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Histoire des systèmes économiques et socialistes

§ 1. La mission de l'histoire. — En abordant dans ce livre l'étude de l'histoire des systèmes économiques et socialistes, considérés dans leur ensemble, leurs traits les plus essentiels et leurs rapports, j'ai le sentiment que j'accomplis, dans la mesure de mes forces, une œuvre nécessaire. C'est pourquoi je ne recule point devant une entreprise qui exigerait, pour être bien conduite, l'érudition la plus vaste, jointe à cette impartialité sereine qui n'est que le légitime hommage rendu aux efforts de l'esprit humain dans sa poursuite incessante de la vérité.

L'histoire d'une science offre avant tout, comme le rappelle quelque part A. Comte, un attrait profond aux âmes élevées, en reproduisant la marche suivie par les hommes de génie, pour acquérir le petit nombre de connaissances certaines et éternelles qui constituent notre patrimoine scientifique. En unissant à l'exposé des vérités successivement conquises, celui des méthodes employées pour y atteindre, elle « enseigne » encore comment toutes les notions vagues et arbitraires ont » été l'une après l'autre exclues pour ne laisser subsister que » ce qu'elles offraient de vraiment positif. »

Cependant l'histoire de l'un des aspects fondamentaux de la scienee sociale, l'aspect économique, présente encore pour nous une portée plus haute. La société est un grand phénomène qui se déroule dans l'espace et dans le temps : l'étude des lois qui la régissent ne sera jamais épuisée, la science n'en sera jamais parfaite ; mais c'est dans l'ensemble des connaissances acquises que nous puisons les principes dirigeants de la conduite collective ; l'observation du passé et du présent fournit les règles de l'action modificatrice de l'homme social sur propres destinées ; la science prépare elle-même sans cesse des matériaux pour sa propre histoire. Si les connaissances déjà recueillies avaient acquis un assez haut degré de certitude pour commander l'adhésion universelle, nous comprendrions encore, sans l'approuver cependant, ce mot de d'Alembert. cité par J. B. Say et appliqué à la science économique : « L'histoire d'une science devient de plus en plus courte à mesure que la science se perfectionne. » Ce mot, fût-il vrai des sciences physiques, ne le serait point, à coup sûr, de la science sociale à notre époque ; J. B. Say pouvait considérer l'œuvre d'Adam Smith comme à peu près définitive, et il n'y avait plus qu'un intérêt secondaire à se reporter vers des doctrines décriées et qui méritaient de l'être, selon l'expression de d'Alembert. Combien Kauts exprime plus justement le rôle de l'histoire dans l'état présent de la science, quand il dit, pour marquer sa plus grande utilité : « Aucun penseur ne peut prétendre que l'organisation économique actuelle soit la seule possible ni la plus juste. 11 est donc indispensable de savoir ce que d'autres < nt pensé des questions qui sont encore restées sans réponse. >

Xous ne tarderons pas à voir que la plupart des solutions données par les fondateurs de la science aux problèmes économiques, ont été remises en question, et les controverses les plus ardentes qui s'agitent aujourd'hui ont précisément pour objet les fondements du savoir économique, tels que le caractère des lois de la science et de sa méthode, les principes diri-

géants de la conduite économique et l'action régulatrice qui peut être exercée par l'Etat sur l'évolution spontanée des peuples. Au-dessus de la lutte des intérêts qui domine notre siècle, éclate encore l'antagonisme des idées : les doctrines, après avoir été ce qu'elles sont toujours, en une large mesure, le reflet des tendances et des aspirations de leur époque, redescendent à leur tour de la sphère de l'esprit pour inspirer les intérêts dans leurs résistances, leurs revendications et leurs antagonismes; de telle sorte que la solution positive delà question sociale s'éloigne ou se rapproche, selon que les déchirements de la pensée sont plus ou moins profonds.

C'est ici qu'apparaît la mission de l'histoire dans sa vraie grandeur .

Les systèmes qui inspirent la conduite des classes, des nations ou des gouvernements,, représentent des moments divers du développement de la pensée économique et sociale . L'histoire a tout d'abord pour mission de préparer une appréciation plus juste de chacun d'eux, en déterminant sa place réelle dans le développement scientifique et l'ensemble de ses rapports. Elle montrera ses rapports avec l'évolution des faits économiques, sans confondre jamais le développement des faits avec celui des idées, comme L. Cossa l'a si judicieusement observé ; comment séparer, par exemple la doctrine de l'Ordre et du Droit naturels des Pbysocrates, de l'arbitraire de l'ancien régime, qui obligea la pensée scientifique à chercher un point d'appui pour la justice dans une nature immuable et invariable ? Comment séparer le socialisme moderne de l'ère du capitalisme ? Marx ne s'est-il pas efforcé même d'établir que le second développe organiquement le premier dans son sein ? L'histoire marquera ensuite le rapport des conceptions économiques avec le mode particulier de penser de chaque époque ; c'est ici qu'on reconnaîtra l'unité incomparable de la pensée philosophique et économique du XVIIIe siècle, à la fois abstraite et métaphysique ; ici

aussi, on sera frappé, à l'époque présente, de l'extension aux conceptions économiques des doctrines évolutionnistes et historiques qui ont successivement envahi tout le domaine du savoir humain.

L'histoire recherchera enfin les rapports des systèmes entre eux et leur filiation : comment séparerait-elle Bicardo de Carey, de Bastiat, ou le séparerait-elle de Lassalle ! Comment expliquerait-elle la pensée de Karl Marx sans remonter, non seulement à Rodbertus et à Proudhon, mais à Smith, à Thompson, à Sismondi et à Bicardo ?

A mesure que l'histoire étendra la relativité des systèmes et reconstituera leur genèse, chacun d'eux acquerra sa part de légitimité et sa justification relative. Les liens d'une solidarité intime et profonde envelopperont successivement les doctrines en apparence les plus opposées. On ne verra plus proscrire de la science un aspect tout entier de la pensée économique et sociale, comme n'exprimant qu'une négation pure et stérile ; c'est ainsi que l'historien critique, vraiment digne de ce nom, embrassera à la fois l'économie politique pure et le socialisme dans une même étude d'ensemble, recherchant les éléments positifs de chacun d'eux, et il dira a^ec Dùhring : « La racine commune de ces deux directions des idées est dans la sphère matérielle . . . ils revêtent des formes, dans la vie et la pensée, inséparables dans le bien et dans le mal » .

Mais il faut élever plus haut encore la mission de l'histoire. Les historiens contemporains les plus philosophes des doctrines économiques et socialistes, comme Ingram, Seheel. Duhring, s'accordent à penser, et je pense avec eux, que la phase critique contemporaine, avec l'ardeur de ses controverses, prépare ime phase organique de la science, une synthèse où se résoudra graduellement la lutte moderne du socialisme et de l'économie politique, où se coordonneront les progrès accomplis: elle recevra, d'après moi, le nom de Constitution de la Sociologie économique. L'histoire aura dès lors

Le A4o£/t/£M£Atr$oc/Ai

La Société organisée

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Le Travail

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Le milieu

physique

à rechercher quelle portion de chacun des systèmes doit échapper à l'oubli, quelle âme de vérité il faudra recueillir dans chacun d'eux pour rineorporer à l'âme éternelle du savoir positif. Parvenue à ces hauteurs, l'histoire n'est plus que l'interprète du développement organique de l'esprit humain : elle rejette au second plan ou abandonne tout ce que les différentes phases de la pensée scientifique ont de contingent, de négatif et d'arbitraire, et, avec ces éléments passagers, vont se perdre dans la nuit de l'oubli les antagonismes et les haines des écoles ; l'histoire scientifique prend alors son nom véritable : elle est la réconciliât ion de l'esprit humain avec lui-même dans ses progrès indéfinis ; préparation sublime à ce que poursuivent les plus grands esprits du temps, je veux dire la réconciliation de l'humanité avec ellemême.

§ 2. lre Epoque. — Constitution métaphysique de la sociologie économique statique. — J*ai choi-i point de départ le moment où la science économique se constitue comme Théorie d'un Ordre essentiel des Sociétés humaines. C'est un moment décisif dans l'histoire de toute science que celui où les caractères irréductibles de ses phénomènes sont définis ; distingués par là même de tous les - faits déjà scientifiquement étudiés, ils pourront avec précision être reliés entre eux et rattachés à leurs causes par des lois exprimant leurs rapports constants. L'exposé systématique de ces relations constituera la science nouvelle. sans doute toujours perfectible, mais ayant désormais un territoire défini dans l'ensemble du savoir humain. Quand on eut reconnu que les phénomènes de pesanteur, de chaleur, d'électricité, de magnétisme, de lumière, de son, ont ce caractère commun d'être des modes de changement de la matièretels qu'il n'en résulte qu'une altération passagère des propriété- des corps, il y eut place pour une science physique distincte; quand on parvint à réunir en une classe nouvelle

d'autres modes de changement de la matière, présentant ce caractère commun de se produire au contact de corps différents, et d'altérer profondément et d'une manière permanente toutes les propriétés des corps en présence, il y eut place pour une science distincte de la physique : la chimie. Quand on forma une classe de phénomènes cai'actérisés. eux aussi, par des échanges de matière et de force, mais différents des phénomènes physiques et chimiques en ce que des corps orgam sont seuls le siège de ces échanges ave ï le milieu extérieur, il y eut place pour la science de la vie ou biologie : semblablement, de ces phénomènes présentés par les organismes animaux, on a pu détacher une classe moins étendue, ayant ce trait commun d'être les objets d'une connaissance intime et immédiate, d'être des phénomènes de conscience, et la psychologie des animaux et de l'homme s'est alors constituée.

