V. — LA STATIQUE ÉCONOMIQUE DE SISMONDI
sons que par les progrès de l'industrie, la productivité du travail s'accroisse de un dixième. Dès lors, les mêmes hommes échangeront onze cents aunes contre onze cents sacs, et chacun d'eux sera mieux nourri et mieux vêtu. De nouveaux progrès détermineront toujours, avec les accroissements de produits, des accroissements de jouissances.
Si dans la société économique les qualités de travailleurs et d'entrepreneurs capitalistes propriétaires se confondaient dans les mêmes individus abstraits, mus exclusivement par un seul intérêt, ce raisonnement de l'Ecole chrématistique pourrait être admis : chacun pourrait en etîet limiter sa production, en ce point où toute extension de la production cesserait de contribuer à la satisfaction de ses besoins par l'échange. Car Sismondi, comme on le montrera déplus près, n'admettait pas l'extension indéfinie des besoins (l).
Mais tel n'était point l'état social qui se développait alors sous les yeux de Sismondi. Cet état social, qui succédait au régime des corporations, eHait marqué par la dissolution de tout lien d'association, et par la distinction et l'opposition des intérêts entre tous ceux qui concourent à une même production. « Cette organisation sociale est tellement nouvelle, dit Sismondi, qu'elle n'est pas même à moitié établie ; qu'il n'y a que les pays les plus industrieux, les plus riches, les plus avancés dans un système que nous essayons à peine, où le travail de l'agriculture, aussi bien que celui des manufactures, est fait par des ouvriers qiion peut renvoyer à la fin de cha(/iie semaine : c'est là que nous tendons, c'est là où nous signalons un danger, et non dans les découvertes
(1; Couteaux Principes, I, liv. II, ch. ui.
des sciences. >> Dans ces derniers mots, Sisniondi répond à un reproche, qu'on lui a fait tant de fois avec une profonde injustice, d'être hostile au progrès des machines. Ce qu'il dénonce comme un danger, c'est l'insolidarité même que consacre le régime moderne de la liberté illimitée, combinée avec la distinction des intérêts et des classes : « ]\os yeux, dit-il, sont tellement faits à cette organisation nouvelle des sociétés, à cette concurrence universelle qui dégénère en hostilité entre la classe riche et la classe travaillante, que nous ne concevons plus aucun autre mode d'existence,' même ceux dont les débris nous entourent de toutes parts (l). » Sismondi ne songe aucunement à relever les débris des formes passées de l'organisation du travail; il sait que nous avons découvert les vices fondamentaux de l'esclavage, du vasselage, des corps de métiers ; mais il se demande si, pour avoir constaté ces vices, nous avons découvert le système véritable. « Le temps viendra sans doute, dit-il, où nos neveux ne nous jugeront pas moins barbares pour avoir laissé les classes travaillantes sans garantie, qu'ils jugeront et que nous jugeons nous-mêmes barbares, les nations qui ont réduit ces mêmes classes en esclavage (2). »
Dans cet état de division des intérêts, la solution du problème de la balance des productions et des consommations exige que l'on tienne compte de la part que chacune des classes recueille dans le produit annuel de la nation. C'est le revenu de chaque classe ou de chaque individu qui fixera la limite de sa consommation. Ce ne seront pas ses besoins : nul ne peut acheter qu'avec son re-
({) Etudes, I, p. 62.
(2) Id., p. 03.