V. — l'œuvre critique de sismondi
chesse, ne pouvait être mieux favorisé que par la libre opération de tous les intérêts individuels. La somme des richesses privées forme la richesse de la nation ; les efforts des riches pour devenir plus riches ne pouvaient, par une déduction rigoureuse du principe, manquer d'enrichir les nations, en les enrichissant eux-mêmes. On conçoit dès lors que partant de l'harmonie préétablie des intérêts, Adam Smith plaçât au premier rang de ses préoccupations la richesse elle-même et les causes qui peuvent iXccroître. Tout le reste en dérivait par surcroît.
Mais Sisn^ondi, s'appuyant sur l'expérience, constate que la richesse peut s'accroître sans que la masse de la population en soit plus heureuse, que sous le régime de la libre concurrence, les riches peuvent augmenter leur richesse, en prenant pour eux une plus grande part de ce qui était réservé auparavant aux pauvres (1).
C'est ainsi qu'il en vient à considérer non plus la richesse et son accroissement comme objet principal de la science, mais le rapport de la richesse, dans ses accroissements, avec- les accroissements de jouissances qui en dérivent pour la population. C'est ainsi que se dégage une science nouvelle. C'est un changement de point de vue. Les Physiocrates ont dissipé les erreurs de l'école mercantile et fondé la science en changeant de point de vue, en considérant non. plus la monnaie que font circuler les richesses consommables, mais en considérant ces richesses consommables elles-mêmes. Ainsi fdit Sismondi dans la révolution qu'il accomplit : c II ne suffira plus que la nation lui présente une accumulation immense de richesses, une agriculture prospère, des manufactures développées pour que la nation
(1) Nouveaux principes, I, p. 52.
DBUXIÈMB ÉPOQDB. — LA SCIENCE DBS RICHBSSBS
puisse se dire riche» il faut encore que tous participeat à cette prospérilë. »
C'est ainsi qu'il arrive à cette conclusion d'une si haute portée : a L'accumulation des richesses dans l'Etat n'esl point d'une manière abstraite le but du gouvernement, mais bien la participation de tous les citoyens aux jouissances de la vie physique que la richesse représente. »
La science de l'économie politique, avant la publication des Nouveaux Principes, en 1803 comme en 1819, dtaii science pratique pour Sismondi ; mais voyez le changement qui s'est accompli. En 1803, le cours naturel des intérêts permettait d'atteindre le but; en 1819, Sismondi démontre que le libre cours des intérêts a un ■résultat opposé au but poursuivi. Sa vie de penseur et son œuvre sont résumées dans ces lignes touchantes ; ^ « Nous avons commencé par adopter pleinement les principes de l'Ecole dominante, et ce n'est que lentement, entraîné par les faits, par les observations que nous les avons abandonnés Tun après Tautre. Nous avons été frappé des souffrances de la société, à l'époque même où Ton célébrait ses progrès merveilleux : plus occupé d'histoire* que les autres économistes, jd/î/5 à portée en conséquence de comparer les iempfprésents aux passés ^ nous avons cherché quels étaient ceux qui recueillaient les fruits de toutes les merveilles des arts qui s'opéraient sous nos yeux ; nous avons cherché, et tandis que nous avons reconnu dans notre siècle le triomphe des choses, l'homme nous a paru plus mal partagé qu'il n'eût été jamais (1). )>
Le reproche fondamental que Sismondi dirige contre
(4) Etudes d'Economie politique, édit. de Bruxelles, 1838, H, p. iSO.