C'est ainsi que se constitua au milieu du XVIIIe siècle une science nouvelle. Son objet propre, c'étaient les phénomènes de richesse, dont la notion longtemps obscurcie se dégagea nettement alors. Avec cette acquisition positive prenait fin la phase empirique et préparatoire de la science dont le système mercantile avait été la plus haute et la plus savante expression. L'Ecole mercantile avait vu dans la monnaie la principale richesse, non la richesse unique comme on l'a dit; la science nouvelle la verra dans les biens consommables propres à satisfaire nos besoins ; déchue de sa prépondérance, la monnaie ne sera désonnais que l'instrument de leurs échanges et la mesure de leur valeur. La révolution scientifique fut avant tout dans cette interversion. Boisguillebert d'abord, puis les Physiocrates, fondateurs de la Science, furent les Bernard et les Laurent de Jussieu qui rétablirent dans la richesse cette subordination des caractères. Une fois maîtresse de la notion des richesses, la science, qui proposait de rechercher les lois de leur reproduction indéfinie et de leur distribution dans la société, revêtait une incomparable grandeur: elle embrassait

un ensemble immense de rapports entre l'homme social et le monde extérieur, elle était comme un pont jeté entre la matière et l'esprit. C'est alors que le géuie de Quesnay vit se dérouler le cercle de ces échanges sans fin de matière et de force entre les sociétés et la nature, et qui n'est autre chose que la vie organique des sociétés humaines. Entre le besoin, lien de subordination de l'homme à son milieu, entre la réaction volontaire du travail que le besoin détermine sur la nature et le Droit, dont l'Etat est l'organe, et qui règle les volontés individuelles, Quesnay reconstitua le mouvement social de la richesse dont toutes les phases se succèdent suivant des lois invariables. Un ordre naturel, dont le principe est en déchois de la Société, prenait la place des arrangements a> tificiels dont le principe est au dehors. Devant ce grand spectacle, il éprouva cette émotion divine que Galilée et Newton avaient ressentie. Moins préoccupé de décrire ce qui est que de rechercher ce qui doit être pour le plus grand bien des sociétés, le fondateur de la science nouvelle s'était élevé à cette conception que la nature elle-même, interprète d'un législateur suprême, avait tracé le code d'un droit inflexible et immuable comme elle, assignant aux volontés humaines, dans l'ordre économique, la direction la plus propre à assurer le bien-être général. Le droit de la nature reconnu, proclamé, le monde social pouvait être abandonné à lui-même. Il obéissait à ses lois providentielles. C'est ainsi que le domaine de la science nouvelle s'étendait des lois du milieu physique, non seulement à celui de la psychologie de l'homme individuel, mais à celui du droit tout entier, enveloppant d'une véritable structure morale les sociétés économiques.

Ceux qui descendirent dans la constitution intime des sociétés pour s'efforcer d'en surprendre l'Ordre essentiel, reçurent le nom de Philosophes économistes, et se donnèrent celui de Physiocrates, ou théoriciens du Gouvernement de la Nature, des Lois Naturelles, de la Physiocratie.

Philosophes, ils le furent assurément autant que personne au XVIIIe siècle, et ils ne pouvaient pas ne pas l'être pour accomplir cette œuvre de synthèse extraordinaire, dont toutes les connaissances sur l'homme, la nature, les Soci'': sont les éléments. Aussi M. Courcelle-Seneuil a-t-il dit justement qu'elle est la conclusion naturelle de tout l'effort philosophique du siècle dernier.

Condorcet rappelle dans son immortelle Esquisse, vrai testament du XVIIIe siècle, que les progrès dans l'économie politique et la politique eurent pour première cause ceux de la philosophie générale. La Physiocratie porte l'empreinte ineffaçable de la philosophie du XVIIIe siècle, avec cette préoccupation persistante de rechercher et démettre pardessus tout en lumière les caractères irréductibles, permanents et universels des choses, que Comte, Taine et l'Ecole allemande moderne ont si bien saisis, et qui devait faire de la science sociale, à son début, un prolongement des sciences physiques.

La psychologie morale qui lui servit de base fut une sorte de physique expérimental e de l'âme, comme l'appelait d'Alembert. Le XVIIIe siècle est le siècle de l'analyse : l'analyse appliquée aux phénomènes moraux, aux sentiments humains, par Locke et Condillac, permit de pénétrer jusqu'à des éléments irréductibles, dont ces penseurs audacieux devaient déduire les lois du juste et de l'injuste, et les conditions fondamentales de l'Ordre économique des Sociétés. La donnée irréductible que leur fournit la psychologie, ce fut la sensibilité, la faculté d'éprouver du plaisir et de la, douleur.

Cette propriété, commune à tous les hommes et à toutes les époques, servit à construire ce type abstrait et invariable de l'homme social soumis au besoin et poursuivant son intérêt dans l'ordre de la richesse.

Le droit que conçut l'Ecole s'ajustait, par le caractère indivituel de la propriété, à ces tendances invariable.-! de la nature humaine. Il acquérait avec elle une fonction nouvelle.

Grotius avait déposé, en effet, dans la Science, la conception d'un Droit soustrait à l'empire de la théologie, exprimant un ensemble de rapports de convenance avec une nature humaine sociale et raisonnable ; et ce droit était pour lui tellement immuable, qu'il ne pouvait pas même être changé par Dieu. Hobbes accepta cette donnée, mais il se borna à rechercher les formes invariables que le droit doit revêtir pour assurer la coexistence des hommes en paix. Sa conception fut purement politique. C'est avec les Physiocrates que le Droit accompli- a désormais une fonction économique, en assurant l'adaptation la plus parfaite de l'homme au milieu physique dans lequel il puise les éléments matériels de l'entretien de son être et de la reproduction de son espèce. Le Droit naturel, tel qu'ils l'ont conçu, avec le cortège de ses formes savamment classées, sera destiné ainsi à assurer l'harmonie permanente des lois de la nature humaine avec celles du milieu extérieur. « L'Economie politique, nous dira Dupont de Nemours, est la Science du Droit naturel appliqué comme il doit l'être aux sociétés civilisées. Elle a toujours été, elle sera toujours et tout entière dans le Droit. »

La Science nouvelle qui se constituait ainsi au XVIIIe siècle était une véritable Sociologie économique. Psychologie individuelle et sociale. Morale, Droit, tous ces aspects de la vie collective y étaient systématiquement et indissolublement unis dans la considération de la richesse. Cependant cette Sociologie se ramenait à la Théorie d'un Ordre invariable et absolu des Sociétés économiques. Tout, dans cette conception si puissante et si belle, avait le caractère des phénomènes physiques qui n'ont pas d'histoire. Le plus vigoureux des Physiocrates, Lemercier de la Eivière, présente l'ordre social comme une véritable déduction de l'ordre physique.

L'Ecole subissait, d'une part, l'influence des seules sciences alors constituées, les Mathématiques, la Mécanique, l'Astronomie, la Physique, la Biologie dans la théorie purement

physique de la circulation du sang, et d'autre part, mêlait à des éléments positifs inappréciables les conceptions abstraites de la Métaphysique du XVIIIe siècle, et surtout, celle d'une Nature immuable, entité mystérieuse qui soutenait la plupart des théories sociales de cette grande époque. L'Ecole ne put présenter au monde qu'une Sociologie économique statique d'un caractère absolu. Elle laissait au siècle tourmenté qui allait s'ouvrir le soin laborieux de faire rentrer dans le temps, dans la relativité, la Théorie de l'Ordre essentiel des Socie'tes et de constituer à son tour la Sociologie dynamique, ou la théorie de la succession historique d'ordres économiques relatifs, ou de l'Evolution économique.

C'est ainsi qu'âne division naturelle de l'étude que nous allons entreprendre se présente à nous. La Physiocratie forme la première époque d'un tableau des progrès de la pensée économique, puis vient une époque intermédiaire et critique suivie à son tour d'une nouvelle époque organique dans laquelle nous entrons aujourd'hui; mais la longue transition qui sépare la Physiocratie des efforts de la moderne Sociologie économique présente à son tour des phases bien distinctes.

J'avais, il y à dix ans, sous l'inspiration de la Philosophie positive, de Cairnes, de Cossa et des socialistes de la chaire. en abordant pour la première fois l'histoire des Doctrines, adopté cette division tripartite avec plus ou moins de netteté. L'étude des travaux récents de Scheel, de Cohn, d'Ingram, et des réflexions nouvelles, m'ont amené à apporter des sub livisions plus nombreuses dans la seconde et la troisième époque, et à réduire la première à la Physiocratie.

