‹ Histoire des systèmes économiques et socialistes (volume 3)Chapitre 138 sur 220 · V, — LA STATIQUE ÉCONOMIQUE BT LES CRISES · texte numérisé non relu

V, — LA STATIQUE ÉCONOMIQUE BT LES CRISES

de la crise (1). C'est alors que Sismondi dénonce encore une fois l'erreur de TEcoIe abstraite de RicarJo et de Say, d'après laquelle toute production apportant avec elle des moyens d'échange, rencontre naturellement une consommation avec laquelle elle s'équilibre /Le produit actuel ne s'échange, que contre le revenu antérieurement réalisé, qui peut être de beaucoup inférieur à ce qui devrait être, pour absorber la production entière à un taux rémunérateur, et Terreur est de confondre le produit actuel avec le revenu contre lequel il doit s'échanger/

Ces événements, dont Sismondi résume les traits principaux dans la seconde édition des Principes (1827), et le premier de ses Essais^ l'avaient fortiGé dans la conviction que l'étude des crises du commencement du siècle, et surtout de 1817-16, lui avaient inspirées. M. Eisenhart les rappelle, il fait la juste, part des causes accidentelles, qui ne peuvent évidemment être confondues avec cette cause générale dérivant de la constitution de la grande industrie, qui frappait si profondément Sismondi. Mais malgré ces corrections nécessaires, la rupture d'équilibre, dérivant de ce que l'accroissement énorme de la production anticipait celui du revenu, se révèle encore et confirme la doctrine fondamentale que Sismondi empruntait directement aux faits.

« Les causes qui amenèrent ces crises, dit Eisenhart, ne justifient pas entièrement la condamnation dont Sismondi voulait frapper le système de la production moderne, car elles consistaient^ en première ligne, en de fausses spéculations que d'autres circonstances

(1) Nouveaux Principes, p. 37.

344 DBUXIÈMB ÉPOQUE. — LA SCI]SNCB DBS RIGHBSSBS

peuvent également faire naître... La fin de celte longue guerre et la réouverture des ports européens, dit Tooke, l'historien de la crise anglaise, fit entrevoir le spectacle réjouissant d'une demande illimitée de toutes les marchandises, dont le Continent avait dû se passer depuis si longtemps. « La spéculation avait commencé à la première lueur d'une espérance de paix, au moment de la retraite de Moscou en 1812; elle s'accentua de jour en jour, encouragée par de premiers succès, et atteignit son point culminant au printemps de 1814, lorsque se préparaient les événements qui devaient amener la restauration des Bourbons et la paix générale. Le café que Ton payait, en 1812, 54 shillings le quintal était monté à 118 shillings, le sucre de 34 à 97, le coton de 7 pence la£ à 2 shillings, le tabac de 2 à 7 d. était monté à 1 shilling 10 d. et 5 shillings 6 d. : en général, toutes les denrées coloniales avaient en moyenne doublé de prix.

« La demande de produits manufacturés anglais entraîna une telle demande de travail, que les ouvriers furent en état de se faire accorder des augmentations de salaires^ et se trouvèrent dans une situation beaucoup plus favorable que vingt ans auparavant. Mais cette augmentation éphémère des prix n'était fondée sur rien d'autre, que sur l'espoir de voir la paix et la reprise du commerce avec le Continent amener une demande incalculable de produits. On fut déçu dans celte attente. Car quelque grand que fût le désir de la population continentale de posséder des marchandises, dont elle avait du se priver pendant si longtemps, elle dut limiter sa demande, ses moyens d'acquisition ayant été épuisés par la guerre ; d'autre part, les marchandises qu'elle aurait pu présenter en échange en étaient

Y. — LA STATIQUB ÉCONOMIQUE BT LES 0RI8BS 345

exclues : les unes, les céréales, par le bill de 1815, les autres, les vins et les spiritueux^ par des droits protecteurs exorbitants.

« Il fallut fort peu de temps pour que le marché européen fût surchargé : les prix baissèrent aussi rapidement du commencement de 1815 à la fin de 1816, que le mouvement de hausse avait été accentué de 1811 à 1814. Le prix du café tomba à 75 shillings, celui du sucre à 62^ celui <lu coton à 1 sh. 2 d., celui du tabac à 5 1/2 d.-lO 1/2 d, — I^es produits manufacturés, dont l'exportation était plus que le double de celle des denrées coloniales, subirent des réductions de prix encore plus considérables.

« Les marchandises anglaises furent vendues moins cher en Hollande ef dans le nord de l'Europe, qu'à Londres et à Manchester; dans la plupart des places elles gisaient comme des masses mortes (Lord Brougham, 1816). Plus delà moitié fut perdue. De nombreuses banqueroutes éclatèrent dès la fin de 1814 : leur importance s'accentua jusqu'au commencement de 1816. Des grèves se produisirent : la situation des classes ouvrières devint d'autant plus misérable, que la période de cessation du travail coïncida avec celle des plus hauts prix pour les céréales. Des provinces entières furent désertées par leurs habitants : les malheureux erraient en bandes d'un endroit à l'autre et ne trouvaient à s'occuper nulle part. Puis vinrent des attentats contre les personues et les biens : des ateliers furent pris d'assaut, des magasins pillés, des machines brisées ; il fallut recourir à la force militaire pour rétablir l'ordre.

