T. — LA DYNAMIQUE SOCIALE DE GODWIN ET CONDORCET
culation de la vie. Les Physiocrates, dans leur conception juridique, se plaçaient parla directement au point de vue de la production collective, et d'une manière dérivée, au point de vue de l'échange et de la répartition des biens entre les individus.
A cette conception s'oppose la conception socialiste du xviii'' siècle, déduite des attributs communs de la nature humaine, de l'identité de nature et qui tend à assurer directement à l'universalité des individus les conditions stables et équivalentes d'un développement indépendant ; le problème social est ici avant tout un problème de répartition, et les théoriciens socialistes s'attachent aux garanties de l'indépendance, de la dignité, du progrès moral et intellectuel, du bonheur des individus : pendant que tout à l'heure on se tournait vers le côté économique du problème, on considère ici le côté moral et politique, pendant que les uns acceptaient l'inégalité en poursuivant une fin collective, économique, les autres se soulèvent contre l'inégalité poursuivant les fins individuelles de tous.
Des dates marquent le développement parallèle des deux conceptions, et il est intéressant de les rapprocher. Le Code de la nature de Morelly, le grand livre du socialisme au xviii<^ siècle, selon le mot de Lichtenberger, parait en 1753, déjà après la Basiliade du même auteur, mais un an avant la publication, dans V Encyclopédie, à&s articles Grains q\, Fermiers de Quesnay, fondements delà doctrine physiocratique. C'est aussi en 1755 que paraît le Discours de J.-J. Rousseau sur l'origine et les fondements de Vinêgalité parmi les hommes. J.es Doutes proposés par Mably aux philosophes économistes^ parus en 17()8,suiventd'unan V Ordrenaturel des sociétés politiques de Lemercier de La Rivière et y répondent ; le livre
deAIably sur la Législation on principe des /ow, paraît en 1776, en même temps que V Essai d'Adam Smith sur la RicJiesse des nations. Quand ces doctrines se sont rencontrées, elles se sont montrées d'autant plus irréductibles que les conceptions des penseurs étaient plus pénétrées de l'absola.
L'argumentation des Pliysiocrates ne pouvait rompre la chaine des raisonnements de Mably. En établissant la communauté, on eût formé une république pourvue des mo)'ens d'une conservation éternelle (1). C'est qu'on eût empêché le déchaînement des passions que la propriété individuelle a fait naître en faisant croître l'inégalité, et par elle, l'avarice et l'ambition, qui engendrent elles-mêmes l'antagonisme et la servitude (2). Sans doute aujourd'hui c'est à notre intérêt qu'il faut faire appel, au vil intcriH pour dégager nos énergies productrices, mais l'homme de l'âge d'or ou de la nature était sensible à d'autres mobiles (3). La communauté produisit ces héros conduits non par l'égoïsme mais par l'estime et l'approbation de leurs semblables. Dès lors^si la propriété n'avait été instituée, la terre eût été aussi peuplée et aussi cultivée qu'elle peut l'être. En fût-il autrement et la communauté fût-elle moins productive, mieux vaudrait ne compter qu'un million d'hommes heureux sur la terre, que d'y voir cette multitude de misérables et d'esclaves (4).
Ou'on nous vante tant que l'on voudra, dira 3Iably dans ses i>02^/(?^, parlant delà IMiysiocratie et du Tableau économique, cette merveilleuse correspondance de besoins et de rapports qui unit et lie toutes les parties de
(1) « De la Législation », Œuvres, ix, p. *JC.
(2) Ib., p. 72 et suiv.