V. — LA POPULATION ET LA STATIQDE SOCIALE 36o
de consommation et de demande de travail ; le nouveau travail accompli par l'accroissement de la classe travailleuse pourra, à son tour, augmenter la production des richesses, et ainsi jusqu'à ce que l'on ait atteint les limites de la fertilité du sol, et des moyens de subsistances permettant de faire vivre dans l'abondance une population croissante.
Dans l'ordre naturel, la population obéissant toujours à un accroissement normal de revenu, il ne peut pas y avoir d'excès de population, il n'y a pas de problème de la population.
Mais le système social réel, dominé par des institutions juridiques historiques, s'éloigne plus ou moins de Tordre naturel de la richesse, parce que ces institutions déterminent une formation et une distribution du revenu plus ou moins stables, plus ou moins rapprochées de la justice. Il en résulte qu'aux yeux de Sismondi, chaque phase de l'histoire présente son problème de la population. C'est la théorie historique de la population que Marx reproduira plus tard.
L'état social qu'il a sous les yeux présente ce problème sous une double face : celui de l'excès absolu de la population relativement aux subsistances, de la rupture d'équilibre entre l'offre et la demande de travail, par l'accroissement excessif de l'offre de travail ; celui de l'excès relatif de la population par la contraction, la décroissance de la demande de travail, la population elle-même restant stationnaire .
En premier lieu, c'est l'existence d'une classe sociale sans capital, sans propriété, n'ayant pour vivre que le travail journalier, qui fait naître le problème moderne de l'excès absolu dépopulation (i). Sismondi
(1) Nouveaux Principes, II, p. 302.
a montré, en traitant de la richesse territoriale, que ce qui assure l'équilibre le plus normal de la population et des subsistances, c'est la propriété associée à la culture, l'exploitation patriarcale. Dans les pays qui ont conservé cette exploitation, la population s'accroît régulièrement jusqu'à ce qu'elle ait atteint ses limites naturelles ; les héritages continuent à se subdiviser entre plusieurs fils, aussi longtemps qu'avec une augmentation de travail chaque lamille peut tirer un égal revenu d'une moindre portion de terre (1). Cette limite atteinte, la population devient stationnaire, parce que le cultivateur ne veut ni déchoir, ni condamner ses enfants à une existence plus précaire que la sienne. Sismondi fait les mêmes observations dans le livre IV à l'égard de la richesse commerciale. Quand le travail et le capital se réunissent chez l'artisan, qu'il résulte pour lui de cette situation un revenu fixe, il le connaît, il y proportionne sa famille, et la population trouve encore un frein naturel dans la régularité du revenu et dans sa connaissance exacte ; aussi pense-t-il que le système des corporations, qui précède la liberté du travail^ est digne d'attention au point de vue du problème de la population (2).
Mais là où le capital, la propriété et le travail sont complètement séparés, le nombre de ceux qui vivent au jour le jour va sans cesse croissant, sans proportion définie et constante avec la demande de travail (3).
C'est que les ouvriers salariés n'ont aucune connaissance du marché pour lequel ils travaillent, du
(1) Nouveaux Principes, l, p. 170-171 et 429.
(2) Id., I, p. 429 et suiv.
(3) M., II. p. 304.