« Aujourd'hui, ajoute Eisenhart, nous sommes tellement habitués au retour périodique de pareilles crises

346 DEUXIÈME ÉPOQUE. — LA SGIBNOB DBS RICHBSSBS

commerciales, que nous les considérons comme des événements naturels, que nous les saluons môme comme Taction épurante d'un orage : il n*en pouvait pas être de même pour ceux qui les observèrent au début, et sur qui elles devaient produire une impression d*autant plus vive, qu'ils avaient une plus grande confiance dans le nouveau système économique. »

Si large que doive être la part des causes accidentelles dans les crises du début clu xix® siècle, il faut s'arrêter à la cause sociale permanente à laquelle s'attache toute la pensée de Sismondi. Cette cause c'est la dissociation du capital et du travail, pt la séparation de leurs intérêts : et c'est elle qu'il faut considérer, non dans les rapports des nations entre elles, mais selon le mot de Say, dans les rapports des nations avec elles-mêmes. C'est donc dans l'organisation sociale, et non plus dans les erreurs de la prévoyance individuelle, que Sismondi recherche l'explication de phénomènes dont la redoutable périodicité devient dès lors inévitable. Sismondi est d'accord avec Ricardo sur l'ordre abstrait des phénomènes (1). L'impulsion à la production vient de la demande, mais pendant que Ricardo soutient que cet ordre naturel tend d'une manière constante à s'accomplir, et n'est troublé temporairement que par des erreurs personnelles ,iSismondi soutient qu'en vertu même de la cause sociale, hjjiroduction tend sans cesse à anticiper la demande (2) ;! si l'intérôt du capital et celui du travail étaient confondus, nul ne produirait en général au delà de la demande effective de ses produits ; si de nouvelles machines aug-

(1) Letters of Ricardo to Trower,^, i32-133.

(2) Voyez le résumé de la pensée de Sismondi, Etudes sur fSconomie politique, 1837, 1" essai, p. 50 et suiy.

y. — LA STATIQUE ÉOONOMIQUB ET LES GRISES 347

mentaient la productivité de son travail, il en réduirait la durée et jouirait ainsi de ses effets ; mais dans l'état de division des intérêts, sous l'empire d'une concurrence sans limites, le capitaliste est sans cesse sollicité à augmenter la productivité de son industrie, à épargner le travail humain, et les travailleurs éliminés de l'atelier, n'ayant ni propriété, ni garanties, pressent sans cesse de leur âpre concurrence ceux qui restent occupés, et par là, en offrant leurs bras au rabais, sollicitent eux-mêmes sans cesse Taiguillon de la production et l'intérêt des entrepreneurs ; il y a par là tendance à anticiper la demande et à élever la production au delà du revenu, à renverser dès lors l'ordre normal en proportionnant le produit non plus à la demande effective, mais au capital engagé. Ce n'est pas contre les produits que s'échangent les produits mais contre les revenus : la contraction du revenu de la classe travaillante se répercute sur la consommation ordinaire des pauvres, tandis qu'une demande compensatoire des maîtres se porte sur des produits qui n'existent pas encore. Sans doute, l'équilibre tend à se rétablir par Textension générale de la demande qu'amène la baisse des prix ; cependant à Say qui glisse sur les moments de transition^ parce qu'à leur suite les ouvriers gagnent autant et recueillent plus de produits, Sismondi répond que non seulement la réadaptation est lente et douloureuse, mais que les changements sont incessants ; les effets de la dissociation des intérêts se renouvellent sans cesse ; les revenus des deux classes étant livrés à des oscillations périodiques, les crises peuvent affecter le caractère de généralité, et l'instabilité de l'équilibre de la production et de la consommation est constante. C'est pour cela que Sismondi cherche à atteindre la cause profonde de la crise, et à rétablir l'unité du capital et du

travail, ou à envelopper le travail d'un système de garanties. C'est pour cela qu'il y revient sans cesse, et là certainement est le point central de son œuvre. C'est là aussi qu'éclate le grand divorce non seulement avec Say (i\ Ricardo et Mac Culloch, mais avec Malthus luimême, et le divorce est dans le droit économique. Puisque le vice est dans la dissociation des intérêts, le remède est dans la restauration de Tunité, et la séparation des intérêts dérivant de l'exercice même du droit de propriété, Sismondi est conduit à en réformer légalement le régime. C'est là que la résistance de l'Ecole sera invincible. Say d'abord : « Pourquoi Sismondi dit-il que la tâche d'associer les intérêts de ceux qui concourent à la même production, au lieu de les mettre en opposition,appartient au législateur? Comme si l'économie de la société tout entière ne roulait pas sur des intérêts qui se débattent entre eux ? Quoi ! parce que la société garantit à tout entrepreneur la libre disposition de ses capitaux^ c'est-à-dire de sa propriété, elle dépouille rhomme qui travaille I Je le répète^ rien de plus dangereux que des vues qui conduisent à régler l'usage des propriétés : cela n'est, pas moins téméraire que de vouloir régler l'usage innocent que l'homme peut faire de ses bras et de ses facultés, qui sont aussi des propriétés (2 . » Sismondi ne demande au législateur que de modifier ce qu'il a créé : a-t-il été neutre, dans le domaine des intérêts économiques, en consacrant la propriété individuelle, en ré- . glant les partages, en consacrant des monopoles? Ce qu'il veut, c'est un élargissement de ces droits qui fasse

(1) Say, Consommation et production^ Œuvres diverses, p. 254- 255. Le même. Correspondance avec Malthus, ibid,^ p. 445,

(2) Say, Consommation et production, Œuvres diverses, p. 2o9.

Page 1