§ 8. — 2me Epoque. — Constitution et critique de l'Economie politique comme science des richesses. — Au moment où s'ouvre la seconde époque de l'histoire de la Sociologie économique moderne, tous les grands problèmes qui la domineront jusqu'aujourd'hui sont posés ; — la Me-

thode ? elle est avant tout déductive pour la Physiocratie qui se fonde sur des éléments invariables de la nature humaine; — le principe dirigeant de la conduite dans les faits économiques ? c'est l'intérêt individuel, donnée de la Psychologie sensualiste du XVIIIe siècle; — le caractère des lois de la Science ? ce sont des lois naturelles, en ce sens qu'elles expriment des vérités universelles, communes à tous les temps, à tous les milieux, comme les lois physiques ; — les fonctions de VEtat ? — elles se ramènent à reconnaître, à proclamer, à maintenir le Droit de la nature même, et à laisser, dans ses limites, opérer la spontanéité de l'homme, — elles =e réduisent donc à la justice négative, au laisser faire. La distinction de la Science théorique et de la Science pratique ? Ces deux aspects de la Science se confondent pour les Physiocrates, car ils s'efforcent précisément d'établir que ce qui doit être, pour le plus grand bonheur du genre humain, existe réellement dans la nature, et qu'il suffit de le reconnaître et de l'appliquer, c'est l'identité de la science du réel et de la science idéale dans Y absolu. — Les rapports de V Économie politique avec la Sociologie ? Elles sont inséparables : l'Economie politique n'est qu'un aspect d'une science sociale abstraite et immuable.

a) La constitution de la science classique des richesses. — Au début de la seconde époque, nous placerons Adam Smith. Les historiens anciens de la Science, Say, Blanqui, insistaient sur la distinction de son système industriel et du système agricole des Physiocrates. On attachait une importance trop grande à des différences secondaires, comme l'ont justement remarqué MM. Scheel et Ingram. L'idée d'un Ordre économique naturel, immuable, résultant de l'opération spontanée et libre des individus, domine l'œuvre d'Adam Smith, comme celles des Physiocrates. Seulement Adam Smith renoncera à la recherche d'un Droit naturel : premier sacrifice de l'absolu ; il en résultera finalement la

formation d'une Economie politique indépendante de la Sociologie. C'est pour cela que, malgré un fonds commun, je séparerai Adam Smith des Physioirates.

« M. Quesnay, dit-il, qui était lui-même médecin, et médecin très spéculatif, paraît s'être figuré que le corps social ne pouvait fleurir et prospérer que sous un régime très précis: le régime exact de la parfaite liberté et de la parfaite justice. 11 n'a pas considéré, à ce qu'il paraît, que, dans les corps politiques, l'effort naturel que fait sans cesse chaque individu pour améliorer son sort est un principe de conservation capable de prévenir et de corriger, à beaucoup d'égards, les mauvais effets d'une Economie partiale et même, jusqu'à un certain point, oppressive. »

Ce passage d'Adam Smith marque le moment où, la recherche d'un Droit naturel étant écartée, la donnée vraiment invariable et constante de la Science sera une donnée psychologique. Déjà nous sommes bien loin de la conception physiocratique qui était tout entière dans le Droit.

Le corollaire de cette conception de Vordrc spontané, c'est la limitation des fonctions de l'Etat à ce que Smith lui-même appelle la Justice négative.

Tout V Essai sur la richesse des Nations, où Smith a déployé une merveilleuse puissance d'analyse, est consacré à la vérification historique de la loi qu'il a déduite de la Psychologie individuelle ; et l'induction historique prend, dans cette œuvre immortelle, un tel développement que nous verrons agiter pins tard la question de savoir si Smith n'est pas au XVIIIe si le représentant de la pure méthode inductive.

Adam Smith met plus complètement en lumière que les Pl^siocrates ce type abstrait de l'homme animé exclusivement dans l'Ordre économique du sentiment de son intérêt personnel ; et c'est dans ce sentiment qu'il placera la cause permanente et invariable des phénomènes économiques. Il ne nie point l'existence dans l'âme humaine d'autres sentiments?

comment l'autour de la Théorie des sentiments moraux, fondée toute entière sur la sympathie, l'eût-il pu faire?

Mais il soutient que la société peut subsister et progresser à faille du seul échange intéressé îles services; il affirme par - tout que l'homme individuel, en poursuivant ses propres fins, le bien être, réalise involontairement les bus de la Société elle-même. L'ordre -social était ainsi l'œuvre inconsciente, d'une multitude d'individus qui n'ont besoin ni de l'entendre ni de se connaître pour accomplir ce merveilleux ouvrage. Dans cette tendance harmonique des intérêts, qui fit de la doctrine d'Adam Smith la seconde expression classique de l'optimisme, il n'est pas difficile de retrouver la préoccupation ■ les causes finales, qui domine encore la Physiocratie, et Smith lui-même parle souvent de cette main invisible qui guide l'homme vers l'harmonie et la félicité.

Adam Smith a puisé 'bais la Psychologie individuelle les données essentielles <: ti sur la Richesse des Nations !

Malthus et Ricardo, à leur tour, vont emprunter, le premier à la Biologie, le second à la connaissance dn milieu physique, des données nouvelles, qui, transportées dans l'Economie politique et combinées avec le principe d'action d'Adam Smith, formeront un faisceau de luis fondamentales, sorte de trépied sur lequel s'édifiera une Science économique qui se détachera peu à peu du reste du savoir social pour vivre d'une vie propre.

Malthus conçoit l'homme comme animé d'une tendance à multiplier son espèce, d'une manière uniforme et constante, dans toutes les phases de l'évolution historique et dans tous les milieux. Seule la discipline morale que l'homme exercera sur lui-même pourra contenir l'essor de la population : Ricardo et Malthus attacheront leurs noms à la loi suivant laquelle la terre, sollicitée par le travail de l'homme, ne lui donnera qu'un rendement de moins en moins proportionnel à la grandeur de son effort.

La méthode dédnetire prévaut toujours ici dans la Science,

mais avec d'admirables correctifs de la méthode historique, chez Malthus. Les lois naturelles ont conservé le caractère d'universalité, de perpétuité. Cependant, la conception optimiste de l'histoire, selon Adam Smith, vient se heurter au pessimisme historique, dont l'opération combinée des lois de l'accroissement de la population et des subsistances, ouvre les perspectives. Malthus et Bicardo nous apparaissent comme enveloppés d'une grandeur sombre, ayant cette destinée redou" table, malgré la pureté et la sincérité de leur génie, de soulever les terreurs et les révoltes de l'humanité. Avec eux, deux causes physico-biologiques, placées en dehors de la sphère morale, entrent en lutte avec les énergies morales de l'homme individuel, et la question sociale apparaît comme le conflit des forces de la nature et de l'esprit.

Un trait commun essentiel qui subsiste entre les doctrines de Smith, de Ricardo, de Malthus, c'est que le ressort du progrès et de l'ordre social, comme le frein de la population, est toujours dans l'homme indi\ iduel. Obéissant à son intérêt, il réalise en même temps le bien de tous, vous dit Smith; le péril de la rupture d'équilibre enjtre la population et les subsistances est, non pas dans les institutions sociales, fait de l'homme, mais dans la nature humains : c'est à l'homme luimême à en contenir les instincts, nous dit Malthus. Des deux côtés, l'intervention de la Société par l'organe de l'Etat sera vaine ou nuisible.

Chez Adam Smith, la distinction et la divergence des intérêts des diverses classes sociales ne sont marquées qu'en \ assant; elles disparaissent presque derrière l'unité grandiose que présente le développement de la production sous l'eftort incessant de l'intérêt personnel. Mais Ricardo embrassera dans son étude la répartition des richesses. Bien qu'il soit, de tous les penseurs économistes, le plus porté à l'abstraction, il est aussi, chose remarquable, celui qui tend le plus à considérer l'état social actuel où le travail, le capital, la propriété sont en

général séparés, au rang de forme invariable des arrangements sociaux. Or, c'est là que se révéleront les inégalités réelles de situation et de puissance entre les classes; les individualités abstraites,également libres, raisonnables, conçues comme facteui'S élémentaires de l'ordre social, non seulement se distingueront en détenteurs da sol et des capitaux, et en travailleurs, mais les lois physico-cbimiques, introduites dans la Science, déterminent une opposition profonde de leurs intérêts ; et ce sera un problème redoutable de rechercher comment opérera l'intérêt personnel dans ces inégalités de situation, alors qu'aucune intervention positive de l'Etat n'est jugée admissible en faveur des plus faibles.

La théorie de la rente foncière, déduite de la loi de productivité du sol et de celle de la population, oppose les intérêts de la propriété foncière à ceux du capital mobilier et du travail.

