II. — LA DYNAMIQUE ÉCONOMIQUE DE MALTHUS
de la contrainte morale. Les obstacles préventifs révèlent, même dans le vice, une aptitude mentale de l'homme à prévoir les effets de la reproduction excessive de l'espèce ; l'obstacle préventif normal, indépendamment du développement d'une faculté intellectuelle, révèle encore un progrès moral décisif; de telle sorte que cette triple forme de l'obstacle à la population reproduit trois phases d'un développement moral de l'homme. Or, c'est là ce que Malthus transporte dans l'histoire : les obstacles destructifs purement physiques, associés aux obstacles destructifs dérivant de la volonté humaine, prédominent dans les états sociaux primitifs avec V instinct; les obstacles préventifs dérivant du vice acquièrent avec les progrès de V intelligence un développement considérable dans certaines civilisations bien supérieures aux âges barbares, alors que la contrainte morale n'a encore qu'une influence insignifiante ou secondaire, mais à son tour elle agit de plus en plus énergiquement, refoulant les autres obstacles avec les progrès des connaissances, de la prévoyance, de la tempérance, de l'ordre, du sentiment moral. Si l'on prolonge ce mouvement idéal dans l'avenir, on peut dès lors concevoir le péril de l'excès de la population comme décroissant graduellement en même temps que l'action des obstacles destructifs ou préventifs de la misère et du vice, et avec des fluctuations d'une amplitude toujours réduite, l'obstacle préventif normal acquérant une prépondérance finale. Il est impossible de n'être point frappé de la beauté sévère et austère de la conception qu'on retrouve au fond de l'œuvre définitive de Malthus, et de cette lutte grandiose qui embrasse l'histoire tout entière entre le vice, la misère et la prévoyance, la continence humaine, avec la réalisation
finale d'un équilibre stable de la population et des subsistances, le triomphe du bien et l'approximation la plus grande possible du bonheur général. Dans cette théorie à la fois re'elle et idéale de l'évolution, Malthus se présente à nous comme l'un des plus illustres fondateurs de la sociologie dynamique, car si imparfaite que soit l'œuA^re, elle ne présente pas moins un développement corrélatif de l'aspect économique, de l'aspect moral, de l'aspect juridique et politique des sociétés humaines, et le phénomène social, tel qu'il l'étudié et le décrit, est une résultante du concours de facteurs physiques, biologiques, psychologiques et sociaux considérés dans l'évolution qui leur est propre. Jamais avant lui on ne s'était appliqué à relier par des lois un aussi vaste faisceau de phénomènes, et il suffit de revenir aux Physiocrates pour mesurer le progrès accompli par la sociologie. Les premiers, on l'a vu, les Physiocrates avaient relié par des lois les phénomènes juridiques et psychologiques et les phénomènes de la vie végétale et animale (1). 31allhus s'efforce d'étendre la chaîne des rapports, et de plonger, d'une part, dans les lois biologiques de la population humaine, et de l'autre dans les lois physico-chimiques de la vie végétale. Les tentatives audacieuses d'interprétation de l'histoire par des causes biologiques et physico-chimiques comme celles de Buckle [Histoire de la civilisalion en AïKjleterrc^ liv. I et liv. II) eX^%\À^\s\^ {les Lois naturelles de l'agriculture, 1, ch. Vhistoiré) montrent toute la portée de l'œuvre sociologique de Malthus.
C'est dans l'état le moins élevé de la société humaine que sévissent avec le plus de rigueur les obstacles des-
{{) V. tome 1, p. 98i