NOTICE SUR LA VIE D’EBN-KHALLIKAN
Makrizi ayant, dans plusieurs passages de son histoire, nommé le chroniqueur arabe Ebn-Khallikan , j’ai cru que je devais recueillir ici les faits qui concernent la vie de cet écrivain estimable.
Schehab-eddin-Ahmed-ben-Mohammed-ben-Ibrahim-ben-Abi-Bekr-ben-Khallikan-Barmeki, le schaféi, appartenait ou prétendait appartenir, ainsi que l’indique son surnom, à l’illustre et malheureuse famille des Barmécides. Sa mère descendait d’Ebn-Aïoub , le compagnon de l’imam Abou-Hanifah (i). Il vint au monde, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même, dans la ville d’Arbel, le jeudi, onzième jour du mois de Rebi-second, l’an 608 de l’hégire (1211 de J.-C.). Deux ans après (2), il perdit son père qui était professeur au collège de Modaffer-eddin , à Arbell. Vers l’an 620 (3), l’auteur, comme il le dit, étant encore enfant lil, se trouvait dans sa ville natale. Il semble qu’il avait déjà fait, pour ses études, un voyage à Alep, où il se trouvait en l’année 619 (4)- Mais cette date est, je crois , fautive, et il faut y substituer celle de 629. Le désir de s’instruire lui fit quitter momentanément sa patrie; vers la fin de l’année 626, il se rendit à Alep, où il rencontra le célèbre historien Izz-eddin-Ebn-alathir (5). Celui-ci, qui avait contracté des relations fort intimes avec le père de notre auteur, se
(1) Man. 730, fol. 116 r°.
(2) Fol. 18 r°.
(3) Foi. 59 r°.
(4) Fol. 284 r°.
(5) Ibid, fol. ig5 r°, 474 vp.
APPENDICE
fit un devoir de témoigner au fils de son ami une extrême bienveillance. Mais laissons notre auteur exposer lui-même les motifs de son voyage, et l’emploi qu’il fit de son temps (i). «Je me rendis à Alep, dit-il, dans l’intention de me « livrer à l’élude des sciences. J’arrivai dans cette ville, le mardi, premier jour « du mois de Dhou’lkadah, l’an 626. Alep était, à cette époque, la capitale de « l’Orient; on y voyait une affluence de savants, qui se livraient à des travaux « approfondis. Le scheïkh Mouwaffik-eddin était le chef des littérateurs, et per- « sonne ne pouvait lui disputer la prééminence. Je commençai à suivre ses le- « çons. 11 les donnait, l’après-midi, dans le maksoura/i septentrional de la prin- « cipale mosquée; et, entre les deux prières, dans le ( medreseh ) collège Rewahieh. « 11 était entouré d’un cortège d’hommes distingués et éminents, qui ne quittaient « point sa société, et s’y trouvaient constamment aux heures des leçons. Je « commençai par étudier l’ouvrage intitulé Moulmi ^-Ul, qui a pour auteur « Ebn-Djinni; j’en lus la plus grande partie en présence de Mouwaffik-eddin , ce « qui ne m’empêchait pas de suivre les leçons des autres professeurs. J’arrivai « ainsi à la fin de l’année 627. Je n’avais point terminé ma lecture, que j’achevai « sous un autre maître, par suite d’une circonstance qui rendit ce changement « nécessaire. » Parlant ensuite du célèbre kadi et historien (2) Ahou’lmahâsen. Behâ-eddin-Ebn-Scheddad, il s’exprime en ces termes : « Il existait entre « ce kadi et mon père une liaison intime, une amitié bien sincère, qui dataient de « l’époque où tous deux avaient fait leurs études dans la ville de Mausel « (Mosul). Lorsque je me rendis auprès de lui, mon frère était arrivé peu de temps « avant moi. Le sultan Melik-Moaddam-Modaffer-eddin-Ahou-Saïd-Koukhouri-ben- « Ah écrivit, à notre sujet, une lettre très-obligeante, et dans laquelle il disait: •« Tu sais ce qui concerne ces deux enfans; que ce sont les fils de ton frère et du « mien. Je n’ai donc nul besoin de te les recommander d’une manière pressante. « Le kadi Abou’lmahâsen nous reçut avec une distinction particulière, nous té- « moigna une extrême bienveillance, et nous en donna toutes les preuves qui étaient. « en son pouvoir. Il nous fit loger dans son medreseh (collège), nous assigna la plus « forte gratification. Il nous plaça parmi les élèves plus âgés, malgré notre grande «jeunesse, et quoique nous fussions seulement au début de nos études. Nous 11e « cessâmes de résider auprès de cet homme vénérable, jusqu’à l’époque de sa mort- « Il n’y avait alors dans le collège aucune chaire de science. Lui seul remplis-
(1) Man. 73o, fol. 474 v°.
