‹ Histoire des systèmes économiques et socialistes (volume 3)Chapitre 61 sur 220 · III. — LA DYNAMIQOB ÉCONOMIQUE DE RICARDO · texte numérisé non relu

III. — LA DYNAMIQOB ÉCONOMIQUE DE RICARDO

Pour porter un jugement impartial^ on distinguera donc toujours Yopéraiion des causes générales de Vopération des causes secondes, on songera que Ricardo n'a ni méconnu ni ignoré celles-ci. On se dira que si c'est le côté effacé de ses œuvres, ce n'en est pas moins Tun des côtés de sa pensée de savant et d'homme d'État, ce sera là la part que l'interprétation généreuse réclamée par Marshall doit légitimement avoir; c'est ainsi que l'on pourra résoudre les controverses toujours renouvelées dont la théorie de la valeur, celle du salaire naturel, belles mêmes de la rente et du profit, ou du commerce entre nations, sont les perpétuels objets. On reconnattpa, par exemple, que le salaire naturel est une grandeur Tariable, une grandeur historique évoluant sur la ligne du temps, avec les progrès du standard oflife et les causes morales qui Taffectent, que le texte formel des Principes en témoigne, pendant que la critique recueillera d'autres passages dans les écrits, dans la correspondance même de Ricardo — qui tendent à assimiler le salaire naturel au salaire nécessaire^ à le ramener à une grandeur phy^que invariable. L'observateur impartial ne verra pas là une contradiction irréductible et absolue.

A transporter systématiquement ces correctifs dans la dynamique économique de Ricardo, pour le soustraire sent à une solidarité jugée redomable, soit à des jugements rigoureux, on aboutirait non seulement à envelopper, à effacer même la pensée maîtresse de cet économiste, mais à la dépouiller de sa signification histori* que véritable, à rendre absolument inintelligibles les œuvres de ses continuateurs et de ses adversaires.

Dans cette dynamique^ ce sont bien les effets perma^ nents des causes quil dégage qui doivent rester au premier plan, parce que ce sont ceux-là qui ont tourmenté

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son puissant esprit. Dans la masse et la suite des événements, ce sont les causes générales qui Bnissent par prédomîAer, ainsi que Quetelet et Herschel Font si admirablement montré en statistique. £t comment n'en serait-il pas ainsi, dans une conception déductive de l'évolution historique, quand le savant part des causes mêmes, et suit la loi qu'il assigne à leur opération, aussi loin qu'il peut prolonger l'histoire réelle dans Thistoire idéale? C'est ainsi que, quels que soient les amendements légitimes qu'il faille y apporter, D. Ricardo a placé, avant tout, ses disciples et ses adversaires devant une théorie abstraite de révolution de la répartition et de la distribution des richesses, où les causes secondes s'effacent, où tout s'encnaine rigidement, où des proportions saisissantes, sinon des grandeurs absolues se déduisent par le raisonnement. Et c'est ainsi que cette constructioa abstraite, cette ossature d'une dynamique économique marque une époque considérable de Thistoire des idées ; c'est avec ces traits qu'elle a profondément influencé leur marche, qu'elle est le témoignage de la puissance constructive du génie de Ricardo, et c'est là aussi qu'il faut respecter ce génie.

§ 4. La dynamique de Rioardo et la sociologie. Conception des lois naturelles et du rftle de l'Etat. — La dynamique économique de Ricardo emprunte toutes ses données aux travaux de ses précurseurs et de ses contemporains ; elle est déduite tout entière de Topé* ration de quatre ordres de causes dont aucune n'a d'ailleurs été découverte par Ricardo : une cause phy^ sico' chimique et mésologique, la productivité décroissante des agents naturels, law of diminishing retums^ dont nous avons exposé l'histoire, de Turgot à Edouard West ; une cause biologique^ la tendance constante et

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UDiforme à raccroissement de la population que la conirainte morale de Malthus peut seule normalement con tenir ; une cause psychologique : ce principe moral de Tintérèt personnel» mis en pleine lumière par Adam Smith ; des conditions sociologico-juridiques de concur- , rence illimitée et de propriété individuelle, dans lesquelles opère ce principe : c'est le droit économique. Mais, ici» Texposé et la discussion du droit économique ont cessé de faire corps avec la science économique, à rencontre de ce que l'on a vu dans la physiocratie. Une conséquence directe et inévitable de la prépondérance de la méthode déductive a été la séparation de l'économie politique et de la sociologie. Les physiocrates sont de vrais sociologues, et c'est leur impérissable gloire. Leur droit naturel est une partie essentielle de V ordre naturel qu'ils poursuivent ; il est inséparable des lois naturelles dont le concours réalise cet ordre.

