II. — LA DYNAMIQUE ÉCONOMIQUE DE MALTHUS
C'est tout ce que peut, c'est tout ce que doit l'Etat d'après lui.
[l l'a dit lui-même en qualifiant de bizarres les réformes économiques et juridiques suggérées par Sismondi pour réprimer l'excès de population : « Quant à moi, je n"ai jamais recommandé et jamais je ne proposerai d'autres moyens, que de faire connaître aux classes ouvrières la manière dont leurs intérêts peuvent être compromis par un trop grand accroissement du nombre des travailleurs, et d'abroger les lois qui tendent d'une manière positive à décourager les habitudes de prudence et de prévoyance. » (1)
31ais au delà, la conséquence rigide de toute abstention sociale, c'est que la sanction des fautes atteindra les plus innocents eux-mêmes.
« Il paraîtra peut-être bien dur, dit à ce propos Malthus^ qu'une mère et des enfants qui n'ont aucun reproche à se faire, soient appelés à soutfrir de la mauvaise conduite du chef de famille. iMais c'est encore là une loi immuable de la nature. »
« J'ai souvent vu mettre en opposition, dit-il encore, la bonté de Dieu et l'article du décalogue où il déclare qu'il punira les péchés des pères sur les enfants. Cette difficulté n'a peut-être pas été suffisamment discutée. A moins d'opérer dans la nature de l'homme un changement total, à moins de l'élever jusqu'à la nature des anges, et en général d'en faire un être lort dilîérenl de lui-même, il est impossible de le soustraire à la loi dont on est disposé à se plaindre. Ne faudrait-il pas un miracle perpétuel, ce qui peut-être n'est au fond qu'une
(1) Malthcs, Principes de VEconomie politique, éd. Guillaumin, p. 323.
contradiction dans les termes, pour que les enfants ne se ressentissent point dans leur état civil et moral de la conduite de leurs parents?... »
Ce passage nous montre cet économiste obéissant à la logique de l'épouvante, où disparait la notion même de la justice, et ne voyant,hors de la contrainte morale, comme sanction à la loi delà population, que l'accomplissement d'une autre loi naturelle, la répression aveugle par la misère et la mort, et ne songeant à déduire de la solidarité passive qu'il consacre, aucune forme de solidarité active. Fr. Nitti a justement' dit [La population et le système social, p. iO), que l'Angleterre n'a connu qu'un seul économiste vraiment, rigidement, absolument individualiste, c'est Mallhus. La logique l'a fait se porter jusqu'aux conséquences les plus extrêmes de son système social : la responsabilité individuelle et l'insolidarité sans limites, avec la sanction ultime de lois naturelles aveugles et implacables.
§ 1. Le Droit économique de Malthus et lEvolution du Droit. — La conception du droit économique, en connexion avec le principe moral, est la consécration de cet individualisme absolu et de l'insolidarité. Elle s'oppose radicalement à la conception socialiste de Godwin, et c'est ce qui lui donne une importance historique si considérable. Godwin fait dériver le droit à l'existence des besoins essentiels de la nature humaine et du principe de l'égalité naturelle. Malthus justifie la condamnation de ce droit, en invoquant l'opposition entre l'instinct de reproduction, la tendance constante de la nature humaine, et les conditions physiques de la multiplication des subsistances. « La cause principale et permanente de la pauvreté a peu ou point de rapport avec la forme du arouvernement ou avec l'inégale division des