Y. — LA STATIQUE ÉCONOMIQUE ET LES CRISES
exclues : les unes, les céréales, par le bill de 1815, les autres, les vins et les spiritueux, par des droits protecteurs exorbitants.
« Il fallut fort peu de temps pour que le marché européen fût surchargé : les prix baissèrent aussi rapidement du commencement de 1813 à la fin de 1816, que le mouvement de hausse avait été accentué de 1811 à 1814. Le prix du café tomba à 75 shillings, celui du sucre à 62, celui du coton à 1 sh. 2 d., celui du tabac à 5 1/2 d.-lO 1/2 d. — Les produits manufacturés, dont l'exportation était plus que le double de celle des denrées coloniales, subirent des réductions de prix encore plus considérables.
« Les marchandises anglaises furent vendues moins cher en Hollande et dans le nord de l'Europe, qu'à Londres et à Manchester; dans la plupart des places elles gisaient comme des masses mortes (Lord Brougham, 1816). Plus delà moitié fut perdue. De nombreuses banqueroutes éclatèrent dès la fin de 1814 : leur importance s'accentua jusqu'au commencement de 1816. Des grèves se produisirent : la situation des classes ouvrières devint d'autant plus misérable, que la période de cessation du travail coïncida avec celle des plus hauts prix pour les céréales. Des provinces entières furent désertées par leurs habitants : les malheureux erraient en bandes d'un endroit à l'autre et ne trouvaient à s'occuper nulle part. Puis vinrent des attentats contre les personnes et les biens : des ateliers furent pris d'assaut, des magasins pillés, des machines brisées ; il fallut recourir à la force militaire pour rétabHr l'ordre.
« Aujourd'hui, ajoute Eisenhart, nous sommes tellement habitués au retour périodique de pareilles crises
commerciales, que nous les considérons comme des événements naturels, que nous les saluons même comme l'action épurante d'un orage : il n'en pouvait pas être de même pour ceux qui les observèrent au début, et sur qui elles devaient produire une impression d'autant plus vive, qu'ils avaient une plus grande conliance dans le nouveau système économique. »
Si large que doive être la part des causes accidentelles dans les crises du début du xix^ siècle, il faut s'arrêter à la cause sociale permanente à laquelle s'attache toute la pensée de Sismondi. Cette cause c'est la dissociation du capital et du travail, et la séparation de leurs intérêts : et c'est elle qu'il faut considérer, non dans les rapports des nations entre elles, mais selon le mot de Say, dans les rapports des nations avec elles-mêmes. C'est donc dans l'organisation sociale, et non plus dans les erreurs de la prévoyance individuelle, que Sismondi recherche l'explication de phénomènes dont la redoutable périodicité devient dès lors inévitable. Sismondi est d'accord avec Ricardo sur l'ordre abstrait des phénomènes (1). L'impulsion à la production vient de la demande, mais pendant que Ricardo soutient que cet ordre naturel tend d'une manière constante à s'accomplir, et n'est troublé temporairement que par des erreurs personnelles, Sismondi soutient qu'en vertu même de la cause sociale, la production tend sans cesse à anticiper la demande (2) ; si l'intérêt du capital et celui du travail étaient confondus, nul ne produirait en général au delà de la demande effective de ses produits ; si de nouvelles machines aug-
(1) Letters of Ricardo to Trower, p. 132-133.
(2) Voyez le résumé de )a pensée de Sismondi, Etudes sur l'Economie politique, 1837, l®"" essai, p. oO et suiv.