Chez Ricardo, bien plus que chez Malthus, et comme on Ta vu pour la méthode, l'œuvre de décomposition de la sociologie physiocratique s'est consommée ; le droit de propriété individuelle est une donnée de fait, empruntée à une science distincte de l'économie politique et que l'économiste n'a pas à justifier. A peine la correspondance de Ricardo nous offre-t-elle quelques observations éparses sur la propriété ; cette forme historique du droit, inséparable des catégories de la répartition des richesses qu'elle entraîne, et que Ricardo a fixées dans son œuvre, est comme elle immuable et placée désormais en dehors du temps.

La conception déductive de Ricardo achève la systéroa^tisation des doctrines opposées à la dynamique rationnelle de Condorcet et de Godwin qui implique^ comipe on Ta vu, la modîGcabilité illimitée des phéno-

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mènes sociaux, lu perfectibilité indéfinie de rhomme social^ la fusion de plus en plus complète des classes, l'approximation de plus en plus grande de TEgalité.

Malthus^ dans la première édition du Principe de ta population^ avait essayé de ruiner complètement, non seulement les plans d'égalité, mais toute tentative d'une amélioration générale des conditions économiques de la classe Id plus nombreuse et la plus pauvre ; dans les éditions postérieures, ressaisissant loyalement une action régulatrice d'un mouvement, conçu d'abord comme absolument irrésistible et fatal, il avait fait reposer tout l'équilibre de la population et des subsistances, toute la statique économique, sur la prévoyance et la responsabilité individuelles, même axi sein de la plus complète insolidarité. Ricardo, prolongeant dans Tavenir, comme l'avaient fait Godwin et Condorcet, l'effort de la déduction logique, est frappé, beaucoup plus que Malthus ne le fut jamais, des effets déQnitifs de la loi qui exprime le rendement décroissant de la terre, et que met en œuvre la pression croissante d'une population uniquement contenue elle-même par la puissance incertaine de la contrainte morale. C'est cette loi qui, surtout en rejetant au second plan les causes secondaires qui en suspendent oa en retardent les manifestations, donnera son empreinte à toute l'évolution économique et aux rapports des classes sociales. Et, dans le fait, Ricardo a admis, dans ses Principes et ses écrits antérieurs, qu'en dépit des améliorations agricoles, le rendement tend à diminuer, relativement^ au cours de l'histoire, c'est-à-dire dans ses rapports avec les applications successives de travail et de capital. Une limite inflexible sera, dès lors, assignée à la production des richesses, à l'accumulation des capitaux, au progrès économique ; la dynamique abstraite

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de Ricardo marquera en traits de plus en plus durs (et auxquels jamais Malthus ne souscrivit) l'opposition des intérêts, l'insolidarité grandissante des classes ; elle creusera, si j'ose dire, de plus en plus profondément^ Tablme de l'inégalité et aboutira, dans ses conclusions logiques ultérieures, à un déchirement, à un contraste absolu, où la classe des propriétaires^ dont la rente aura atteint la limite extrême en résorbant tout le produit net, se trouvera en présence de celle des travailleurs, dont le salaire sera désormais enchaîné à un minimum inflexible.

Dans un passage de son remarquable livre sur les UU-' litaires anglais [English Utilitarians) Leslie Stephen compare Ricardo à un théologien célèbre, Févêque Butler, dont l'argumentation avait eu sur beaucoup de ses lecteurs le résultat de iQur faire abandonner sa propre doctrine. « Ricardo, dit-il, économiste orthodoxe, met en lumière des passages dont s'emparent les socialistes pour renverser ses propres thèses. Le Dieu tel que vous Tadorez, disaient les adversaires de l'évêque Butler, est un être injuste, et, dès lors, pire que Fabsence de Dieu. Le système que vous décrivez, disaient les adversaires de Ricardo, n'est qu'un tissu d'injustices, et, dès lors, il faut le détruire radicalement (1). »

Avec la résistance grandissante de la nature à l'action productrice de l'homme et les effets qu'elle entraine dans les rapports sociaux, Ricardo atteignait mortellement les conceptions providentielles et optimistes des physiocrates et d'Adam Smith. Et, en effet, s'il a séparé la science des richesses de la sociologie, il lui a enlevé aussi tout caractère théologique.

