VII. — LA STATIQUE DE THOMPSON
objet de nos désirs, un objet de richesse. Labor is the parent of wealth., le générateur de la richesse.
II ne méconnaît pas que ce que la science appelle richesses naturelles, la terre, l'air, les eaux, les forces physiques, etc., soient des objets de désir, des moyens de bonheur, qu'ils n'aient de l'utilité; mais, pour devenir richesse, il faut qu'ils aient èié touchés par le travail {V). Là encore Thompson est d'accord avec les physiocrates, tel l'abbé Baudeau, par exemple, ou Letrosne. Il ne sépare pas la richesse de la valeur.
Le travail, qui est la source de toute richesse, est aussi la mesure de la valeur.
Thompson ne soutient pas que le travail fournisse dans tous les cas une mesure rigoureuse de la valeur.
« Bien que, dit-il, la proposition mise en tète de cette section affirme que le travail est la seule mesure de la valeur des richesses, elle n'affirme pas que cette seule mesure soit dans tous les cas une mesure rigoureuse. »
Thompson admet que « les désirs et les préférences pour les différents articles varient avec les circonstances physiques et morales, et avec la somme de connaissances et d'efforts nécessaires pour convertir à notre usage les matériaux et les énergies de la nature ».
La valeur subit donc, daprès lui, la loi de r offre et la demande.
Mais ce qu'il soutient, c'est que, dans un état donné de société, avec des désirs donnés, à un moment donné, avec le jugement ordinaire sur les objets du désir, le travail employé est la seule mesure des valeurs, « et dans ces circonstances, c'est une mesure rigoureuse (2) » .
(1) W. Thompson, Distribution of wealth, p. 7.
(2) Ibid., p. 13.
C'est ici que la théorie devient intéressante ; certains travaux exigent évidemment plus d'habileté que d'autres, mais cette habileté est résoluble en travail ordinaire de la communauté. Si, par une habileté extraordinaire dans un emploi déterminé, ou par une habileté ordinaire, dans un emploi réclamant une grande quantité de travail antérieure pour être acquise, un individu accomplit en deux jours ce qu'il ne pourrait accomplir avec une habileté inférieure en moins de quatre, ce travail a une valeur double de la valeur du travail ordinaire.
L'habileté est donc convertible dans le travail ordinaire qui a été nécessaire pour l'acquérir^ c'est son équivalent.
Ce travail ordinaire n'est pas le travail variable d'individu à individu. «L'estimation delà valeur d'une journée de travail est fournie par l'habileté et la diligence ordinaire, dans les occupations ordinaires de la partie laborieuse de la communauté (1). » C'est bien là le travail simple de Marx, et le travail socialement nécessaire dans une occupation donnée. Comme chez Marx : « C'est le temps de travail nécessaire, c'est-à-dire celui qu'exige tout travail exécuté avec le degré moyen d'habileté et d'intensité, et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales . » Le travail ne crée donc pas de valeur, si la somme qui en est dépensée dépasse ce que l'habileté ordinaire exige. Il y a des circonstances qui, par leur danger, par leur insalubrité, par la rigueur du froid ou par l'excès, augmentent la valeur de certains travaux. « Les produits de ces travaux étant des objets de désir, la répulsion pour le travail requis exigeant un plus grand elTort, ils doivent avoir une rétribution supérieure. »
(1) W. Thompson, Distribution of wealth, p. 16.
vu. — LA STATIQUE DE THOMPSON o07
Ainsi, l'effort moral même, travail purement nerveux destiné à vaincre la répugnance de certains travaux, serait compté et ramené au travail musculaire ordinaire.
Mais il est clair que Thompson est impuissant à donner la commune mesure du travail intellectuel et du travail physique. Il ne peut les ramener à l'unité que d'une manière empirique.
Après avoir considéré la richesse dans sa cause, Thompson la considère dans ses effets. Les richesses sont des moyens de bonheur. Le bonheur, c'est l'e'tat continu du bien-être qui se compose des diiTérents sentiments de plaisir expérimentés pendant un temps considérable. 11 embrasse les plaisirs physiques, intellectuels et moraux. Le seul motif rationnel de tout effort pour accroître la richesse^ c'est d'accroître les éléments matériels du bonheur, ou d'écarter ou réduire les causes de soulTrances immédiates ou lointaines.
La consomyyiation de la 7'ichesse est ainsi la condition même du bonheur. Cela posé, tous les membres de la société ayant la même constitution physique, sont capables, quand ils sont soumis au même traitement, de recueillir les mêmes portions de bonheur. Thompson admet, comme Owen, l'influence prépondérante du milieu extérieur. Il reconnaît que la dégradation d'une grande partie de l'espèce humaine, dans l'état social actuel, la rend impuissante à goûter le bonheur, mais si elle avait été soumise au même traitement que la classe privilégiée, elle eût acquis et conservé le même pouvoir qu'elle de goûter le bonheur (1).
Thompson ne tient pas compte des inégalités que l'hérédité transmet ou, s'il en tient compte, il les fait
(1) \V. Thompson, Distribution af ivraltli, p. 24.
remonter à l'action du milieu, et attend que le milieu transformé les fasse disparaître.
Touslesêtreshumainspeuvent jouir du même bonheur. Chaque unité humaine représente, à ses yeux, une même expression quantitative de bonheur au moins virtuelle. Il est donc absolument impossible que la même quantité totale de bonheur se réalise dans une société où il est inégalement réparti, que dans une société où il est également réparti. Jamais le bonheur effectif d'aucun homme n'atteindra le bonheur possible de deux hommes. Dès lors, le bonheur de deux de ces êtres, égaux par leur capacité d'être heureux, doit être préféré au bonheur de l'un d'eux, et le bonheur du plus grand nombre doit être préféré au bonheur du plus petit.
La richesse étant ainsi considérée dans ses causes et dans ses tffeis, comme fruit du travail et comme source du bonheur, il s'agit d'en assurer une quantité suffisante; pour cela, il faut donner un stimulant suffisant au travail, afin que, guidé par la science, il produise cette richesse destinée à réaliser le bonheur du plus grand nombre.
Quel sera donc le stimulant le plus puissant qui communique à la production l'impulsion la plus énergique?
Ce sera ce que Thompson appelle la sécurité, après Bentham d'ailleurs, c'est-à-dire la garantie, pour le producteur, de jouir de Tintégralité du fruit de son travail.
Aucun homme, qu'il soit sauvage ou civilisé, ne s'engage dans des efforts laborieux pour le seul plaisir de l'effort, mais pourquelque avantage, pour quelque moyen de jouissance au delà de l'effort, et dérivant de l'effort. Plus grand sera l'avantage, et semblablement plus grand sera l'effort qui suivra; moindre sera l'avantage et moins probable l'effort.