(2) Fol. 481 v°, 482 r°.
APPENDICE
« sait en personne les fonctions de muderris (professeur); mais il était alors ex- « trêmement âgé , et ne se remuait qu’avec peine. S étant réservé les leçons et leur « distribution , il avait établi quatre fakihs d’un grand mérite, pour faire la fonc- « tion de moïd (répétiteurs), et les élèves étudiaient sous eux. Moi et mon frère « nous lisions sous les yeux du scheïkh Djemal-eddin-Abou-Bekr-Mahâni, attendu « qu’il était natif de notre ville, et avait été le compagnon d’études de notre père. « Mais ce maître étant venu à mourir, le troisième jour du mois de Schewal, de « l’année 627, je m’adressai au scheïkh Nedjm-eddin-Abou-Abd-allah-Mohammed, « connu sous le nom d’Ebn-alkhabbaz-Mauseli , et qui était alors muderris (pro- « fesseur) du medreseh (collège) Seïfieh; je lus sous ses yeux une bonne partie de « l’ouvrage intitulé Wadjiz composé par Gazâli. » Nous ne savons pas
combien de temps il séjourna en Syrie; mais nous apprenons, par le témoignage de notre auteur (1), que l’an 632 , il était de retour à Arbel, puisque, cette même année, il suivit les leçons du fakih (jurisconsulte) Abou-Amrou-Otliman... Schehrwerdi, connu sous le nom d’Ebn-Sâleh-Sarkhâni, et surnommé Taki-eddin- Fakih ; mais il paraît qu’il y résidait depuis plusieurs années : car il se plaît à reconnaître (2) les obligations importantes qu’il avait à Modaffer-eddin , gouverneur d’Arbel. Or, cet homme distingué, sur le mérite duquel notre auteur donne des détails étendus et dictés par la reconnaissance (3), était mort l’an 63o. Ebn-Khallikan, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même, avait fait plus de dix fois le voyage d’Arbel à Mausel (Mosul) (4), attiré par la haute réputation d’Abou’lfatah- Daïa-eddin , plus connu sous le nom d’Ebn-alathir, frère de l’historien dont il a été question plus haut, qui résidait dans cette dernière ville. Mais, par une fatalité singulière, il ne put jamais rencontrer cet homme célèbre, qu’il avait tant à cœur de connaître.
Bientôt après, Ebn-Khallikan reprit la route de la Syrie, et abandonna Arbel, qu’il ne devait plus revoir : car -d nous apprend lui-même que, dans l’année 633, il se trouvait à Damas (5). Ce fut là qu’il vit les deux princes Melik-Aschraf et Melik-Kâmel, qui, chaque jour du mois de Ramadan, montaient à cheval pour aller jouer à la paume dans le meïdan-akhdar (l’hippodrome vert). Il séjourna près de dix ans en Syrie; après quoi, il se rendit en Égypte (6). Ainsi qu’il nous l’ap-
(1) Man. 730, fol. 178 r°.
(2) Fol. 238 r°.
(3) Fol. 236 v°, 237 r° et v°.
(4) Fol. 383 r°.
(5) Fol. 370 v°.
(6) Fol. 383 r°.