La théorie du salaire assigne un fonds prédéterminé, et toujours limité par la loi de productivité décroissante du sol, à partager entre les travailleurs; le principe de la population les livre à une concurrence intense, pressant le salaire réel contre la limite extrême de la subsistance nécessaire, et dans le débat de l'offre et de la demande, comme l'a dit M. Scheel, dans ses profondes considérations sur Eicardo, les plus faibles, c'est-à-dire les travailleurs, n'ont d'autre ressource supi'ême, pour accroître leur part, que de contenir l'offre de travail en limitant la population.

Pendant que la Science, fondée sur ces données psychique, biologique et physique, persistera à repousser toute intervention régulatrice de l'intérêt personnel, en vertu d'un principe moral supérieur, un autre de ses liens avec la Sociologie se rompra encore. Elle rejettera de son domaine l'étude de la consommation des richesses renvoyée à l'hygiène et à la morale.Or,la théorie des besoins de l'homme et de leur satisfaction est précisément celle qui unit la Science des richesses à

la théorie du développement in tellectuel et moral de l'hona qui marque la subordination de la vie spirituelle à la vie Organique des Sociétés. C'est celle qui montre le mieux comment la fin à poursuivre par la Science doit être le perfectionnement et le bonheur de tous les membres de la communauté. Elle repoussée, la Science sera bien près de confondre son objet matériel, la richesse, avec la fin qu'elle doit poursuivre, et la théorie des richesses apparaîtra comme isolée entre les deux autres tronçons de la Sociologie : l'Ethique et la Science de la vie spirituelle des sociétés .

b) La réaction de l'Ecole historique. — La seconde phase de cette période intermédiaire est caractérisée par une réaction énergique et complexe contre la Science, telle qu'elle est constituée. Cette réaction nous présentera trois aspects auxquels se rattacheront, plus ou moins modifiées, les trois ten dan ces principales que la Science révèle encore aujourd'hui : une direction historique morale et nationale, une direction socialiste, une direction optimiste. Sismondi et Frédéric Lisl seront pour nous les deux représentants les plus profonds de la première direction intellectuelle.

F . List représentera la réaction contre le caractère universel et absolu, dans l'espace et dans le temps, des lois naturelles et des principes dirigeants qui s'en déduisent ; il marquera l'influence modificatrice du milieu, du degré de développement historique et, par là, fera effort pour rendre les principes de conduite économique moins absolus.

Sismondi représentera surtout la réaction contre ce que Knies appelle le perpépaaMsme des lois naturelles, leur caractère absolu et invariable dans le temps.

Nulle part, je pense, l'histoire n'a été vraiment juste pour Sismondi. Comme Adam Smith, il admet que le principe générateur des faits économiques, c'est l'intérêt personnel, et en cela il reste attaché aux classiques; mais avec lui s'efface cette conception optimiste qui fait le fond de la doc-

trine d'Adam Smith. Pour Sismondi, la concordance de l'intérêt privé et de l'intérêt collectif n'a rien d'absolu, elle dépend des conditions historiques dans lesquelles cette force motrice du monde économique opère, et des perturbations qui en dérivent] l'individu, en obéissant a son intérêt, ne tendrait à réaliser l'intérêt de tous que dans un état social où les dist initions de propriétaire, capitaliste, entrepreneur, ouvrier, n'existeraient pas, ou les conditions seraient sensiblement équivalentes. Mais placé au point de vue des Sociétés modernes, où ces distinctions d'intérêts existent, Sismondi a constaté et décrit avec une éloquence poignante les déchirements et les antagonismes qui en résultent.

Sismondi fait intervenir la considération du tempe dans les conceptions économiques: ce point de vue historique est celui de la Relativité même. Les lois économiques, exprimant l'opération constante des causes morales dans l'ordre économique, subirent des perturbations aux différentes époques; il sera donc impossible de faire abstraction des conditions historiques: l'Ordre économique, qui n'esi que le produit des I nis économiques, est par là même variable et modifiable. La Science pratique, déduite de cette conception réaliste et concrète de l'Economie théorique, recevra son empreinte ; Sismondi n'admettra plus de principe de conduite absolu comme le laisser-f aire ; l'utilité, la légitimité des institutions; ne lui apparaîtront que pour autant qu'elles profitent à la généralité des hommes. Par un cours naturel de sa pensée, la considération de l'homme, en général, primera dès lors à ses yeux la considération de la Richesse. Produire le plus possible, aux moindres frais possible, s'associe intimement dans sa pensée, comme but de la Science, avec : répartir le plus justement possible la richesse, et de la manière la plus propre à assurer le développement physique, intellectuel et moral du plus grand nombre. L'Etat ne sera plus l'organe d'un Droit naturel absolu, comme chez les Physiocrates, mais d'un Droit

historique, perfectible, destiné à régler, contenir, coordonner les activités humaines, le» intérêts personnels; la vie économique des nations sera considérée comme le fondement d'une vie intellectuelle et morale supérieure. Ainsi la Science, et par les fins qu'elle poursuit, et par la modificabilité des phénomènes qu'elle comporte, se rapproche de la Sociologie, avec quelque chose de plus que dans la Physiocratie elle même: la préoccupation du progrès matériel et spirituel de tous les membres de la communauté.

c) La réaction de V Ecole socialiste. — Cependant Sismondi et List restaient fidèles au principe psychologique des fondateurs de la Science. Sismondi, dans sa conception évolutive du Droit, respectait la propriété individuelle. Au contraire, par une réaction si fréquente dans les œuvres humaines, les écoles socialistes viennent s'opposer radicalement à l'Ecole classique. Sous sa première forme, le Socialisme a le caractère d'un idéalisme absolu, avec Owen, Cabet, St Simon, Bazard, Louis Blanc, Fourier même. Né des protestations de la justice au nom des classes déshéritées, philosophie de la misère, il sera la projection de leur idéal dans l'absolu. Il recherchera l'expression de l'ordre social dans un idéal d'autant plus éloigné de la Société moderne que le sentiment des misères, des inégalités, des injustices qu'elle laisse subsister ou qu'elle engendre sera plus profond, et franchissant les degrés de l'Evolution, il tendra à le transporter d'autant plus rapidement dans les faits que l'aspiration à la justice sera plus intense. C'est ainsi que la plupart des écoles chercheront le londement exclusif de l'ordre dans les sentiments moraux les plus élevés de la nature humaine : elles ne verront dans l'individualisme qu'un agent de dissolution, que l'artisan des antagonismes sociaux, de l'asservissement final des faibles, du triomphe des forts dans la lutte pour la vie. Elles lui opposeront les sentiments altruistes, non seulement sous la forme de l'amour des autres, mais encore sous

une forme propre au XIXe siècle, le sentiment qui nous attache par le lien d'une solidarité indestructible à ce grand être formé de toute la suite des générations passées, présentes, à venir, l'humanité. Ce principe d'action conçu, leur méthode idéaliste sera déductive. A cette psychologie économique s'ajo atera, dans toutes les doctrines socialistes, comme dans la Physiocrâtie, la conception d'un Droit idéal destiné à assurer l'opération prépondérante, sinon absolue, du principe sympathique.

Ce Droit tendra partout à assurer aux individus des conditions égales de développement, en tant qu'elles peuvent dépendre de la Société. Le trait caractéristique du socialisme sera de considérer la liberté comme impropre à réaliser l'ordre économique, là où elle coexiste avec l'inégalité des moyens, avec l'inégalité de fait. Pour lui, la conception de la liberté sera subordonnée à celle de puissance. Alors que Smith a porté au premier plan le problème de la Production des richesses, le Socialisme y portera, à son tour, celui de leur Répartition ; il ébranlera le Droit de propriété individuelle, conçu par les Physiocrates comme Droit de la nature ; il le fera rentrer dans l'histoire, n'y verra qu'une forme contingente ; il y substituera une conception idéale du Droit destiné à faire disparaître les inégalités dans les conditions initiales de développement ou de lutte dérivant des Institutions juridiques. Ainsi, à l'ordre spontané des Physiocrates dans des conditions de Droit inva viable naturel, le Socialisme opposera un ordre variable, réfléchi, basé sur des institutions mobiles, d'origine humaine, à une justice purement négative, une justice positive impliquant l'intervention directe de la collectivité. Ce Droit par ses caractères, ne sera pas nécessairement autoritaire, impératif, il sera aussi contractuel, mais toujours il aura Y Association pour organe. Ainsi, pour considérer deux des systèmes absolus du Socialisme, le Saint Simonisme unissait, par un lien familial, tousles membres de la conimuauté. La forme

de l'altruisme qui animait l'individu devant la Société et les dépositaires de son autorité, c'était la vénération, la soumission de l'enfant vis-à-vis de son père. L'amour des hommes entre eux avait pour intermédiaires les prêtres d'un nouveau culte: une discipline impérieuse contenait le sentiment individualiste, et l'abolition de l'hérédité, en faisant de la Société une iamille nouvelle pour chaque individu, conférait à la Société même un droit sur les richeses naturelles et les capitaux, supérieur et antérieur à tous les droits individuels. C'était la Société qui classait les aptitudes, distribuait les capitaux et répartissait, suivant un principe de justice, les produits. Le Saint Simonisme se résolvait dans une forme impérative de la Solidarité, se traduisait par une conception collective du Droit de Propriété', où se trouvait déposée cette idée maîtresse : faire disparaître l'inégalité des conditions de lutte qui dérivent de l'institution, par la Société, du Droit de propriété individuelle. Il faisait ainsi rentrer dans l'histoire, en les rendant passagères par une réaction radicale impérative, autoritaire, les formes du Droit, considérées d'abord comme naturelles et invariables.

