VI. — LA. STATIQUE D'OAVEN
travail humain. Tantôt dans ses calculs elle correspond à une population industrieuse adulte de cent millions, tantôt de cent cinquante millions, tantôt même de deux cents millions de travailleurs : cette puissance formidable s'associait à environ dix millions de travailleare vivants (i), c'est-à-dire qu'elle représentait à ses yeux jusqu'à plus de 33 fois leur nombre, jusqu'à 10 fois la population totale, et un avenir prochain devait la porter au centuple de la force de travail humain (2) ; c'est qu'en effet la progression était d'une rapidité extrême. De 1792 à 1817, la population générale de la Grande-Bretagne s'était élevée de \o millions à 18 millions d'habi. tants, soit de 20 0/0 ; la population ouvrière, de 3.750.000 âmes à 6 millions, soit de 60 0/0 ; la force des machines, ou la puissance scientifique de 11.2o0.000 travailleurs automatiques, à 200 millions; soit de 1^)80 0/0; lalorce productrice totale de 13. 000. OOO à 217.250.000, soit de 1350 0/0 ; 40 ans plus tard, dans une note écrite en 1857, bien près de sa mort, Ovs'en évaluait à un milliard de travailleurs la puissance scientifique de la Grande-Bretagne, à 33 fois sa population. Owen aimait à citer l'exemple de son propre établissement de New Lanarlv : deux ou trois mille ouA^riers aidés par les machines, produisaient annuellement la quantité de marchandises qui, cinquante ans auparavant, eût exigé le travail de la population totale de l'Ecosse.
Cependant, en considérant dans ses calculs généraux toute machine comme accroissant directement la masse
(1) Report to llie conimittee of ttie association for t lie relief of tlie raanufacturinc aiid Jabourinp poor. Appendix to llie Lifr of Oiren, II, p. 5o. Second address auf^ust21, (^ù/..p.HO. — Second uiemorial to thealtied Powers, p. 214.
(2) Report to tlie counly of Lanarlc, vol. II, p. 264.
des produits, et en proportionnant l'augmentation effective de la puissance productrice à la force mécanique elle-même, Owen exagérait singulièrement (l).
Owen, pas plus que Sismondi, n'est un adversaire systématique des machines; il leconnaît même que les débuts deleur ère ont été marqués par une grande prospérité : la baisse des prix des produits avait élargi les débouchés, au point d'assurer de l'emploi à un plus grand nombre d'ouvriers qu'auparavant ; la grande guerre elle-même avait été comme un stimulant puissant à la multiplication des machines ; mais le retour de la paix fit disparaître la demande spéciale de produits que la guerre avait fait naître, et les revenus du monde ne tardèrent pas à être insuffisants pour absorber les produits d'une puissance industrielle énorme et toujours grandissante : c'est ainsi qu'Owen dénonçait un excès de production dans tous les genres de licliesses et par lequel dans les arrangements commerciaux existants, tous les marchés du monde étaient emcombrés ; comme on avait acquis la preuve que la puissance mécanique était beaucoup moins coûteuse que le travail humain, c'est celui-ci qu'on s'appliquait à remplacer par celle-là ; de là le chômage et l'àpre concurrence des travailleurs; de là celte dépréciation du travail manuel relativement aux prix des subsistances habituellement consommées par les travailleurs, et qui avait atteint un degré inconnu jusque-là (2). Owen évaluait à deux ou trois millions de livres sterling par semaine la diminution des revenus du travail dans la Grande-Bretagne seule, elle se traduisait
(1) Ce pointa été éclairci par les économistes contemporains. Cf. Ch. Gide et P. Leroy-Beaulieu,
(2) First address, l'i août 1817. Appendix lo the L//e o/' 0;/7?/(, II, p. 103.
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par la contraction de la demande des produits de la ferme et des manufactures, sur lesquelles se réfléchissait la misère des travailleurs.
La lutte des classes apparaissait à Owen comme la conséquence inévitable de la révolution industrielle : <i Dans tous les pays, la^nasse du peuple tire sa subsistance de la valeur nominale de son travail, qui s'élève ou s'abaisse selon le principe général de l'offre et de la demande. Le but fut atteint d'une manière tolérable, aussi longtemps que le travail manuel intervint principalement dans la {)roduction des richesses : mais il n'en fut plus de même après l'introduction de la puissance illimitée des machines : il en résulta une disproportion au plus haut degré défavorable entre l'otTre et la demande du travail manuel, et chaque jour, dans les progrès non réglés de cette puissance, cette disproportion va croissant. Aussi longtemps que subsistera la dépression du travail manuel, la masse du peuple sera soumise ù la misère, alors qu'un très petit nombre d'individus restera en possession de la richesse accumulée, mais dans des circonstances qui ruineront leur propre bonheur, cas ces privilégiés sont perpétuellement livrés au déchainemenl des passions mauvaises, et aux conflits qui doivent se produire dans un aussi lamentable état de société. Tl n'est pas possible, avec les connaissances répandues actuellement dans le monde et toujours progressant, qu'une telle situation subsiste longtemps » (1). Ainsi une surproduction générale s'accompagnait du chômage dun grand nombre de travailleurs, la suractivité du machinisme, de l'inaction d'une grande partie des forces physiques et mentales de l'homme. Il n'y avait
(1) Second mémorial to llie allied l'owers (1818), ibidem, p. 220.
(l'autre perspectis'e que de réduire la puissance des machines, ou de laisser périr de faim des milliers d'êtres humains^ ou enfin de recourir à des arrangements sociaux nouveaux, propres à assurer de l'emploi aux ouvriers sans travail. Celte dernière solution est la seule à laquelle pouvait s'arrêter Owen. 11 ne s'agissait donc nullement de refouler ou d'amoindrir la puissance économique nouvelle, mais, en restituant à un emploi productif toutes les forces humaines inemployées, de soumettre le machinisme au travail, au lieu de livrer le sort du travail au développement désordonné du machinisme (!,. Cette puissance scientifique des machines se développant dans les deux mondes, le problème avait un caractère international : d'ailleurs les mesures isolées pouvaient nuire à la nation initiatrice, se plaçant elle-même dans des conditions inférieures de concurrence; c'est pourquoi il adressa successivement deux mémoires, l'un aux gouvernements d'Europe et d'Amérique, l'autre aux nations alliées réunies en Congrès à Aix-la-Chapelle ; il est le père véritable de la Législation internationale du travail. « Cet accroissement de puissance, dit-il dans un rapport célèhre (2), s'étend aux autres nations. Elle est déjà suffisante pour saturer le monde de richesses, et cependant celte puissance continue à croître en raison accélérée. Ilsemhle que l'effet naturel de l'aide ainsi obtenue de la science, devrait être d'ajouter à la richesse et au bonheur de la société, en proportion de l'accroissement de celte puissance nouvelle, si elle èlait Jiidicieîtsemeni dirif/ée, et si toutes les parties de la société en jouissaient substantiellement. Au contraire, il faut reconnaître que les
(1) Voyez Report on tlie poor 1817.Appendix to the Life of Oicen, p. 5!).
■{2/ Report to county of LanarU,18J0, ibid, p. 264.