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prend lui-même (i), ce fut l’an 635 qu’il abandonna le séjour d’Alep, et prit la route de l’Égypte. Là, son mérite ne tarda pas à être universellement apprécié ; et il fut choisi pour remplir, dans la ville du Caire, les fonctions de naïb (substitut) (2) du kadi-alkodat Bedr-eddin-Abou’lmahâsen-Iousouf-ben-Hasan , plus connu sous le nom de kadi-Sindjar j Ls-'— qui avait sous sa juridiction
l’Égypte entière. Il paraît qu’il remplissait cette place importante des l’année 645. C’est ce qui résulte d’une petite anecdote, dont lui-même nous a conservé le récit (3) : « Notre ami, Djemal-eddin-Mahmoud-ben-Abd-Arbeli, homme lettré, « qui excellait dans la musique et dans plusieurs autres arts, vint me faire visite, « au Caire, pendant un des mois de l’année 645, dans le lieu destiné à rendre la « justice, et s’assit un moment auprès de moi. J’étais assiégé d’une foule nom- « breuse de plaideurs, qui venaient me soumettre leurs affaires. Djemal-eddin « se leva et sortit. Mais, bientôt après, je vis arriver son page, qui me présenta « un papier, sur lequel étaient écrits les vers suivants :
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« O monSeigneur, ô toi dans l’existence duquel la fortune nous a montré ce « qu’elle a de plus beau;
« J ai fait, vers ta demeure, un pèlerinage d’affection, non pas celui que pres- « crit l’Islamisme.
« J’ai fait arrêter ma monture à la porte du sanctuaire auguste; mais elle a « disparu , et on l’a enlevée.
« Au moment où je là cherche, j’adresse des vers à celui qui est l’imam (le « coryphée) de la poésie.
« Puisque nos montures étaient arrivées jusqu’à Mohammed, il leur était in- « terdit de paraître aux yeux des autres hommes. »
« Lorsque j’eus lu ces vers, je demandai au page ce qui s’était passé; il m’apprit
(1) Fol. 483 v°.
(2) Fol. 437 v°.
(3) Fol. 80 v°.
« que son maître, au moment ou il m’avait quitté, n’avait plus retrouvé ses san- « dales, que l’on venait de lui dérober. Je fus enchanté de l’allusion que contien- « nent ces vers. En effet, les Arabes comparent souvent une chaussure à une mon- « ture. Toutefois, lorsque je revis Djemal-eddin , je lui fis observer que je me « nommais Ahmed et non pas Mohammed. » Il me répondit « qu’il le savait bien; « mais que ces deux noms étaient identiques. » Ebn-Khallikan avait contracté une liaison étroite avec un personnage distingué, Abou’lhasan-Iahia, surnommé Ebn-Matrouh, qui remplit successivement les fonctions de vizir et d’autres emplois importants, à la cour de Melik-Sâleh-Nedjm-eddin-Aïoub (i). Il le voyait assidûment, autant du moins que pouvait le lui permettre la place judiciaire qu’il exerçait avec autant de zèle que de succès. L’an 647 (2), notre auteur eut des relations d’amitié avec un poète, nommé Ebn-Zouwaïtinah , qui était arrivé au Caire, chargé d’une mission de la part du prince de Hems. L’année suivante (3), il eut un songe, dont lui-même a pris soin de nous conserver le souvenir, et dans lequel il s’imagina avoir eu un entretien avec le célèbre grammairien Abou-Ali- Hasan-Fâresi, qui avait vécu trois siècles avant l’époque où florissait notre auteur, et avait été l’ami du poète Motanebbi. L’an 649, il eut également un songe remarquable, et sur lequel il donne quelques détails (4). Ebn-Khallikan semblait avoir adopté l’Egypte pour sa seconde patrie, et oublié complètement Arbel, le lieu de sa naissance. 11 vivait paisiblement au Caire, partageant tout son temps entre les fonctions judiciaires, des études profondes, et la composition de savants ouvrages, lorsqu’il fut nommé aux fonctions éminentes de kadi-alkodat (kadi-su. prême) de la ville de Damas. Si l’on en croit le témoignage d’Abou’lmahâsen dans son Manhel-sâfi (5) ,' l’élection d’Ebn-Kballikan eut lieu l’an 667. Notre auteur partit du Caire le vingt-septième jour du mois de Dhou’lhidjah , et arriva à sa destination le troisième jour de Moharrem de l’année suivante. Mais ces dates sont visiblement fautives, et ne peuvent, en aucune manière, s’accorder avec les autres époques indiquées par le même auteur. 11 paraît qu’il s’était aperçu de sa méprise : car, dans sa Chronique d’Égypte (6), il assure qu’Ebn-Rhallikan fut promu, pour la première fois, au rang de kadi-alkodat de Damas, vers l’année 660 ^5 mais tous les autres historiens, Nowaïri (7), Hasan-ben-
(1) Fol. 4J7 r° et v°. (5) Tom. I, man. arabe 747, fol. 101 v°.