La doctrine de Louis Blanc a ce point commun avec le Saint-Simonisme de ne voir dans l'individualisme que son aspect négatif: mais elle attribuera au sentiment altruiste des manifestations contractuelles, nonplus autoritaires ; sa conception de la Société est celle d'une vaste association, composée de groupes élémentaires formés librement, et combinant leurs efforts pour le plus grand bien de tous. Le sentiment qui anin e ce monde idéal n'est plus celui qui unit le fils au père, mais celui qui unit des frères égaux, et plus encore, celui qui dévoue le plus fort au plus faible, la fraternité. Le Droit corrélatif à ce sentiment est encore un Droit collectif mais qui, accepté par chacun, pondère tous les individus d'un même groupe et tous les groupes entre eux dans le corps social.

Par cette première élaboration du Socialisme, le plus

grand débat du XIXe siècle était engagé. La question de la répartition des richesses était venue au premier plan: des conceptions absolues s'entrechoquaient; l'âme humaine, sollicitée par : et par L'altruisme, était comme divisée d'avec

elle-même, et l'opposition de La conception de l'Ordre selon la nature et de l'ordre selon La volonté Luunaine semblait irréductible.

Le Socialisme donnait encore à sa réaction contre la science économique classique, une plus haute portée, en poursuivant, malgré l"imperfection de ses méthodes la constitution d'une science sociale plus vastemêmeque l'œuvre des Physj puisqu'elle embrassait la théorie du progrès, l 'ans toutes les écoles la tendance est Ja même. La Science de l'homme de Saint- Simon eat de L813,la Sri,',),-* de V histoire de Bûchez set de L88 1 : le Nouveau monde moral d'Owen, comprenant la Science de la société, est de 1841-44. L'Ecole de Fourier publie son Ma ni;' véritable esquisse sociologique, à la même époque,

d) La réaction de l'Ecole optimiste. — La troisième forme da la réaction contre la direction prise par la Science, bous L'empire des doctrines fiicardo-Malthusiennes, est eelLe de l'optiniisme absolu, dont les représentant!! les plus justement célèbres sont . Caivy et EY.Bastiat.

Mais cette réaction est en même temps dirigée contre Le Socialisme: Hicardo, d'ailleurs, en marquant l'opposition irréductible «les intérêts sous le régime de la propriété' indwiilnfllr. séparée du travail, autorisait à rechercher si d'aul institutions juridiques ne feraient pas disparaître Les antagonismes. L'œuvre de Careyet de Bastiat est un retour vers l'optimisme de Smith, mais a vec des caractères nouveaux ; en enet, Leur effort commun, malgré leurs vues divergentes sur la liberté du commerce international, est de démontrer que dans L'Etat social actuel, les intérêts du capital, du travail et de la propriété tendent naturellement à s'harmoniser, et de saper, par là même, les fondements scientifiques du Socialisme

Ils dépassent même dans ce retour la pensée d'Adam Smith, car Smith a reconnu, en bien des endroits delà Richesse des nations, que dans une société divisée en propriétaires, capitalistes, travailleurs, la concordance des intérêts n'est ni générale, ni constante.

L'œuvre de Carey, dont la pensée synthétique est exprimée pour la première fois dans Past, Présent and Future (1848,) est dirigée avant tout contre ces deux lois redoutables de Malthus et de Bicardo. parce qu'elles sont les causes naturelles de la désharmonie des intérêts. Dans cette lutte, Carey déploie une puissance peu commune, appelant à son secours toutes les sciences positives, s'armant de toutes leurs découvertes, interrogeant l'histoire de tous les peuples, apportant à l'appui de sa conception à priori une prodigieuse masse de faits. Dans la pensée de ce grand homme, où l'idéalisme absolu se heurte au génie positif, tout tend vers l'unité, tout conspire vers l'harmonie finale; les sombres perspectives de Hicardo s'effacent avec l'inversion de l'ordre d'occupation historique des terres cultivées; la productivité du travail appliqué au sol tend à croître comme dans les manufactures ; la loi de la valeur est la même pour toutes les branches de la production; la rente foncière disparaît pour se fondre dans les profits, la part du travail tend à croître absolument et relativement à celle du capital; la population tend à s'équilibrer avec les subsistances sous l'empire des lois biologiques et psychologiques, par l'adaptation graduelle des tendances morales à des conditions économiques plus parfaites, et par le développement indéfini de l'activité psychique de l'homme social.

Toute cette évolution progressive vers l'ordre et l'égalité, s'accomplit dans les mêmes conditions de justice négative qu'admettait Adam Smith, avec la même limitation des attributions de l'Etat, hormis dans l'œuvre, fondamentale pour lui, de rapprocher le consommateur du producteur, à l'aide de mesures protectionnistes. Carey a donné le nom de Principes

de la science sociale à son œuvre principale, marquant par là qu'il embrasse l'homme social dans l'ensemble de ses tendances et de son évolution ; il a donné le titre de Unity of Law, (Unité' de la Loi) à son œuvre dernière, unité de loi pour le monde moral et physique, témoignage de cette» fascination de l'absolu qu'avait subie son génie. Frédéric Bastiat, qu'il s'inspire ou non de Carey, a la même fonction historique : resté fidèle à la doctrine du libre échange, abandonnée par Carev, il écrit les Harmonies Economiques pour justifier l'institution de la propriété individuelle et la libre concurrence absolue, en ouvrant aux classes déshéritées la perspective d'une diminution progressive de l'inégalité dans le cours naturel de l'histoire. Le moteur moral qu'il assigne, avec Adam Smith, à la Société économique, l'intérêt personnel, tend naturellement et nécessairement vers le bien ; l'homme cependant est sujet à l'erreur et c'est pourquoi la Science a, aux yeux de Bastiat, une mission à accomplir; mais elle est telle, à ses propres yeux, qu'elle laisse exclusivement aux individus le soin de réaliser graduellement l'idéal social et ne comporte aucune intervention positive de l'Etat dans l'évolution des sociétés.

Par ses théories de la rente foncière et de la valeur, Bastiat essaye, comme Carey, de faire disparaître les antagonismes irréductibles dérivant pour Ricardo de la nature des choses. Dès lors, à ses yeux, ce qui est actuellement, portant nécessairement dans ses flancs ce qui doit être, est par là même justifié, et ce qui doit être devant dériver de ce qui est par le cours spontané des choses, la science pratique se réduit à la contemplation de ce que la science théorique constate et enseigne ; le réel par son propre développement naturel et spontané donne toute la satisfaction légitime, et la seule satisfaction possible, aux aspirations de l'Idéal. La doctrine de Bastiat, où la foi dans une Providence bienfaisante se mêle à la Science positive et aux hypothèses audacieuses, marque le point cul-, minant de la pensée optimiste et téléologique au XIXe siècle

Après s'être élevée à ces hauteurs pour interroger l'absolu et surprendre, à travers la complexité des phénomènes de la nature, les tins qu'il assigne à l'humanité, la Science redescendra dans le seul domaine qui soitouvert à l'expérience.

§ I. 3m' Epoque. — Constitution positive de la Sociologie économique dynamique. -- Je me suis efforcé de tracer dans l'histoire moderne des systèmes économiques et socialistes des divisions fondamentales, plutôt logiques que rigoureusement chronologiques. Dans la première époque, la science naissante dégage de ce que Condorcet appelle l'etiroyable complexité des pbénomèmes sociaux, la conception d'un ordre naturel spontané : au-dessus des formes changeantes des sociétés humaines, elle place ce type uniforme et absolu d'organisation des sociétés économiques auquel le Dr Quesnay donna le nom (V archétype des Gouvernements. Telle est la Pln-siocratie. véritable Sociologie statique, qui exclut toute idée d'une^ réelle évolution bistorique, et qui embrasse l'étude des rapports nécessaires des fonctions et des organes essentiels d'une Société économique transportée dans l'Absolu.

