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dans un plan providentiel, et il justifie la Providence d'avoir comnriuniqué à la nature humaine un instinct dont les effets désastreux ont rempli l'histoire de misères et de larmes. La passion est elle-même à ses yeux nécessaire au bonheur : (c Tout nous porte à croire, dit-il, que l'intention du Créateur a été de peupler la terre, mais il parait que ce but ne pouvait être atteint qu'en donnant à la population un accroissement plus rapide qu'aux subsistances... Le besoin de subsistances ne serait pas assez pressant et ne donnerait pas assez de développement aux facultés humaines, si la tendance de la population à croître rapidement sans mesure n'en augmentait l'intensité. » Le principe de la population devient ainsi à ses yeux l'instrument providentiel de l'éclosion et de l'expansion de l'énergie productrice de l'homme, le stimulant terrible et fécond des progrès de l'industrie humaine, le motif inflexible qui arrache sans cesse l'homme à sa paresse naturelle.
Le rôle supérieur de l'homme dans le plan de la création est donc de diriger cette force immense, capable de peupler en peu d'années une région déserte, mais susceptible en même temps d'être contenue, et dans le plan providentiel, les obstacles répressifs du vice et de la misère ne sont que les sanctions naturelles qui atteignent l'homme quand il méconnaît la sublimité de son rôle et la dignité de sa raison. C'est ainsi qu'il tente l'apologie de la Providence.
Dans la théorie de la contrainte morale, il associe l'enseignement des philosophes païens à celui des moralistes chrétiens, les uns proposant la vertu, et parmi les vertus la prudence comme moyen d'obtenir le bonheur terrestre; les autres voyant dans la pratique de la vertu, dans la discipline des passions, le moyen de préparer les Denis II. 6
jouissances supérieures d'une vie ultra-terrestre. Dans une société normale où régnerait enfin l'obstacle préventif moral, la mesure et la limite de son intervention seraient tracées par une règle facile à saisir : il y aurait violation du devoir de prudence qui s'impose à l'homme, dès lors que toute action sollicitée par le désir de quelque avantage immédiat entraînerait après elle une plus grande mesure de peine. La vertu, qui serait le seul moyen légitime d'éviter le vice et le malheur que le principe de population traîne à sa suite, se révèle sous deux formes : le mariage tardif — et l'observation des lois de la chasteté dans l'intervalle entre l'âge de la puberté et l'époque du mariage (1). Les premières années de la vie ne seraient pas étrangères à l'amour, à un amour chaste qui, loin de s'éteindre par la satiété, se soutiendrait avec constance pour briller avec plus d'éclat et ne finir qu'avec la vie. Le mariage apparaîtrait comme la récompense du travail et de la vertu, le prix d'un attachement constant et sincère ; et si par là le célibat devait embrasser un assez grand nombre d'années, il y aurait place aussi pour un plus grand nombre de mariages dans la suite, et moins d'êtres humains devraient y renoncer toute leur vie.
Nous avons retracé fidèlement lapensée de Malthus, et de l'appareil théologique dont elle s'enveloppe, il est aisé de dégager une forme de la morale utilitaire : « A ceux, dit-il, qui ne reconnaissent pas l'autorité de la religion, je n'ai qu'un motif à offrir. Cette vertu, après une exacte recherche, paraît nécessaire pour éviter des maux qui, sans elle, seraient une suite inévitable des lois de la na-
(1) Malthus n'a jamais donné d'autre sens dM moral restraint, cf. Principe de population, 1. I, ch. i, p. 15, éd. Guillaumin.
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ture. » Bien qu'il sanctionne cette prescription morale par la religion, il est clair que c'est sous ce seul aspect de la prévoyance et de la prudence humaine qu'elle appartient déQnitivement à la science. Nous voyons par là que le motif principal qui doit, d'après lui, déterminer l'homme à la contrainte morale, c'est la représentation mentale des maux que V excès de la population entraîne avec lui, à la fois pour V individu et pour la société , mais surtout directement pour l'individu. C'est bien là ce qu'il faut entendre par l'obstacle normal de Maltlms, et M. Bonar a raison de dire que si Malthus doit être incontestablement rangé parmi les utilitaires, et s'il poursuit le bonheur du plus grand nombre, il croit surtout l'assurer en éveillant chez l'individu le souci des conditions essentielles de son bonheur permanent (1).
La conclusion à laquelle Malthus aboutit ainsi dans toute son œuvre est à placer dans l'individu même, à la fois la cause et le remtUeàe. la misère.
Le peuple, dit-il, doit se considérer comme étant luimême la cause principale de ses souffrances. C'est Tignorance de cette cause fondamentale de la misère qui engendre, d'après lui, à la fois les révolutions et le gouvernement. Un chapitre de Malthus (ch. vi, 1. IV) est consacré à l'influence qu'aurait, sur la société politique, la connaissance de la cause véritable de la misère ; on y verra une tentative pour expliquer, par des causes économiques profondes, les révolutions politiques. Les classes
(1) James Bonar, Philosophij and Political Economy, p. 213. Sur tout cet aspect moral de la doctrine de Malthus, voir encore les beaux livres : J. Bonar, Malthus and his Work ; Elie Halévy, VEvolution de la doctrine utilitaire, p. 167 et suiv. — Leslib Stephen, The English Utilitarians, II, ch. iv, §§ 3 et 4, p. 156 et suiv.
inférieures ont l'habitude d*attribuer leur détresse à ceux qui les gouvernent et c'est là qu'est la cause des Révolutions. Mais les Révolutions ne changeront point le rapport de Fotîre et la demande, et l'excès de population réduira toujours la quantité de nourriture qui pourra être assurée à chacun. Dès lors, après que les vaines espérances fondées sur les Révolutions politiques auront entraîné l'anarchie, l'anarchie à son tour ramènera par réaction le despotisme.
Dans une lettre à Godwin, il expose comment, avec la pire forme de gouvernement, la masse des travailleurs, en s'abstenant du mariage, peut améliorer son sort rapidement, tandis qu'avec la meilleure forme de gouvernement, l'accroissement du nombre des mariages empire rapidement leur sort (1).
C'est pourquoi, aux yeux de Malthus, le gage de l'établissement solide de la liberté, ce serait la connaissance de la cause exacte des misères du peuple : car alors, on ne demanderait au gouvernement que ce qu'il peut donner, et l'action qu'il peut exercer sur le principe de la population est surtout indirecte : il éveillerait chez les citoyens le sentiment de leur responsabilité personnelle, et développerait la contrainte morale qui les empêcherait de mettre au monde plus d'enfants qu'ils n'en peuvent nourrir.
La critique contemporaine, dans les savants travaux de E. Halévy et Leslie Stephen, a mis en lumière l'influence de Malthus sur les progrès de l'instruction populaire destinée à éclairer l'égoïsme individuel (2).
(1) Lettre « of Malthus to Godwin in Life of (iodwin by K. Paul », citée par J. Bonar, Philosophy and poiitical Economy, p. 208.
(2) E. Halévy, l'Evolution de la doctrine utilitaire, p. 181. — Leslie Stephen, English Utilitarians, ii, p. 167,