V. — l'œuvre critique de SISMOiNDI
Sav ; il faisait absolument abstraction de l'homme, et ne proposait pour but à la science que l'accroissement de la richesse » (1). A ce caractère à'unilatéraliié^ suivant une belle expression de Kautz, Sismondi oppose le/îom/ de vue éthique, moral, en économie politique ; c'est une gloire impérissable pour sa mémoire. Il restitue à la richesse sa fonction sociale et morale, il met en lumière l'importance de sa juste distribution, pour permettre à tous de participer aux progrès de la civilisation. Si Sismondi rompt aussi nettement avec la doctrine de l'Ecole, c'est qu'il se dégage de toute conception abstraite de l'ordre économique, et qu'il se place au point de vue concret de l'état social dans lequel il vit. C'est la méthode inductive à laquelle ses travaux historiques l'ont si admirablement préparé, qui le guide dans cet élargissement de la science ; il entend la fixer sur une seule époque, un seul pays, un seul aspect même de la vie économique ; il reconstitue la chaîne des rapport réels, et ne sépare pas la considération de la richesse de celle de l'homme, qui la produit et la consomme.
Il admet le point de départ d'Adam Smith, cette tendance persistante de l'homme à améliorer son sort, génératrice de toute l'activité économique : il admet que l'épargne et l'accumulation du capital sont la condition du développement de la puissance productrice. Mais il cesse d'admettre que les individus, en obéissant à leur tendance à accroître la richesse, à produire le plus possible avec le moins d'elFort possible, réalisent naturellement l'accord de leur intérêt personnel avec l'intérêt de tous. L'accroissement de production et l'accroissement de jouissances seraient deux choses corrélatives dans
(l)SisMO.NDi, Nouveaux Principes. II, 370.
un état idéal, où les qualités de travailleur et de capitaliste se confondraient, parce que là tout producteur jouirait de l'intégralité de son produit ; mais ces deux choses deviennent profondément distinctes dans les états sociaux où la classe des capitalistes est séparée de celle des travailleurs. L'école chrématistique, faisant abstraction de cette dissociation des intérêts, applaudit à tous les progrès de la production, comme s'ils devaient correspondre à un accroissement de jouissances pour tous. L'école nouvelle, que fonde Sismondi, est celle qui constate et dénonce le déchaînement et les excès de l'individualisme.
Les maîtres se disputent les débouchés à coups de réduction des frais de production ; l'artisan, la petite industrie disparaît devant la fabrique ; la machine tend à réduire sans cesse le concours du travail humain, et à livrer les travailleurs entre eux à une concurrence sans frein.
Aussi dissipe-t-il avec amertume l'illusion d'un ordre social naturel, vers lequel tendrait à se rapprocher spontanément la société livrée à l'individualisme. « Les intérêts individuels ont rompu le lien qui les uniliait, ditil, ils se sont trouvés tous en opposition l'un à l'autre; seulement les philanthropes ont jugé plus commode de dire et de croire que leur opposition réciproque les contenant tous, ils tendaient aussi bien par leur action combinée vers l'avantage de tous, que s'ils l'avaient eu réellement en vue » (1).
On voit par là comment il doit se détacher d'Adam Smith, bien qu'il admette le même point de départ que lui : c'est qu'il étudie l'opération de l'intérêt individuel dans des conditions historiques, d'institution humaine,
{{) Etudes, l,p. 97, Bruxelles, 1838.