Dans la seconde époque, la Science économique i fidèle avec Adam Smith à la conception d'un or Ire naturel immuable, resserre cependant son domaine; elle se détache élu Droit naturel pour se fonder d'abord sur les mêmes données psychologiques que la Physiocratie : l'intérêt personnel; — puis, avec Malthus et Bicardo, elle s'établit sur une triple base : psychologique, biologique, physico-chimique, comme Science des Richesses, au sens étroit. La réaction que la Science soulève par sa constitution primitive revêt trois formes dont l'étude appartient, elle aussi, à cette seconde période historique et éthique ; elle se propose de corriger l'œuvre des maîtres en la soumettant aux conditions du temps, de l'espace, de la nationalité : socialiste idéaliste, elle tend à y substituer une conception sociologique projetée, elle aussi,

dans l'Absolu, et qui, eu élargissant la base, psychologique, en renouvelant le Droit naturel, donne satisfaction aux aspirations ses déshéritées ; enfin, optimiste, aux conflits qui naissent, d'après Malihus et Bicardo, du concours des physico-biolgiques et morales, elle oppose l'harmonie préexistante et éternelle des lois naturelles; elle se retourne alors contre le socialisme, dont elle rejette la Psychologie et le Droit, et fidèle à la liberté naturelle d'Adam Smith, et même au Droit naturel de propriété des Physiocrates, elle déroule dans le temps l'ordre spontané entrevu par les maîtres, comme le rayonnement d'une pensée divine, et la résultante harmonique des lois qui régissent la vie organique des sociétés humaines ; elle le porte même à ce degré d'optimisme qu'il assure graduellement, sans aucune intervention régulatrice, malgré la distinction des intérêts et 'les classes, et les perturbations historiques, une approximation de plus en plus parfaite de l'égalité de fait entre les hommes.

Ainsi, la Science porte encore l'empreinte métaphysique; elle te préoccupée des causes finales. Les Physiocrates voient dans la nature l'instrument de la Sagesse suprême, et les lois naturelles sont instituées par la Providence pour assurer le bonheur du genre humain. Adam Smith parle de la main invisible qui guide les hommes à la poursuite, de leur intérêt, et assure la convergence de l'intérêt privé et de l'intérêt commun : Malthus lui-même retrouve dans la redoutable loi de la population les desseins de l'auteur des choses ; les livres de Carey et de Bastiat sont l'illustration des Harmonies providentielles : c'est dans ces fondements téléologiques des Doctrines qu'il tant rechercher la racine du laisser faire, du passer, comme c'est dans le fondement téléologique du socialisme, presque toujours préoccupé à l'origine d'une rénovation religieuse, qu'il faut chercher la raison de l'inflexible rigueur de son idéalisme.

C'est maintenant que s'ouvrira pour nous la troisième

époque de l'histoire de la Science moderne. Elle sera de plus en plu? positive et organique.

A l'effort de l'optimisme succédera le retour de l'Ecole Bieardo-Malthusienne : mais son principal interprète, l'illustre J.Stuart Mill, l'éclairera de la philosophie la plus élevée; par lui, parEossi, par Cairnes, la Science subira des changements considérables, et ce sera la première phase de cette troisième époque.

Fuis nous verrons reparaître le Socialisme. dégagé peu à peu de l'idéalisme absolu, sepénétrant de plus en plus des doctrines de la Science économique, soit pour la combattre par ses propes armes, soit pour envelopper ses doctrines dans une synthèse plus large ; mais lui-même, par une inflexible nécessité, s'assujettira de plus en plus à la rigueur des méthodes d'investigation, et le Socialisme scientifique nous fournira la seconde phase. L'œuvre de Sismondi. deList, de Von Thûnen de Eichard Jones, sera reprise et développée avec une puissance extraordinaire par l'Ecole historique moderne, qui nous fournira les dernières phases de la troisième époques ; car. pondant qu'une classe de représentants de cette école s'appliquera surtout à étudier les institutions économiques, les conditions de la vie organique des Sociétés, leurs rapports avec l'Etat social tout entier, aux différentes époques de l'histoire, et les lois suivant lesquelles elles se succèdent et se transforment, d'autres représentants de l'Ecole ajouteront à cette préoccupation d'expliquer ce qui est et ce qui fut, et leur enchaînement naturel, la préoccupation plus intense de rechercher ce qui doit être. S'inspirant du socialisme scientifique et cherchant, à leur tour, à discipliner plus rigoureusement son idéal et à embrasser dans une compréhension plus baute toutes les doctrines en antagonisme, ils concevront les lois de la Science économique, comme le produit de l'histoire et de la civilisation, et l'idéal de justice et de bien être mobile et progressif, comme se dégageant successivement de la synthèse

des connaissances acquises. On donne le nom de Socialistes de la chaire à ces savants qui se sont désignés eux-mêmes sous le nom de. Réformateurs sociaux, et qui s'échelonnent jusqu'aux confins du Socialisme le plus radical. A mesure que la recherche des lois de filiation des systèmes économiques dans l'histoire prend plus complètement la place de la conception absolue d'un ordre économique invariable, et que l'étude des rapports des phénomènes économiques, avec tous les autres aspects de la vie sociale, s'étend et se fortifie davantage, l'Ecole historico-réformatrice ou socialiste se rapproche davantage de l'Ecole de la Philosophie positive ; celle-ci a, depuis cinquante ans. proposé comme nécessaire au XIX'" siècle, la constitution d'une Science sociale et l'a basée sur des recherches inductives directes. La Science économique, conçue par l'Ecole historique la plus avancée sera l'aspect fondamental de cette Sociologie dynamique, comme les fonctions de la vie de nutrition sont les fonctions essentielles des organismes sociaux. Ce rapprochement graduel des Doctrines en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en France, sera l'un des événements les plus considérables de l'histoire des idées au XIXe siècle : la perspective d'une unité finale de la pensée humaine, d'une conciliation des esprits sur le problème des destii.ées sociales, donnera auxdernières années de l'un des siècles les plus agités de l'histoire, je ne sais quelle majesté sereine et quel charme réparateur.

Ainsi le mouvement progressif de l'esprit humain est oscil latoire, mais l'amplitude des oscillations va décroissant ; c'est la préoccupation de l'absolu qui le livre aux déchirements sans remède, aux antagonismes irréductibles ; tel est le spectacle que nous a offert la seconde période, où se prolongent les courants d'idées que nous avons observés déjà antérieurement ; l'observateur impartial qui les suivra des yeux, avec la préoccupation anxieuse de l'avenir de l'humanité, pourra prévoir qu'ils se réuniront en unjpoint de la ligne du temps ; là^ dans

une synthèse nouvelle, se résoudra le conflit des Doctrines. C'est que partout, chez les disciples de Malthus et de Ricardo, comme chez les représentants du Socialisme ou les continuateurs de l'œuvre de Sismondi, apparaîtra le lent travail de l'élimination de l'absolu, qui prépare seule les réconciliations durables.

C'est à partir du milieu du XIXe siècle que se développe surtout ce mouvement caractérisé par le progrès général de la relativité des conceptions; comme ce fut dans le troisième quart du XVIIIe siècle que le premier essor de la Science fut le plus rapide et le plus parfait. Quel contraste néanmoins ne présentent pas ces deux époques ? Le XVIIIe siècle nous donne le spectacle d'une unité de la pensée économique qui ne sera pas durable ; le XIXe siècle, celui des divisions destinées à s'effacer graduellement. D'un côté, l'esprit humain s'élève à la conception d'un Ordre absolu ; de l'autre, il achève de la dissoudre et construit laborieusement la théorie de l'évolution organique des Sociétés. Je crois que rien ne sera plus instructif pour nous que d'opposer ici deux séries de dates mémorables dans l'histoire de la Science.

En 1752-53, David Hume a préparé, par la publication de ses; Essais, l'avènement d'une science nouvelle. De 1756 à 17G5, paraissent les fragments immortels du père de la Physiocratie, Quesnay ; de 1766 à 1771, les œuvres les plus importantes des disciples illustres de Quesnay, et, par dessus tout, V Essai de Targot sur la Formation et la Distribution des Richesses ; de 1765 à 1771 sont données ou publiées successivement en Italie, les Leçons de G-enovesi et de Beccaria,les Méditations de Verri. et V Economie nationale d'Ortes ; 1776 voit publier en même temps V Essai de Coudillac sur le Commerce et le Gouvernement et V Essai d'Adam Smith sur la Richesse des Nations, Malgré les divergences qui persistent et qui surgissent, l'œuvre prodigieuse de ces vingt ans est constructive ; elle gravite autour de la conception de V ordre naturel des Sociétés économiques

des œuvivs critiques comme les Doutes de Mably sur l'ordre ntttwel, 17G8, n'auront d'influence réelle que sur les travaux de la fin du XVIIIe et de ceux du XIXe siècles.

Reportons nous au milieu du XIX1, siècle. C'est en 1848 que paraît le Possède Présent et l'Avenir de Oarev, — les Harmonies économiques de Bastiat sont de 1850 — formes les plus éola - de l'optimisme absolu.

C'est aussi en 1848 que Mil] publie ses Principes d7 Economie Politique ; c'est la Doctrine classique profondément amendée, première direction de la pensée vers la relativité.

C'est en 1846 que paraît le Système des Contradictions économiques de Proudhon, en même temps que VEssai de Vidal sur la Répartition des Richesses ; point de départ de l'évolution du Socialisme scientifique, deuxième direction de la Pensée vers la relativité. En 1850, paraîtront les Lettres Sociales de Rodbertus à Kirchman ; de L854à 1S57, les plus importants travaux de Colins ; en 1859, la Critique de l'Economie politique de Marx ; en 1864, la polémique de Lassalle avoc Schulze Delitzsch ; en 1867,1e Capital de Marx, Pceuvre la plus puissante du Socialisme.

