‹ Histoire des systèmes économiques et socialistes (volume 2)Chapitre 159 sur 229 · V. — l'œdvre critique et organique de SISMONDI · texte numérisé non relu

V. — l'œdvre critique et organique de SISMONDI

dit Sismondi, que l'homme qui s'engage dans une manufacture commence, il est vrai, par travailler simplement pour un salaire, mais qu'il ait devant lui l'espérance d'arriver, par sa bonne conduite, à une part dans les profits de l'entreprise. » La solution du problème de la répartition des richesses et celle du problème de la population seraient atteintes en même temps, à ses yeux, si la classe ouvrière arrivait à acquérir un droit et une propriété (1) dans l'établissement auquel elle consacre ses sueurs, si une moitié des bénétices était alors répartie entre les ouvriers associés, tandis que l'autre passerait au bailleur de fonds, et si les ouvriers ne se mariaient jamais avant qu'ils, fussent associés.

Sismondi formule là, non seulement le plan d'une participation des ouvriers aux bénéfices, mais celui d'une participation progressive à la propriété du capital de l'entreprise, comme nous en rencontrons à peine quelques t3'pes aujourd'hui : la maison Leclaire, la maison Godin en France, la maison Thomson en Angleterre. (Voir le livre de Schloss sur les Modes de rémunération du travail). Aussi, se hàte-t-il de dire que cette utopie peut bien être l'objet des vœux du législateur, mais qu'elle serait difficilement l'objet des lois.

Cette participation progressive de l'ouvrier agricole et de l'ouvrier industriel aux profits et à la propriété ne peut se réaliser, en etfet, d'après lui, qu'en combinant l'action du législateur avec le plus grand respect de la liberté individuelle (2). Seulement Sismondi admet que dans la liberté individuelle, il y a des éléments qui ne sont que des concessions sociales, qui sont donc modi-

(1) Nouveaux Principes, II, p. 338.

(2) Nouveaux Principes, p. 346.

fiables par le législateur; c'est dans ce domaine du droit économique historique, que Sismondi va chercher, le principe du droit de protection de l'ouvrier contre la force de la concurrence illimitée tendant sans cesse à réduire son salaire au-dessous du nécessaire (Ij.

La consécration de ce principe juridique, ce sera l'œuvre du législateur ; il sera dans la pensée de Sismondi le levirr qui permettra, si je puis ainsi dire, de soulever le prolétariat tout entier, de l'élever jusqu'à la condition d'associé, en communiquant à l'action intéressée et libre des classes capitaliste et propriétaire, une direction toute nouvelle et tout opposée à celle qu'elle suit, dans les conditions d'une concurrence anarchique (2), C'est là ce qui nous reste à comprendre et ce à quoi les historiens de la science et les critiques de Sismondi sont loin d'avoir donné une suffisante attention.

Reconstituons sa pensée le plus simplement possible.

Dans l'ordre naturel des choses, rien ne nécessite la séparation des propriétaires, capitalistes, entrepreneurs et des travailleurs ; cette séparation d'intérêts n'est que la conséquence de l'organisation artificielle que l'on a donnée à la société humaine. (Jr, tout ce qui est d'origine humaine et historique peut être modifié par l'homme, et le législateur peut reviser les institutions qu'il a faites. Son intervention est lé,ij;itime si l'intérêt social souffre de cette dissociation des intérêts individuels et de leur antagonisme.

Si les intérêts individuels étaient confondus en un seul intérêt, l'intérêt social ne subirait aucune lésion. Si tout propriétaire cultivait ses terres de ses mains en

(1) Nouveaux Principes, p. 35.

(2) Nouveaux Principes, p. 3b3.

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s'associant ses enfants, la classe des paysans propriétaires ne croîtrait que jusqu'à ces limites naturelles où tout accroissement nouveau s'accompagnerait dune déchéance dans les conditions de la vie ; il ne se formerait pas de classe salariée, il n'y aurait pas de pauvres qui pussent être mis à charge de la bienfaisance publique. Il a plu aux propriétaires de cesser de cultiver les terres, de les faire cultiver par des fermiers, et les grands fermiers à leur tour ont cessé de travailler de leurs mains, pour faire exécuter l'ouvrage par des journaliers sans attache à la terre et sans garanties ; obéissant à leur intérêt, les propriétaires et les fermiers tendent à économiser le plus possible la main-d'œuvre, et à obtenir le travail au plus bas prix possible, en livrant les journaliers à une concurrence sans frein. La bienfaisance publique recueille les victimes de ces luttes, c'est-à-dire que tous les membres de la communauté, même tous ceux qui n'ont jamais employé d'ouvriers contribuent à alléger les charges de ceux qui emploient le travail de la classe ouvrière, et l'exploitent. L'intérêt social est donc atteint par le conQit des intérêts privés. Cependant, de la division des intérêts privés et des classes, il naît entre elles une solidarité naturelle, puisque lexistence des journaliers salariés est devenue la condition de l'existence des capitalistes propriétaires, et réciproquement ; de cette solidarité, le législateur a le droit, dans l'intérêt social, de déduire la conséquence légitime, et cette conséquence, c'est d'obliger le propriétaire et le fermier à assurer euxmêmes l'entretien des travailleurs salariés qu'ils emploient, dans leurs maladies, leur chômage, leur vieillesse.

C'est de cette obligation générale imposée par la loi, que Sismondi lait dépendre la direction nouvelle que

prendra l'intérêt des classes propriétaire et capitaliste. Elles chercheront, en efîet, à accomplir leur ohligationde la manière la moins lourde pour elles-mêmes et pour la société, et elles trouveront bientôt que le mo3^en le plus sûr est de donner aux travailleurs un intérêt permanent dans la propriété, une part directedans les profits de l'entreprise (1). Chacun alors n'écoutant que son intérêt bien entendu, et l'écoutant sans contrainte, se rapprochera des sj'stèmes que Sismondi lui-même a montrés être les plus propres à répandre le bonheur dans toutes les classes de la nation. On voit comment Sismondi espère reconstituer l'unité des facteurs de la production comme un résultat indirect de l'action de la loi.

La même solidarité naturelle existe entre l'ouvrier des manufactures et l'entrepreneur capitaliste qui l'emploie, et elle est cependant aussi profondément méconnue, et les intérêts privés suivent une direction aussi contraire à Vintérêt social que dans la culture(2). « Pour la société, en effet, une manufacture ne vaut la peine d'être exploitée, que quand elle peut maintenir ses ouvriers dans un état de tolérable aisance ; pour le chef de la manufactiire, il suffit qu'elle rapporte des profits, dussent ses ouvriers languir et périr de misère. » Là encore, dans le régime d'insolidarité universelle, l'ouvrier renvoyé dans la maladie, la vieillesse ou la saison morte, retombe à la charge de la charité publique. Si la loi, déduisant ici encore la conséquence de la solidarité naturelle qui lie le maître à l'ouvrier, imposait à chaque métier l'obligation de supporter son propre fardeau, on pourrait à la fois mettre un terme aux souffrances de la classe ouvrière, à l'excès de

(1) Nouveaux Principes, II, p. 3oo.

(2) Nouveaux Principes, p. 359.

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