Les lois naturelles des phénomènes cessent d'èlre pour

(1) Leslie Stspbim, English UtiUtarians.

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lui les éléments d'un plan providentiel, elles n'ont plus le caractère de prescriptions divines, elles n'expriment plus que les tendances permanentes des forces économiques, et les relations constantes des phénomènes qu'elles font naître. En cela, Ricardo a servi les progrès de Tesprit positif. Mais, sans lien avec les aspects supé* rieurs de la sociologie, dépourvue même de toute théorie de la consommation, la science des richesses, ainsi constituée, n'est que l'exposé systématique du conflit de pures forces dans Tordre économique ; <x ne se proposant, comme Ta dit Scheel {Bandbuch der poliiischen Oeko-nomie), aucun idéal du développement de l'homme à poursuivre, elle laisse, abandonnées à elles-mêmes, les énergies individuelles dans la lutte pour la vie, dans les conditions d'inégalité où les placent les institutions modernes » et, dans ce conflit, les lois des phénomènes physico-chimiques, le facteut le plus simple des phénomènes économiques, devaient finalement imposer des barrières au développement des phénomènes sociaux les plus élevés, car les phénomènes de répartition des richesses tiennent en leur dépendance directe la consommation, et indirecte, tout le développement physique, intellectuel et moral de l'homme social : c'est ce lien de subordination qui fait de la richesse le moyen pour l'homme d'atteindre les fins supérieures qu'il se propose, le plus haut degré de culture et de civilisation. De telle, sorte que la dynamique économique de Ricardo renfermait, pour le plus grand nombre des lecteurs, la condamnation finale, sans retour, des espérances éclatantes que Godwin et Condorcet avaient puisées dans la philosophie de l'histoire, et que Godwin résumait dans le mot de Franklin : « L'esprit doit gouverner la terre ». C'est parce que l'œuvre dynamique de Ricardo appa-

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ratt à ses contemporains et à ses successeurs en ces traits d*une logique déductive implacable, qu'on peut se représenter la réaction dont elle fut l'objet. Pour refouler ce pessimisme, à la fois géométrique et glacial, les économistes de la fin de la première moitié du siècle qui voudront, par delà Malthus et Ricardo, ressaisir l'optimisme d*Adam Smith avec sa rassurante sérénité, devront, comme Frédéric Bastiat et surtout Garey (de Philadelphie), avec plus de savoir et de génie, arriver, avec une vaillance vraiment héroïque chez Garey, non seulement à nier la rente foncière, mais à rayer la loi même du rendement décroissant du sol, la théorie de l'occupation des terres, tout ce qui peut donner un fondement au redoutable édîQce de Ricardo.

Les penseurs contemporains, en qui le tableau des antagonismes sociaux aura éteint l'optimisme, donneront à leur attaque et à leurs etforts constructifs, d'autres caractères. Pour Sismondi, dont la conception s'opposera immédiatement, dans cette histoire des systèmes, à celle de Ricardo, les causes physiques et biologiques qui exercent chez Ricardo cette influence prépondérante, sont subordonnées elles-mêmes, dans leurs opérations, aux conditions sociales et aux institutions historiques, et dès lors, indéfiniment modifiables, dans lesquelles elles opèrent. Sismondi reste sans doute, à l'égard des conditions psychologiques et juridiques des phénomènes économiques, placé au point de vue individualiste du maître, Adam Smith, mais dépouillé de l'optimisme du maître, il subordonne l'évolution des institutions juridiques correspondantes aux principes d'une morale sociale ayant l'Etat pour organe, la discipline de Findividualismé pour moyen, la solidarité pour but, et qui réloigne de plus en plus de Ricardo : c'est pourquoi

sa dynamique qui consacre la prédominance Gnale des causes historiques sera sociale-éthique, alors que celle de Ricardo était surtout physico-biologique.

Le développement logique de la pensée dégagera ensuite les doctrines socialistes qui, dès la première moitié du XIX® siècle, formeront l'opposition la plus directe à la dynamique de Ricardo. Non seulement les conditions physico-biologiques seront refoulées derrière les conditions historiques et modifiables des phénomènes économiques, mais une psychologie sociale altruiste se déga* géra à son tour et un droit correspondant tentera de se

. constituer et de se substituer à la psychologie et au droit individualistes. Ce sera la révolution complète dans la conception de la dynamique économique, avec le caractère psycho-juridique préparé par Sismondi.