C'est encore en 1848, moment solennel de l'histoire, que Hildebrand publie un livre célèbre : L' Economie Politique du Présent et de l'Avenir — continuateur du mouvement histori que et éthique de Sismondi : troisième direction de la pensée vers la, relativité. C'est en 1850 que Von Thunen acheva la seconde partie de l'Etat Isolé: le Salaire naturel. C'est en 1853-54 que les grands représentants de l'Ecole plus particulièrement historique, Roscher et Knies, publieront leurs œuvres maîtresses: le premier, le Système d' Economie Politique basé sur la méthode historique, le second, l'Economie Politique au point de vue de la méthode historique. En 1859 Whewell publia les Lectures de Richard Jones avec une introduction sur la méthode inductive. Dès 1857, Wolowski l'avait défendue en traduisant les Principes de Roscher, Le-

vasseur en avait fait cette année même de riches applications. La grande œuvre de Thorold Rogers, de Y Histoire des prix à Y Interprétation économique d Vhistoire se poursuivra de 1866 à 1890.

L'Ecole qui prolonge l'Ecole historique et la rapproche du Socialisme scientifique vient ensuite. Les dates marquent la genèse des idées, avec une netteté merveilleuse. Je n'en relève que les principales. En 1870. Albert Schaffle publie le. Capitalisme et le Socialisme; en 1871, M. SchOnberg, les Offices du Travail: en 1872, M. Adolphe Wagner, les Ide'es sur la Question Sociale et M. G. Schmoller, ses discours sur la question sociale. Puis l'effort constructif. prompt au XVIIIe siècle, lent au XIXe, s'accentuera avec une énergie croissante: en 1878,1e Système Social de l'Economie humaine de Schaffle ; en 1875-1878, sa grande œuvre sociologique : Structure et vie du Corps social; en 1879, le 1er volume du Manuel d' Economie politique de Wagner ; en 1882, sous la direction de Schônberg, le Manuel d' Economie politique, qui est la synthèse des travaux de cette nouvelle Ecole. La The'orie de Y Economie Politique de Jevons (1871-79) ; les principes d'Economie politique de Sidgwick (1883 1, de A. Marshall (1890) et de Nicholson (1893) ; les lois organiques de la Constitution Economique (analyse de la Propriété capitaliste) de A. Loria (1889), marquent l'œuvre de reconstitution et de synthèse en Angleterre et en Italie, après les grands ébranlements de la critique.

C'est alors que se noue le lien de l'Ecole historico-r'jformatrice avec l'Ecole positive. Les trois volumes de la philosophie positive de Comte, consacrés à la Sociologie, et dont le premier renferme une critique profonde de l'Economie Politique, sont de 1838-1842. C'est en 1876-1880 que Cliffe Leslie. Ingram et Schiattarella et, en 1884,Knies, signalent cette commune direction, toujours plus accentuée, vers la constitution d'une théorie de l'Evolution des institutions économiques, inséparable d'une Sociologie statique et dynamique.

a) Les continuateurs de la science classique. — L'étude de le lre phase de la 3e époque nous montrera la Science économique de Smith, de Bicardo, de Malthus, telle qu'elle est conçue par des penseurs illustres, après ce grand ébranlement de la première moitié du siècle : je veux parler de JEtossi, et surtout, de John Stuart Mill et de Cairnes. Trois grandes modifications caractériseront cette phase : la méthode de'ductive prévaudra encore dans la Science, et ce lien l'unira aux fondateurs ; la Science elle-même sera resserrée dans le domaine étroit où l'a laissée Eicardo, c'est-à-dire qu'empruntant quelques données à la Psychologie, à la Biologie, aux sciences physico-chimiques, elle recherchera les lois des phénomènes de richesse dans les conditions juridiques et politiques de fait, telles qu'elles résultent du cours de l'histoire; mais l'école distinguera avec soin la science throrique ou rationnelle àe la science pratique. Théoriquement, elle admettra, avec Adam Smith, cette entité de l'homme exclusivement mû par son intérêt et agissant uniformément dans tous les lieux ; mais elle n'oubliera pas qu'en déduisant de cette conception de l'homme l'explication de tous les phénomènes économiques, on fait abstraction de toutes les circonstances qui modifient, dans la réalité, l'opération de cet agent abstrait de tous les phénomènes. Aussi les lois naturelles des Physiocrates et de Smith deviendront pour Cairnes des lois hypothétiques ; hypothétiques, en ce qu'elles n'expriment l'opération des causes élémentaires des phénomènes économiques, conçues à priori, que dans un monde abstrait, sans que l'on tienne compte des influences modificatrices qu'elles rencontrent dans les faits réels.

La loi ne sera dite naturelle que dans cet ordre abstrait ; à l'égard de la société réelle, où toutes les causes de perturbation agissent, ce sera une loi hypothétique. Dès lors, pour la science pratique qui poursuit un but, celui d'assurer la prospérité d'un peuple, parvenu à un degré donné de civilisation

présentant une certaine division de classes, se développant dans un milieu déterminé,!! faut faire redescendre l'homme théorique abstrait de ces hauteurs et tenir compte de toutes les circonstances qui, dans la. réalité, modifient son action. C'est en distinguant avec une profondeur remarquable eea deux aspects de la Science, si longtemps confondus, que Cairnes surtout, après Rossi, Mill, Coureelle-Seneuil, Cherbuliez, en est venu à condamner la doctrine du laisser faire, du laisser passer, avec une impitoyable sévérité, comme n'ayant aucune valeur scientifique et no reposant que sur la confusion de V Abstrait et du Concret.

Un changement de plus en plus marqué dans la conception des fonctions de l'Etat va résulter de cette critique ; de la non intervention absolue, de la justice purement négative, il passera, par degrés, à l'intervention, à la justice positive. De gardien d'un Droit naturel absolu, comme il l'était dans la Physiocratie, il se préprarera à devenir l'organe d'un Droit historique relatif. Ici, la séparation qui s'est opérée*, depuis Adam Smith, entre le Droit et l'Economie Polil i servira la marche de la Science. Depuis Adam Smith et J. B. Say, la préoccupation d'un Droit naturel absolu étant abandonnée, les institutions juridiques sont en général des conditions de fait, dans lesquelles les phénomènes économiques s'accomplissent, et dont l'étude échappe au théoricien de l'Economie politique. Carey et Bastiat ont relevé le Droit positif existant, au rang de Droit naturel et absolu ; mais avec Mill,nos institutions de fait redeviendront des institutions pratiquement modifiables et même transforma

John Stuart Mill fera cette distinction décisive, qui carne- ■ térise toute son œuvre, entre les phénomènes de production et ceux de distribution des lichesses : les premiers, soumis à des lois qui participent de la nature des vérités physiques, les autres, dépendant de principes et d'institutions qui sont exclusivement d'institution humaine, et toujours modifiables,

selon l'utilité sociale. C'est pourquoi Stuart Mill embrassera, dans l'étude de la distribution des richesses, tous les systèmes socialistes avôc une aussi sereine impartialité. C'est ce qui vous expliquera aussi comment ce noble esprit est resté hésitant, tourmenté toute sa vie, devant le problème de la propriété, sollicité à la fois par la tendance collectiviste et la tendance individualiste, et rêvant d'une conciliation que nous prépare sans doute l'avenir. Son digne représentant futM.de Laveleye, dans un même état d'esprit, où il faut voir, non ia faiblesse de l'homme, mais la grandeur du problème.

La conception des rapports de l'économie politique avec la Sociologie, se rattache essentiellement à la distinction de la pratique et de la théorie. Pour Eossi et pour Cairnes, théoriquement, toutes les sciences sociales sont indépendantes les unes des autres : Economie politique. Morale, Droit civil. Droit pénal, Droit public, Droit des gens, chacune de ces sciences a son territoire distinct. Rossi reportait vers un lointain avenir la constitution d'une science sociale réunissant en une vaste synthèse toutes les sciences morales et politiques. Le même Cairnes, qui condamnait le laisser faire, dirigea j ttaques contre la Sociologie d'Auguste Comte .

Mais si cette dissociation des sciences théoriques est consacrée par cette Ecole, la coordination des mêmes sciences dans la jiratique est admise nécessairement par elle. Impuissante à résoudre un problème social par elle-même, l'Economierationnelle devra s'inspirer des vérités de la Morale et du Droit, et ia Sociologie économique pratique sera le corollaire dernier delà transformation des lois naturelles en lois hypothétiques.