(2) Fol. 371 v°. (6) Man. arabe 663, fol. 18 r°.
(3) Fol. 77 v°. (7) Man. d’Asselin, fol. 10 v".
(4) Fol. 3oo v*.
Omar (i), Djemal-eddin-ben-Wâsel (2), Makrizi (3), Abou’lféda (4), le prétendu Hasan-ben-Ibrahim (5), notre écrivain lui-même (6), et l’auteur anonyme de sa vie (7), attestent unanimement que l’année 65g fut l’époque de la nomination d’Ebn-Khallikan. Au moment où il fut appelé pour remplir ces fonctions éminentes, il n’y avait, pour toute la Syrie, qu’un kadi-alkodat, qui exerçait sa juridiction depuis la frontière de l’Egypte jusqu’à celle de l’Asie-Mineure. Mais, bientôt après (l’an 663), un ordre émané du sultan Bibars créa, pour la ville de Damas, quatre kadi-alkodat , qui devaient représenter chacune des quatre sectes orthodoxes, tandis que, avant cette époque, les kadis des lianbalis, des malekis, des hanefis étaient simplement les naïb (substituts) de celui des schaféïs. Après avoir rempli durant dix années les hautes fonctions dont l’avait investi la confiance de son souverain, Ebn-Khallikan fut destitué l’an 669, et retourna au Caire, où il séjourna environ sept années, donnant des leçons publiques, dans le medreseh (collège) Fakhrieh (8), et consacrant le reste de son temps à la rédaction de ses travaux littéraires et historiques. Si l’on en croit Abou’lmabâsen (9), ce fut à cette époque qu’il remplit les fonctions de naïb (substitut) du kadi-alkodat Bedr-eddin-Sindjâri. Mais cette assertion est refutée par le témoignage même de notre auteur, qui assure avoir exercé cet emploi vingt ans avant la date indiquée par Abou’lmabâsen.
Ce fut à l’époque où Ebn-Khallikan remplissait les fonctions de naïb du kadi Sindjâri (10), que l’on vit surgir, au Caire, un procès littéraire, d’un genre assez bisarre. Deux poètes, Schehàb-eddin-Abou-Abd-allah-Mohammed, connu sous le nom d’Ebn-alkhaïmi , et Nedjin-eddin-Ebn-Israïil , réclamèrent une pièce de vers, dont chacun s’attribuait la composition. Après des disputes interminables, les deux rivaux convinrent de s’en rapporter au jugement du célèbre poète Omar-Ebn-Fâred. Celui-ci, ayant examiné l’affaire avec une attention scrupuleuse, et ayant mis les deux concurrents aux prises, prononça en faveur d’Ebnalkhaïmi. Ebn-Israïil , dépité, quitta aussitôt l’Égypte, et se retira en Syrie. Ebn-
(1) Man. arabe 688, fol. 21 v°.
(2) Kâmel, tom. VII, pag. 3 4 1 -
(3) Solou/c, tom. I, p. 285.
(4) Annales, tom. V, pag. 628.
(5) Man. non catalogué, fol. 169 r°.
(6) Man. 730, fol. 5 1 3 r°.
(7) Tydeman, Specimen philologicuni, pag. 60. I. ( deuxième partie.)
