‹ Histoire des systèmes économiques et socialistes (volume 2)Chapitre 11 sur 229 · I. — LA DYNAMIQUE SOCIALE DE GODWIN ET CONDORCET · texte numérisé non relu

I. — LA DYNAMIQUE SOCIALE DE GODWIN ET CONDORCET

la société, et vous verrez après toutes vos démonstrations, que ces parties si unies et si nécessaires les unes aux autres, continueront à être divisées, tant qiCon ne leur fera pas un sort égal.

Les Physiocrates c[ui s'accommodaient des plus grandes iné<;alités, repondaient que cette concentration no les etTrayait pas, et que la propriété assurant le plus grand produit net possible, ce qu'ils appelaient dans leur langue bizarre la communication des biens o\x l'Echange, supplée avantageusement à la Communauté primitive.

C'est à la conception éthique de la propriété que Godwin appartient avec plus de rigueur encore queMablv.

§ 0. Fondements du droit socialiste d'après God-win. — C'est au point de vue moral qu'il se place dans la critique et dans les projets de transformation de la propriété. « 11 n'y a rien, dit-il, qui tende plus puissamment à dépraver notre jugement et nos opinions que des notions erronées sur les biens (1)... » Et plus loin : « 11 faut reconnaître que. quelque grands et étendus que soient les maux produits par les monarchies, par l'imposture des prêtres et l'iniquité des lois criminelles, ils sont tous faibles et impuissants comparés aux maux qui proviennent de l'administration établie de la propriété (2). »

La propriété est la clef de voûte de l'édifice politique ; c'est par son organisation que la société sans gouvernement peut être conçue et réalisée (3). Aussi Godwin s'applique-t-il à remonter aux principes et à chercher comment et dans quelles limites la propriété se justifie dans l'ordre moral. La justification de la propriété ne

(1) Liv. VIII, ch. I, p. 4i;j.

(2) Liv. VIII, cl), iir, p. -440.

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peut se déduire que du principe même de l'égale et impartiale justice : tous les hommes ayant en partage une commune nature, ce qui réalise l'avantage de l'un conduira à l'avantage de l'autre ; il faut en inférer que tous les biens du monde forment un fonds où tout liomme a le même droit qu'un autre de puiser pour la satisfaction de ses besoins. J'ai un droit aux moyens de subsistance, mon semblable a un droit égal ; j'ai un droit à toute jouissance à laquelle je puis participer sans nuire aux autres ni à moi-même, il a le même droit (1).

Des biens qui peuvent ainsi solliciter les désirs de rhomme, Godwin a fait quatre classes : les moyens de subsistance d'abord, puis les moyens de développement intellectuel et moral, puis les moyens de jouissance non onéreux, enfin les moyens de jouissance qui, sans concourir à notre existence ni à notre développement normal, coûtent cependant une somme considérable de travail et d'industrie (2).

C'est la recherche de ces dernieis biens qui forme l'obstacle le plus redoutable à l'égale répartition. Elle nait de l'amour des distinctions, l'un des traits généraux de la nature humaine. JMais cet amour des distinctions peut prendre des directions dilîérentes ; la voie qu'il prend aujourd'hui est celle de l'inégalité des richesses ; sous l'empire d'une morale supérieure, c'est dans la pratique de la vertu et des talents que l'homme chercliera à se distinguer, et il repoussera le système de récompense matérielle du mérite que Godwin traduit d'une manière originale : « Si vous êtes méritant, vous obtiendrez cent fois plus de nourriture que vous n'en

(1) Vol. II, p. /ilG.

(2) Ibid., p. 417.

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pouvez consommer, cent fois plus de vêtements que vous n'en pouvez user. Vous aurez un titre à soustraire à d'autres les moyens d'une existence heureuse et respectée... » (1)

L'étendue du droit idéal de propriété variera avec la nature de son objet d'après Godwin. Nous pouvons dire que le eh. udu.\.\]ll de Political Justice est l'un des plus importants monumentsde l'histoire de la conception du droit socialiste moderne. Le savant A. xMenger (Z)«.s BecJit auf den vollen ArbeitseiHrag, 1886) a donné comme fondements juridiques au socialisme du xix^ siècle, le droit à la vie, le droit au travail, le droit à l'intégralité des produits dii travail ; cependant le caractère moral prédomine au xvHi® siècle dans la conception de ces droits ; au xix° siècle ce sera le caractère économique ; le plus général de tous est le droit à la vie qui embrasse les enfants et les incapables ; le droit au travail en est une forme dérivée mais complexe, le droit d'user produclivement des richesses naturelles, la compensation do la perte de ce droit (Fourier, Considérant) en sont les modalités, Godwin le conçoit sous la première forme. Pour Godwin, le droit le plus étendu et le plus imprescriptible est aussi celui qui a pour objet le« moyens de subsistance. Nul homme n'y peut porter atteinte sans injustice. Godwin consacre ainsi comm-e fondement d'un droit social nouveau, le droit à la vie qui s'est incorporé au socialisme du xix'' siècle (2). 11 est confondu avec le droit au travail. Le second degré de propriété est l'empire que nous avons droit d'exercer sur le fruit de notre travail (3), c'est le droit à l'intégra-

(1) Liv. Vin, ch. I, p. 422.

(2) Ibid.. p. 42o.

litédu produit (lu travail personnel, incorporé aux écoles socialistes de Saint-Simon, Proudhon, Rodberlus^ Marx, sous des formes différentes ; chez Godwin, l'exercice de ce droit est soumis à la loi morale. Toute portion de ■cette propriété a reçu sa destination des décrets inaltérables de la justice. Le producteur en est seulement le gardien, mais il en est le seul gardien, en ce sens que nul ne peut le contraindre à en disposer autrement que suivant les prescriptions de sa propre raison (l).

Si cette seconde propriété n'est plus, au même degré que la première, l'ondamentale, la troisième forme est en opposition complète et radicale avec la seconde : c'est «elle d'après laquelle un homme a la faculté de disposer du produit de l'industrie d'un autre homme (2). Chacun peut calculer, dit- il, dans tout verre de vin, dans tout ornement qu'il attache à sa personne, combien d'indivi- <lus ont été condamnés à l'épuisement ou à l'esclavage, à des travaux vulgaires incessants, à une nourriture insuffisante, à des efforts continuels, à une déplorable ignorance, à une brutale insensibilité, pour qu'il puisse jouir de cet objet de luxe (3).

C'est pour assurer la conservation de cette forme de la propriété qui est la consécration môme de l'inégalité, que les pouvoirs du gouvernement s'étendent nécessaiment, que des injustices nouvelles, des pénalités nouvelles, un nouvel esclavage deviennent nécessaires. C'est à l'ensemble de ces abus que Proudhon réservera plus tard dans ses mémoires célèbres le nom de propriété, en élargissant la critique de Godwin de tous les emprunts

(1) Ihid., p. 426 et liv. II, cli. v.

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