez concordants — sauf quelques variantes — de Strab., XIII, p. 623. Justin., XVII, 2, o. Appian., %r., 62-63. Pausan., I, 16, 2. Lucien {Dea Sijf., 18) n'a pas pris la peine de se renseigner : il prétend qu'après avoir cédé la place à son fils, Séleucos se retira à Séleucie sur l'Euphrate (? !) et y mourut. Érudition de conférencier.
Séleucio sur l'Oronle, dans un temple funéraire, un N-.xaTo- 3£wv. Pausanias est d'avis que, de tous les rois de cette génération, Séleucos fut le plus juste et le plus pieux envers la divinité. Associons-nous à cet hommage, que nous n'aurons guère l'occasion de renouveler en l'honneur de qui que ce soit dans la postérité de l'ancêtre des Séleucides.
On ne manqua pas de découvrir après coup que des oracles avaient averti le vieillard de « ne pas se hâter d'aller en Europe », et, en tous cas, « d'éviter Argos » \ Or, il se trouva précisément que Séleucos rencontra sur son chemin, tout près de Lysimachia, une Argos dont il ne se défiait pas, c'est-à-dire un dolmen ou « autel » ainsi appelé parce qu'il avait été élevé, disait-on, soit par les Argonautes, soit par les Atrides venus d'Argos et allant à Troie. Il s'y était attardé, et, « pendant qu'il se renseignait, Ptolémée l'avait frappé par derrière ». Le fatalisme nourri par la foi simplifie la recherche des causes : il fallait que les prophéties s'accomplissent!
Ptolémée Kéraunos jouit du fruit de son crime. Il l'avait commis au bon moment, alors que Pyrrhos, le roi d'Epire, ayant pris des engagements formels avec les Tarentins, ne pouvait sans forfaiture tourner ses armes du côté de la Macédoine, et que Antiochos I avait besoin de toutes ses forces pour contenir les villes d'Asie Mineure. Kéraunos, après avoir battu sur mer le prétendant Antigone Gonatas, prit possession de la Macédoine et fit sa paix avec son frère Ptolémée Philadelphe, qui fut charmé de le savoir pourvu et sans prétentions désormais sur le royaume d'Egypte. Quand il se fut débarrassé, par d'horribles forfaits, des enfants de Lysimaque, il put se croire assuré de régner en paix sur la Macédoine et la Thrace, à la veille du jour où il allait succomber sous les coups des Gaulois.