(8) Tydeman, Specimen philologicum, pag. 62.
(9) Manliel-sâfi loc. laud.
(10) Novaïri, m. d’Asselin, fol. 1 35 v° et suiv.; Abou’lmahâsen, Manhel-sâfi , tom. IV, man. 760, f. 1 63 et suiv.; Histoire d'Égypte , m. 663, f. 21 r°; Soïouti, Anthologie arabe, man. i568, f. 7 v°.
APPENDICE
Khallikan , instruit du résultat de cette affaire , fit demander à Ebn-alkhaïmi la pièce qu’avait écrite son rival, et y ajouta de sa main un certain nombre de vers.
Pendant les années qui suivirent sa disgrâce, Ebn-Khallikan, retiré en Egypte, se trouvait réduit à un état de détresse voisin de l’indigence. L’émir Bedr-eddin, le kliazindar (trésorier), ayant été informé de la position déplorable contre laquelle avait à lutter un homme si digne d’un meilleur sort, lui assigna , de son propre mouvement, une gratification pécuniaire considérable, et cent ardebs de froment. Mais Ebn-Khallikan , obéissant à une noble fierté, qui formait le fond de son caractère, refusa absolument cette offre, et préféra une pauvreté honorable à un bienfait qui ressemblait trop à une aumône.
L’an 676, Ebn-Khallikan (1), après avoir passé sept années dans un repos forcé, fut réintégré dans les fonctions éminentes de kadi-alkodcit de Damas et de toute la Syrie. Il partit du Caire le vingt-septième jour du mois de Dhou’lhidjah, et arriva à sa destination le vingt-troisième jour de Moliarrem de l’année suivante. Lorsqu’il approcha de Damas, le naïb (gouverneur) de cette ville, l’émir Izz-eddin-A.ïdemur, sortit à sa rencontre avec son cortège, les émirs, et tous les fonctionnaires. Les principaux habitants se portèrent au devant du nouveau kadi jusqu’à Gazah ; quelques-uns même s’avancèrent jusqu’à Sâlehiéh. Les poètes s’empressèrent de célébrer, par des vers plus ou moins pompeux, le retour du célèbre magistrat. L’historien Hasan-ben-Omar (2) nous a conservé une pièce de vers qui, dans cette occasion solennelle, fut adressée à Ebn-Khallikan. Des témoignages d’estime si honorables, si universels, déposent suffisamment en faveur du mérite de l’homme à qui ils s’adressaient. Mais, dans ce monde, le bonheur est rarement de longue durée. Trois ans s’étaient à peine écoulés depuis l’époque où Ebn-Khallikan avait été rappelé aux fonctions de kadi-alkodat de Damas, et déjà une destitution éclatante, accompagnée de mesures rigoureuses (3), vint frapper l’homme estimable que la population avait accueilli avec tant d’empressement (4). Il est vrai que le sultan, mieux informé des faits, se hâta de rétracter l’ordre qu’on lui avait surpris; et réintégra Ebn- Khallikan dans le rang où l’avaient appelé ses talents et sa haute capacité. Mais
(1) Nowaïri, man. d’Asselin, fol. 97 v°;Hasan- (3) Nowaïri, man. d’Asselin, fol. 119 r° et v°; ben-Omar, man. 688, fol. 42 v°; Abou’lmahâsen, Makrizi, Solouk, tom. I, pag. 4«5, 406.
Histoire d’ Égypte , man. 663, f. 2 r°; hl. Manhel- (4.) On trouvera au commencement du volume sâfi , tom. I, fol. 102 r°. suivant, les détails qui concernent cette affaire.
(2) Man. 688, fol. 74 r°.
APPENDICE
cette réparation d’une injustice criante ne devait avoir qu’un effet passager : car dès l’année suivante (i), le kadi subit une nouvelle destitution, et eut pour successeur celui qu’il avait précédemment remplacé. Dégoûté des honneurs , fatigué d’une vie si orageuse, Ebn-Khallikan rentra dans l’obscurité, et se voua entièrement à la culture des lettres. Mais il ne jouît pas longtemps de son repos; car l’année suivante (681), le samedi vingt-sixième jour du mois de Redjeb , il mourut à Damas, dans le collège Nedjibiah, à l’âge de soixante-treize ans’ après cinq jours de maladie, et fut enterré sur le mont Kasioun.
