IV. — LA STATIQUE ÉCONOMIQUE DE RICARDO
ajoute ailleurs : « La situation de la société en sera améliorée, elle pourra supporter avec bien plus de facilité les mêmes taxes en argent. Seulement, ce qui est infiniment désirable et heureux, la situation de la classe la plus importante, la plus utile de la société, sera précisément celle qui s'améliorera le plus, sous l'influence de cette nouvelle distribution (1). » L'ouvrier participera dès lors à Timpot, dans la mesure où il participera au revenu net. d'est avec ces distinctions rigoureuses qu'il faut interpréter les autres thèses de Ricardo sur la répercussion de l'impôt, et ce qui est désormais en pleine lumière, c'est que l'impôt, étant acquitté par le revenu net, atteindra soit la rente foncière et le profit, soit l'excédent du salaire sur le standard of life. C'est ici aussi que prend place la thèse à laquelle Ricardo assignait un intérêt immense (2), parce qu'elle s'attache aux conditions de capacité d'acquitter l'impôt, pour une nation pliant sous le faix d'une dette énorme : si les subsistances comprises dans le salaire naturel, et consommées aussi par les autres classes de la société, baissent de valeur, soit par un accroissement intérieur de puissance productive, soit par la possibilité d'importer des subsistances à des prix moins élevés, bien que la rente fléchisse, avec les prix, le produit net imposable pourra s'accroître et, avec lui, la capacité contributive de la nation, sans que son degré de bien-être soit atteint. Ricardo consacre un chapitre presque entier des Principes, à cette démonstration liée intimement à la liberté des échanges (ch. xxxii). Ce qui importe ici, comme expression de la faculté imposable, -ce n'est pas la grandeur absolue du revenu en argent,
(I) Principes, p. 392.
(2( Œuvres, Irad., éd. Guillaurain, p. 3 et p. 391.
c est cette grandeur relativement à la valeur en argent des subsistances habituellement consommées, c'est-à-dire, surtout, à l'égard des salaires et des profits, du standard o/"/î/(?, du salaire naturel.
Ces considérations éclairent la proposition fameuse que tout impôt sur le salaire retentit sur le profit. La question se pose, abstraction faite de la rente foncière, parce que celle-ci n'existe pas dans les frais de production, et que pour les produits ne donnant pas de rente, le profit et le salaire peuvent seuls être affectés.
Il peut s'agir d'impôts frappant des produits, ou d'impôts atteignant directement les salaires ou les profits. Les premiers de ces impôts peuvent être sans action au moins prochaine sur l'offre des produits, et n'en pas diminuer la quantité ; dans ce cas, la demande restant la môme, leur valeur reste invariable ; c'est ce qui peut avoir lieu à l'égard du produit des mines d'or destiné à la circulation monétaire (1), à l'égard des maiscms (2). L'offre ne pouvant se réduire, l'impôt retombe alors sur le loyer des mines et des maisons, et non sur les profits. Mais les impôts sur les produits consommables contractent l'olfre en général, à peine de rompre la continuité de la production : leur prix s'élève et la charge de l'impôljest immédiatement transférée au consommateur ; mais la translation finale dépend de leur nature : les impôts sur le luxe restent à la charge des consommateurs,
(1) Principes, trad., cli. xin, p. 171, cli. xiv, p. 172.
(2) Principes, trad., cti. xvi, p. 201. L'ittcidence est tellement certaine à ses yeux que dans une lettre à Trower, où it hésite à taxer directement le profit qui ne peut être exactement déterminé et exige une minutieuse inquisition, il dit que c'est une question de savoir s'it ne vaudrait pas mieux le taxer indirectement en imposant le salaire ou les subsistances nécessaires. Letters of Ricardo to Trower., p. 105.
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ils ne hausseronf pas le salaire, celui-ci peut en supporter une part, s'il s'élève au-dessus du taux naturel ; les impôts sur les produits nécessaires à la vie tombent en partie sur les riches, mais pour la plus grande partie sur ceux qui vivent de salaires. La seule ditTérence entre un impôt direct sur les salaires, et un impôt sur les objets de première nécessité, c'est que celui-ci est nécessairement suivi de la hausse des prix. La répercussion dernière s'en opère sur les profits. La thèse fondamentale de Ricardo est que le salaire naturel, déterminé par les causes générales, doit être considéré comme fixe, comme immuable. C'est l'idée maîtresse à laquelle il faut toujours revenir, c'est la condition de la continuité de la production, de la stabilité de l'équilibre. Telle est la puissance généralisatrice de Ricardo qu'il importe peu, à Vexception de l'effet immédiat, que l'impôt pèse directement sur le salaire ou le profit. Ces mots : à l'exception de l'effet immédiat, marquent, dans ce raisonnement abstrait, la place de la réadaptation plus ou moins lente et pénible des prix à l'impôt, du salaire aux prix. La théorie du fonds prédéterminé des salaires subit une manifeste altération, ou plutôt c'est le produit du travail qui apparaît en définitive comme le vrai fonds, plus flexible, à partager entre le salaire et le profit. Au moment où un impôt sur les salaires est établi, létal des fonds destinés à l'entretien des travailleurs est précisé ment suffisant pour les besoins de la populatioji (1). Quel sera Teffet de l'impôt? L'offre de travail restera la môme puisque la population est la même ; la demande de salaire, qui en est inséparable, est fondée sur le même standard of life inflexible mais dont le prix s'élève ; la
(1) Ricardo, Principes, édit. r.uillaumin, p. 194.
demande de travail reste, ce que niera Say, sensiblement la même, et, ici, Ricardo expose que Timpôt sera consacré à rémunérer des travailleurs nécessaires, bien qu'improductifs, l'Etat fera concurrence aux entrepreneurs, l'offre des salaires, ou le fonds des salaires, devra s'élever, et ce ne peut être qu'aux dépens du produitn et, ici des profits. L'impôt général sur les salaires est un impôt sur les profits. Ici Mac CuUoch^ le disciple fidèle, a été moins rigide que le maître. Il n'admet la répercussion inévitable sur les profits que si le salaire naturel se ramène au salaire nécessaire, à ce qui suffit strictement à soutenir le travailleur et sa famille ; hors de là le salaire peut être frappé d'une manière durable, et le siandad of life s'abaisse (1). Dans une note de la troisième édition des Principes^ en maintenant la môme répercussion dans le texte (2), Ricardo reconnaît que l'expression est peut-être trop rigoureuse (3). Celte atténuation de ce que Seligman appelle la doctrine absolue, est confirmée par les notes manuscrites de Ricardo (4). La pensée abstraite a ainsi fléchi.
L'impôt ne pourra être finalement perçu aux dépens de la rente du propriétaire. Ici aussi, après avoir combattu Buchanam, Ricardo combat Smith. Selon la thèse de Smith, reflet de celle des Physiocrates, l'impôt sur les salaires ou les profits retentit sur la rente du propriétaire, le fermier étant en état de moins lui donner.
(1) Edimburg Revieic, January, 1820, cité par Hollander, Lclters of David Ricardo to Mac Culloch, note p. ."i9-61.
(2) I^icARDO, Principes, édit. (iuillauniin, 318.
(3) Ricardo, Principles of PoliUcal Econoiny and Taxation, édition Gonner, p. 336. La note ne figure pas dans l'édition française.
(4) HoLLANDER, Lettcvn of liicardo to Mac Culloch, introduction et p. 60. Seligman, On the Shifting and Incidence of Taxation, ch. n, et p. 76.