En second lieu» Faction prépondérante, dans cette théorie de l'évolution économique, de la loi de productivité décroissante du sol, permet aussi de dégager nettement les divergences, et l'opposition même de Ricardo et de Malthus, dans leur rôle historique, et Tinfluence qu'ils ont directement exercée sur les événements de leur temps. Il n'est pas possible (comme Ta justement fait

/"remarquer M. Cannan), de concevoir un argument plus efficace contre le protectionnisme agraire et les lois ce-

- réaies [Corn laws)^ plus spécialement, que la théorie de

^ la répartition des richesses de Ricardo. Rien ne pouvait mieux marquer Tantagouisme d'intérêts entre les propriétaires et la classe manufacturière et commerciale. C'est qu'en effet, tout droit protecteur sur les céréales étrangères déterminait nécessairement l'extension de la culture à des terres moins fertiles, à des applications de capitaux moins avantageuses à la terre, et, parla même, La baisse des profits avec l'élévation de la rente, et le

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détournement des capitaux qui auraient été, sous un régime de liberté, appliqués à des industries dont les produits eussent acheté les denrées agricoles étrangères. Non seulement Ricardo avait dirigé son écrit sur rinfluence des bas prix du grain en 1815 contre les tentatives faites pour aggraver les mesures restrictives dans le commerce des grains, mais encore au cours d'une crise agricole, qu'il explique lui-même par la dépression des prix, on le voit, dans toute sa correspondance, et surtout dans ses lettres à Mac CuIIoch, rester fidèle à une poli- pA tique libérale. Malthus, détenseur de la liberté des ' échanges, mais aussi défenseur de la grande propriété, avait cédé au système protecteur à l'égard des céréales. De même qu'il rattachait la rente foncière à une pluralité de causes, alors que Ricardo la ramenait à une cause unique, il assignait aux améliorations agricoles une influence que Ricardo n'admettait pas. Ainsi, ces deux penseurs ramenaient chacun à une unité remarquable les caractères par lesquels ils diiîéraient : méthode, degré de complexité, degré de modificabilité assignés aux phénomènes, ces caractères différentiels étaient en connexion avec leur rôle politique et social autant qu*aveç leur philosophie de Thistoire. L'un était surtout l'organe des intérêts de la propriété foncière, l'autre celui de Tindustrie capitaliste, en opposition d'intérêts avec elle, et qui, par l'abolition des lois céréales, devait assurer sa prépondérance. Tous deux donnaient à leur conception économique le même fondement individualiste. C'est ce qui nous amène à considérer le caractère sociologique et éthique de la dynamique de Ricardo en rapport avec les fonctions de l'Etat.

Là encore, Tindividualisme, chez Ricardo, se traduit, an point de vue des fonctions de TEtat, par un laisser Denis IL 10

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faire plus radical que celui de Malthus. Il reproche à Malthus une tendance pratique excessive : practical bias, Malthus s'enterre, he buries himself, dans des causes et des effets temporaires, au lieu de considérer les causes permanentes : c'est ce qui porte Malthus à certains modes spéciaux d'intervention de TEtat.

Ricardoy interprète systématique des causes générales et permanentes, en déduira lui-même la plus rigide expression de la non-intervention de l'Etat. G*est ainsi qu'il ira jusqu'à refuser de légiférer sur le truck System, bien que la loi ne fasse qu'assurer l'exécution des contrats. On a rappelé la tolérance de Ricardo, qui se prononça en faveur de la constitution d'un comité destiné à étudier le système proposé par Ovven, pour améliorer le sort des classes pauvres ; mais sa correspondance avec Mac CuUoch nous révèle qu'adversaire du système d'Owen, qu'il condamnait comme contraire aux principes de l'économie politique, il attendait de la constitution d'ua comité le moyen le plus favorable de dissiper des préjugés. Ricardo verra dans Sismondi un homme très agréable, a very agréable man, mais Sismondi restera pour lui, dans sa correspondance avec Mac Gulloch, un génie aussi aventureux et chimérique que Gray, qui symbolisait pour lui, dans ses théories sociales et monétaires, la plus haute expression de l'erreur et de la fan* taisie. G'est qu'il. y avait en effet toute une révolution de la pensée humaine entre la conception éthique, historique, sociologique de Sismondi, et celle que Sismondi a condamnée lui-même sous ce nom signiGcatif et terrible de Chrématistique, doctrine que n'animait aucun idéal humain à poursuivre, qui laissait abandonnées à ellesmêmes les énergies individuelles dans la lutte pour la vie, même au milieu des conditions d'inégalité, et avec

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