Tous les écrivains de l’Orient se sont plu à vanter le mérite éminent, les rares qualités qui distinguaient Ebn-Khallikan. Suivant le témoignage de Nowairi (2), « c’était un homme savant, un magistrat plein d’équité, un littérateur brillant , un historien consciencieux, loyal, généreux , libéral; il aimait à n’employer envers tout le monde que les voies de la douceur. Sa conversation était inoffensive, et il ne souffrait pas que l’on médît de personne en sa présence. » Au rapport d’Abou’lmahâsen (3), Ebn-Khallikan joignait à ces grandes qualités la fierté la plus noble et une extrême pureté de mœurs (4). Il récompensait par de magnifiques présents les poètes qui lui adressaient des vers. Il était profondément versé dans la connaissance de la langue arabe , et aucun de ses contemporains ne possédait aussi bien que lui les poèmes de Montanebbi. Sa conversation était très-instructive, et offrait constamment des décisions certaines , des discussions judicieuses. Il avait pour la poésie un goût vif, un talent remarquable. Passionné pour la littérature, il alla un jour rendre visite à un simple tisserand nommé dln-Basal (5), homme ignorant, mais qui avait reçu de la nature un talent poétique extrêmement distingué. Ennemi du faste et de la magnificence, il donnait plutôt dans l’excès opposé. Le poète Nedjm-eddin-Ebn-ïsraïil, dont j’ai déjà eu occasion de parler, lui disait un jour : « Voilà plusieurs années que vous êtes kadi suprême de Damas, « et cependant la selle dont vous vous servez habituellement est brisée, vous 11’y « faites point attention, et vous ne prenez aucun soin de la faire réparer. » Ebn- Khallikan répondit : « Scheïkh-Nedjm-eddin, l’homme est plus clairvoyant sur les « affaires des autres que sur les siennes propres. »
(1) Nowaïri, fol. 122 v°; Hasan-ben -Omar, d’Égypte, man. 663, fol. 18 r°.
m. 688, fol. 5o r°; Manhel-sàfi , tom. I, fol. 102 (4) 11 serait difficile de concilier cette assertion
v°; Makrizi, Solouk, tom. I, pag. 41 1. avec les détails que nous donne l’auteur de la Vie
(2) Man. d’Asselin, foi. 126 r°. • d’ Ebn-Khallikan, publiée par M. Tydeman.
(3) Manhel-sàfi, tom. I, fol. 102 v°; Histoire (5) Tydeman, Specimen philologicum , p. 96 et 98.
1 88 APPENDICE
Quelques-uns de ses vers nous ont été conservés par les historiens. Tels sont ceux-ci :
jjl J, J-;V^ >,-*-> J J,
3^ 3 -3 h — ' .T... 3 1 ^ Ljj
« Vous vous êtes présentés à nies yeux, quoique vous habitiez un pays éloigné, « et je me suis figuré que vous habitiez dans mon cœur. »
« Mon cœur vous a parlé , malgré l’éloignement et la distance. Vous me témoigniez de l’affection en paroles, tandis que dans la réalité vous êtes prévenus « contre moi.»
