V. — LA STATIQUE ÉCONOMIQUE ET LES CRISES
mentaienl la productivité de son travail, il en réduirait la durée et jouirait ainsi de ses effets ; mais dans l'état de division des intérêts, sous l'empire dune concurrence sans limites, le capitaliste est sans cesse sollicité à augmenter la productivité de son industrie, à épargner le travail humain, et les travailleurs éliminés de l'atelier, n'ayant ni propriété, ni garanties, pressent sans cesse de leur âpre concurrence ceux qui restent occupés, et par là, en offrant leurs bras au rabais, sollicitent eux-mêmes sans cesse Faiguillon de la production et l'intérêt des entrepreneurs ; il y a par là tendance à anticiper la demande et à élever la production au delà du revenu, à renverser dès lors l'ordre normal en proportionnant le produit non plus à la demande etlective, mais au capital engagé. Ce n'est pas contre les pi-oduits que s'échangent les produits mais contre les revenus : la contraction du revenu de la classe travaillante se répercute sur la consommation ordinaire des pauvres, tandis qu'une demande compensatoire des maîtres se porte sur des produits qui n'existent pas encore. Sans doute, l'équilibre tend à se rétablir par l'extension générale de la demande qu'amène la baisse des prix ; cependant à Say qui glisse sur les moments de transition, parce qu'à leur suite les ouvriers gagnent autant et recueillent plus de produits, Sismondi répond que non seulement la réadaptation est lente et douloureuse, mais que les changements sont incessants ; les effets de la dissociation des intérêts se renouvellent sans cesse ; les revenus des deux classes étant livrés à des oscillations périodiques, les crises peuvent affecter le caractère de généralité, et l'instabilité de l'équilibre de la production et de la consommation est constante. C'est pour cela que Sismondi cherche à atteindre la cause profonde de la crise, et à rétablir l'unité du capital et du
travail, ou à envelopper le travail d'un système de garanties. C'est pour cela qu'il y revient sans cesse, et là certainement est le point central de son œuvre. C'est là aussi qu'éclate le grand divorce non seulement avec Say (1), Ricardo et Mac Culloch, mais avec Malthus luimême, et le divorce est dans le droit économique. Puisque le vice est dans la dissociation des intérêts, le remède est dans la restauration de l'unité, et la séparation des intérêts dérivant de l'exercice même du droit de propriété, Sismondi est conduit à en réformer légalement le régime. C'est là que la résistance de l'Ecole sera invincible, Say d'abord : « Pourquoi Sismondi dit-il que la tâche d'associer les intérêts de ceux qui concourent à la même production, au lieu de les mettre en opposition, appartient au législateur? Comme si l'économie de la société tout entière ne roulait pas sur des intérêts qui se débattent entre eux? Quoi ! parce que la société garantit à tout entrepreneur la libre disposition de ses capitaux, c'est-à-dire de sa propriété, elle dépouille lliomme qui travaille ! Je le répète, rien de plus dangereux que des vues qui conduisent à régler l'usage des propriétés : cela n'est pas moins téméraire que de vouloir régler l'usage innocent que l'homme peut faire de ses bras et de ses facultés, qui sont aussi des propriétés (2). » Sismondi ne demande au législateur que de modifier ce qu'il a ci'éé : a-t-il été neutre, dans le domaine des intérêts économiques, en consacrant la propriété individuelle, en réglant les partages, en consacrant des monopoles? Ce qu'il veut, c'est un élargissement de ces droits qui fasse
(1) Say, Consommation et production. Œuvres diverses, p. 2o4- 255. Le même. Correspondance avec Malthus, ibid., p. 445.
(2) Say, Consommation et production, Œuvres diverses, p. 259.