‹ Histoire des systèmes économiques et socialistes (volume 2)Chapitre 118 sur 229 · V. — l'œuvre critique de sismondi · texte numérisé non relu

V. — l'œuvre critique de sismondi

tous deux, niuiuallij interesting, qu'Owen en oublia l'heure de son diner (1). Owen a donc dû inspirer, éclairer, ou contribuer à fortifier Fopinion de Sismondi sur la gravité des faits, et sur la nécessité d'une association du capital et du travail, le seul point qu'il reconnaisse avoir en commun avec les socialistes.

Mais si le plan d'une réorganisation sociale lui échappe encore, ce qu'il proclame résolument, c'est la nécessité de faire sortir l'Etat lui-même de cette sphère d'intervention purement négative, où l'école l'avait rigoureusement enserré. Avec Sismondi apparaît l'idée, qui jouera dans l'histoire de la science et dans les événements un rôle si considérable, que TEtat a des fonctions positives à accomplir dans la solution du problème social. Si l'organisation de la société qu'il étudie n'est autre chose qu'un état historique, résultat d'une évolution historique antérieure, les arrangements sociaux, au lieu d'exprimer un ordre invariable et absolu, sont d'institution humaine, l'autorité du législateur pourra s'étendre sur ce qui est le résultat de ses lois, elle pourra le modifier pour le rapprocher de la justice.

Cette intervention positive de l'Etat à laquelle il faisait appel, c'était la condamnation définitive du principe du laisser faire, du laisser passer^ déduite par le père de l'Ecole classique de sa conception abstraite d'un ordre naturel.

L'économie politique a donc bien pour lui le caractère d'une science du gouvernement ; elle ne sépare jamais la conception théorique de la pratique, elle est toujours prête à passer à l'applicalion^, et là même elle tient compte de toutes les complexités d'intérêts, en les

(i) The Life of liohert Owen, I, p, 173.

soumeltant tous à la grande loi fondamentale de la société, à la recherche du plus grand bien de l'espèce humaine (1). C'est une grave erreur de penser, comme le pense encore Cossa, l'auteur de l'excellent Guide dans l'Hiide de Véconomie politique (2), que Sismondi n'a fait aucune proposition décisive dans l'intérêt des travailleurs. Son effort persistant est de constituer une législation transitoire, qui non seulement atténue les maux de l'individualisme absolu, mais encore prépare la réunion du capital, de la propriété et du travail dissociés. L'Etat qu'il conçoit est l'organe d'un droit économique évolutif, et l'on sera surpris de retrouver dans les projets, dans les plans qu'il propose pour résoudre les questions agitées de son temps, des formes légales que nous avons vu, à près d'un demi-siècle de là, introduire dans les faits.

En étudiant Sismondi, on assiste à un effort incessant et admirable pour prolonger l'histoire vers un idéal de justice ; c'est pourquoi, historien comme Malthus, mais bien plus largement humain, il est l'un des instaurateurs de l'interprétation économique de l'histoire, ou de la sociologie économique dynamique ; il n'est pas un seul de ses Essais qui ne porte l'empreinte de cette puissante compréhension des événements ; plusieurs d'entre eux sont admirables de profondeur, comme ceux qu'il consacre à la campagne romaine, à l'Irlande, aux paj'^sans gaéliques, aux colonies. Dans son Histoire de la chute de l' Empire romain, il développe les cau^;cs économiques

(1) Sur tout l'ensemble de la conception, v. surtout Etudes d'Economie politique de Sismondi, édit. de 1838, Bruxelles, I, p. 41-44, p. 130-131, p. 166-169, p. 185, p. 205 et II, p. 2-3, p. 50- 5i9, p. 149 et suiv., p. 166-168.

(2) Guida allô studio dell'economia politica, p. 234.

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de sa décomposition, et son pessimisme se traduit par des conclusions comme celles-ci : « C'est l'effet de la longue durée des Etats et de leur haute puissance, de séparer les habitants en deux classes toujours plus étrangères Tune à l'autre, les riches et les pauvres, de faire toujours plus disparaître la classe intermédiaire... Lorsque ce gouffre s'est ouvert entre ces deux parties extrêmes de la société, chacune des révolutions successives contribue à l'agrandir (1) ». Son livre sur les Constilutions des peuples libres révèle sa préoccupation des fondements économiques des institutions politiques, et montre la corrélation d'une aristocratie d'argent avec la formation du salariat de son temps (2).

§ 2. Le plan de l'œuvre de Sismondi. — Les Nouveaux Principes comprennent six livres : le premier est consacré à l'histoire de la science, et l'on y ressaisit l'anneau qui rattache la doctrine de Sismondi à celle d'Adam Smith.

Les livres II à VI renferment la doctrine même de Sismondi : le livre II est consacré à la formation des richesses, le livre III à la richesse territoriale, le livre IV à la richesse commerciale, le livre V à l'impôt, le livre VI à la population. Cette simple énuiuération ne permet assurément pas de surprendre l'enchaînement des idées de Sismondi et l'unité de son œuvre, et le permet d'autant moins que certains titres comme celui du livre II indiquent mal le contenu, et que d'autres, ceux des livres III et IV, laissent encore aujourd'hui, comme on en peut juger par l'article récent de Fournier de Flaix

(1) Histoire de la chute de l'Empire romain, 1842, Bruxelles, p. 27 et suiv., 106 et suiv.

(2) Eludes SM/'/fs Constitutions des peuples libres, Bruxelles, 1836, V. surtout p. 211 et suiv.

dans le Nouveau Dictionnaire cT économie politic[U(\ de ^l'obscurité dans l'esprit du lecteur. Le livre II ne renferme pas seulement l'exposé des lois de la formation des richesses, ce qui, à parler rigoureusement, n'est autre chose que la production des richesses, mais il embrasse tout le mouvement social de la richesse, et la théorie fondamentale de l'ordre naturel de dépendance que doivent présenter les fondions économiques, pour réaliser le but que l'auteur propose à la science : d'assurer, d'une manière constante et régulière, l'accroissement des jouissances et de l'aisance de tous. Cette vue d'ensemble de la vie économique normale des nations, correspond exactement, dans l'œuvre de Sismondi, au Tableau économique des Ph3^siocrates, c'est-à-dire au tableau de l'ordre naturel des sociétés économiques, ou à celte conception de l'ordre naturel et du progrès naturel, de la statique et de la dynamique économiques renfermées dans les livres I, II et III (i*"® partie) de la Richesse des Nations. A l'obscurité du titre se joint une certaine obscurité de l'exposition renfermée, comme un vaste tableau, dans de trop courts chapitres, mais qui s'éclairent par la lecture de tous les autres, et par celle de tous les admirables essais réunis dans les Etudes sur P économie politique, l'essai sur la Balance des productions et des consommations, l'essai sur le Reveiiu social, et Fessai sur V Organisation sociale. La distribution des matières, dans les Etudes sur rEco)i07jiie politique, présente à peu près exactement le même ordre que dans les Nouveaux Principes, et la lecture de l'un de ces ouvrages éclaire toujours celle de l'autre.

Dans ce livre II (1), Sismondi s'est mis en possession d'une vérité maîtresse, c'est que la répartition du revenu

(1) Cf. EtudeA, I, 91.

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