11 dit dans une autre occasion :
^ ^ J» ^s-5! ïy=s. L)
,^i aLa sdl Î*1 — ^ — 1 •'* 2— > I — 1 J.3 1 O-’j-idj 3 -1
« O voisins de ma tribu! Puis-je espérer votre retour? Peut-être que l’homme « enivré recouvrera ses sens et sortira de la stupeur où l’a plongé le chagrin. « Lorsque la fortune m’accordera le bonheur de vous voir, toutes les fautes dont «l’amour est le principe, seront pardonnées. »
Il disait ailleurs :
3 jj L» y~> li yp -v* J 3 ^ I L»
LfrÜLd. J-iLi à j j J À J ^—3 La. ^ J U j s^TLj‘1 J.i3j
« O Seigneur! l’homme cherche à cacher ses défauts; veuillez, par votre clé- « mence, voiler, de ses défauts, ce qui paraît aux yeux. 11 se présente devant vous « sans avoir personne qui implore pour lui le pardon de ses fautes. Accueillez « l’intercession de ses cheveux blancs. »
Mais c’est surtout comme historien, comme biographe, qu’Ebn-Khallikan a obtenu une réputation méritée. Il nous apprend lui- même qu’il avait formé le projet d’écrire une chronique étendue où tous les faits de l’histoire de l’empire musulman auraient été racontés en détail et chronologiquement (i). Mais la mort, qui vient si souvent arrêter les entreprises les plus utiles, l’empêcha de
(i) Man. arab. 780, fol. 88 r0., 5i3 r°.
APPENDICE. 189
réaliser ce plan. Le seul monument qui nous reste des travaux d’Ebn-Khallikan est son grand ouvrage biographique qui a pour titre : JVaftai-alaïan-ou-anbâabnâ-azzeman *L>! «Liîj oLij («Les morts des hommes distin-
ct gués et les histoires des enfants du temps. » ) Ce livre, ainsi que nous l’apprend l’auteur (1), fut commencé par lui durant son séjour au Caire (l’an 654) (2)7 au milieu des nombreuses occupations que lui imposaient ses fonctions judiciaires. 11 l’avait déjà cond uit jusqu’à l’article de Iahiâ-ben-Khâled, lorsque, dans l’année 659, il partit pour la Syrie à la suite du sultan Melik-Dâher-Bibars , et fut nommé parce prince kadi-alkodaL de Damas et de toute la province dont cette ville est la capitale. Se trouvant, après dix ans de magistrature, rendu à la vie privée , et étant venu de nouveau habiter le Caire, il eut occasion de lire ou de consulter quantité d’ouvrages qu’il avait cherchés vainement, et termina son travail le vingt-deuxième jour du mois de Djoumadâ-second, l’an 67a (1273 de J.-C.). Je 11e m’étendrai point sur cet ouvrage, dont le mérite est suffisamment connu, et qui a été si souvent cité et transcrit par les historiens postérieurs ; mais je dois faire observer, comme un fait remarquable, que le sultan Melik-Afdal-Abbas, fils de Melik-Moudjâhid-Ali, souverain du Yémen, et qui mourut l’an 778 de l’hégire, avait composé , entre autres ouvrages, un abrégé de F Histoire d’Ebn-Khallikan ^LCJU. Là* (3). Plusieurs écrivains se sont attachés à continuer le
travail de notre auteur. La Bibliothèque du Roi possède un ouvrage de ce genre rédigé par Fadl-allah-Sakkaï (4)? mais il n’a qu’une faible importance. L’historien Ebn-Kadi-Schohbah (5) fait mention d’un supplément composé par Hosaïn-ben- Aibek , et d’un autre qui devait faire suite à celui-ci, et qui avait pour auteur Abd-erraliim-ben-Hosaïn , surnommé le sclieïkh Zein-eddin-Iraki. L’historien Hasan-ben-Omar , ainsi qu’il nous l’apprend lui-même (6), avait, en prenant pour base de son travaille recueil biographique d’Ebn-Khallikan, composé un ouvrage du même genre, intitulé : Maâni-ah l-albeïan-min-wajiat- a la ïan ,
okij J»! qui renfermait la vie des hommes illustres avec des
specimen de leurs compositions historiques et de leurs poésies. 11 contenait deux cent trente-sept articles.
(1) Man. 730, fol. 5 1 3 r°.
(2) Fol. 2 r°.
(3) Abou’lmahâsen, man. 663, fol. 214 r»;
Manhel-safi , tom. IV, fol. 12 v°.
(4) Man. arabe 732.
(5) Tom. II, man. 687, fol. 219 v°.
(6) Man. arab. 688, fol. 25o v°, 25 1 r°.
APPENDICE