Et la grande vérité que je veux précisément mettre en pleine lumière, c'est que les socialistes et les économistes descendent les uns et les autres sur un terrain où un débat fécond devient possible .

b). Le Socialisme scientifique. — La seconde direction

intellectuelle que présente cette Be époque est celle du Socialisme scientifique. Parmi ses principaux réprésentants nous comprendrons Proudhon, Colins, Rodbertus, Marx, Lassalle. Il suffit, en ce moment.de nous efforcer de les bien comprendre, avant de les juger. L'appareil dialectique dontProudhon a enveloppé sa pensée l'a rendue souvent peu intelligible; cependant son œuvre critique la plus vaste, les Contradictions Economiques, n'est qu'un effort pour donner à la conception des phénomènes, des institutions, de l'Ordre économique, un caractère plus relatif; il est indifférent, à cet égard, que pour retracer l'évolution économique, il adopte un ordre logique plutôt qu'un ordre historique : il décompose toute la physiologie économique en ses aspects principaux, et en construit la série, en admettant hypothétiquement que l'apparition de chacun des termes de la série est provoquée par le développement de celui qui le précède. Dans ce développement organique, qui reproduit la marche même d'une société abstraite et idéale, Proudhon montre que toutes les phases de ce processus sont marquées par un progrès de la puissance productrice, mais que, par un enchaînement de contradictions redoutables, chacun de ces progrès s'accompagne de perturbations qui refoulent la classe des travailleurs dans l'instabilité ou la misera . Le système des contradictions ne serait que le cercle infernal où les Sociétés seraient condamnées à se débattre, si la relatirité même des phénomènes et des institutions ne révélait leur modificabilité. L'œuvre critique de Proudhon se résoud daus la démonstration que l'ordre qui se réalise spontanément dans la Société, dans les conditions de droit actuelles, sous le régime de la concurrence et de la propriété individuelle, n'est qu'un ordre profondément inparfait.

L'œuvre organique de Proudhon sera de dégager une loi fondamentale, destinée à coordonner, d'une manière normale et définitive, toutes les catégories économiques, à faire converger toutes les forces dans la réalisation d'un ordre stable.

La loi de cet Ordre qu'il mettra en lumière, est la Justice expression morale de la balance de l'égoïsme et de l'altruisme. Là se révèle la position intermédiaire qu'il prend, entre le socialisme idéaliste et l'économie politique classique.

L'application de la Justice à l'ensemble des rapports économiques, la recherche d'un nouveau Droit économique, c'est l'œuvre positive même de Proudhon, c'est une contribution véritable à la Sociologie, et comme un retour, avec des formes nouvelles, vers la Physiocratie.

Celui qui aborderait l'étude de Karl Marx, après la lecture de Sismondi, saisirait bien vite les caractères fondamentaux et la méthode du célèbre ouvrage sur le Capital, qui se dresse comme l'acte d'accusation de l'Etat social moderne. Cette méthode est la méthode historique : bien qu'il se rattache à Ricardo par la théorie de la valeur, Marx se distingue radicalement de Pucardo, de Malthus et de Smith, par le caractère historique des causes et des lois qu'il met en opération. Pour lui, la Société, dans chacune des phases de son développement, est soumise à des lois particulières à cette phase. Ce qui forme l'objet de son étude, ce n'est pas l'ordre naturel des sociétés humaines, de Smith ou des Physiocrates, non plus que la loi de productivité du sol, ou l'action du principe de la population, s'étendant avec Bicardo et Malthus à l'évolution tout entière de l'humanité ; c'est la phase de l'histoire caractérisée par la dissociation du capital, de la propriété, et du travail, sous le régime de la propriété individuelle et du laisser faire : c'est la phase capitaliste ; Marx étudie l'évolution que la Société accomplit dans cette phase, sous l'empire de l'intérêt individuel, comment cet organisme capitaliste se constitue, se développe, tend à se décomposer finalement et à disparaître, pour faire place à une forme soc;ale nouvelle et supérieure, dont il aura lui-même développé les éléments dans son sein. L'opération du sentiment intéressé dans cet état social se traduit par la tendance capitaliste à s'approprier,

sous âés tni'un's multiples, cet excédent de valeur que la force d<' travail ajoute dans le produit à sa valeur propre, et que Mari appelle plus raine.

Le géflle de Marx est ;*i r^. point porté à substituer des c&tisi'S Iti.sftiriijUrs. c'est-à-dire dérivant de la volonté humaine, aux c&ÛSGS phyéico-biologiquëS il:u>s l'explication des faits, qiie la reuto foncière elle-même, qui dérive pour Ric.irdo dos lois naturelles qui régissent la productivité du sol. est, chez Marx, un élément de la plus-value de la force de travail elle-même. La loi qui régit les profits, chez Ilieardo. et leur tendance historique à décroître n'est encore qu'un rayonnement de la loi physique de productivité décroissante du sol ; la loi qui régit l'accroissement absolu et relatif de la part du capital dérive, chez Marx, de causes morales, historiques. Le retour périodique dos crises économiques s'explique, chez lui. par l'évolution même dii capital fixe. A chacune des phases dfe ce cycle redoutable, une partie de la population ouvrière est rejetée dans cette population flottante, que traîne derrière elle la civilisation moderne, et à laquelle Marx adonné le nom d'armée de réserve de la misère. C'est là qu'il opposera encore une théorie purement historique de l'excès de population, à la théorie biologieo-physique de Malthus.

L'organisme économique capitaliste évoluera ainsi selon les lois historiques qui lui sont propres ; la concentration successive qua la concurrence déterminera dans les capitaux, par la ruine ou la résorption des entreprises les plus faibles, s'accompagnera d'une combinaison de plus en plus parfaite des forces du travail, et une application de plus en plus parfaite des moyens de production. Ce sont ces forces associées. combinées par le capital lui-même, en vue de la production, qui, sous la pression de la misère, prendront possession d'elles-mêmes, et quand le processus de concentration capitaliste sera arrivé à son apogée, brisant à lent tour cette structure historique vieillie, substitueront un organisme nouveau, à l'organisme

capitaliste. Aux formes historiques des Sentiments moraux et du Droit, qui lui sont propres, succéderont des conditions nouvelles de la Psychologie et du Droit Economique.

Lo conception de Marx appartient, elle aussi, à la Sociologie dynamique, car elle embrasse, dans une étude d'ensemble, le mouvement corrélatif du Droit et de la richesse même. Ce sera l'un des traits essentiels du socialisme de faire des trai informations du droit, le caractère même de l'évolution historique.

Ce qui reste de saisissant à noter pour le présent, au point de vue général de la méthode, c'est que dans le mouvement de l'histoire, les institutions se succèdent, après une gestation plus ou moins longue, qui semble comme fatale et soustraite à toute modification rationnelle.C'est à nos yeux l'une des traces profondes de métaphysique qui subsistent.Jet la Doctrine rappelle involontairement la théorie des soulèvements d'Elie de Beaumont, dans l'histoire du relief de la terre : l'effort des écoles qui restent à définir sera précisément d'y substituer, mais avec une action régulatrice que ne comporte pas la théorie de causes actuelles de Lyell, la théorie d'une évolution graduelle. Elles seront au plus haut degré tvolutionrtistes.

c) Les Ecoles imluctives et réformatrices. — Les trois directions intellectuelles qui restent à définir : historique — éthico-réformatrice — et positiviste ont des relations étroites ; il convient de ne pas les séparer dans des considérations préliminaires. Ce qu'il importe de mettre ici en lumière, ce ne sont pas les solutions que les Ecoles donnent aux problèmes économiques proprement dits, mais bien ce qui caractérise leur conception de la Science, de sa méthode, de ses lois, de ses divisions, de ses rapports avec la science sociale, de ses tendances pratiques ; il y a une corrélation si intime et si profondément instructive entre ces différents aspects, que je ne puis me défendre de vous les piésenter sommairement, en faisant abstraction de l'œuvre propre de chaque école, ou des

travaux personnels de ses représentants,rpour ne tenir compte que des tendances communes, en cherchant à les exprimer sous la forme la plus décisive, et surtout dans leur enchaînement le plus méthodique que je puisse concevoir. Le fait dominant, c'est l'élimination définitive de toute doctrine se proposant pour objet un ordre naturel invariable et absolu, autour duquel gravitent tous les états économiques réels, admettant un système social applicable à toutes les phases de la civilisation et à tous les lieux ; la doctrine nouvelle se constituera en dehors de ce que Knies appelle le Perpétualisme. Elle considérera toujours les systèmes économiques au point de vue relatif, en relation avec l'ensemble des conditions sociales contemporaines et le milieu physique, reliés par des rapports de filiation à leurs antécédents historiques, aux systèmes sociaux antérieurs, portant en eux les éléments, les germes d'états économiques futurs, et présentant un certain degré de modificabilité.

Cette élimination de l'Absolu est en rapport avec une autre considération fondamentale : c'est qu'il est impossible de déduire directement les lois de l'ordre social des données de lapsychologie individuelle et de la biologi 'e,comme l'ont tenté les fondateurs de la Science. La donnée, à mon avis, indestructible des écoles nouvelles, c'est que l'influence des générations qui précèdent est le facteur prépondérant de tout état social ; cette influence va s'accumulant et se compliquant toujours davantage avec le développement même des Sociétés. Il est donc toujours plus difficile d'expliquer les phénomènes sociaux par les propriétés de la nature humaine, essentielles et communes à toutes les phases de l'histoire, ou de déduire cette explication de la conception invariable d'un être humain abstrait et universel. Les progrès modernes de la psychologie individuelle viennent donner une confirmation éclatante à cette doctrine, car l'homme individuel, objet de la psychologie est lui-même un produit de l'histoire. La psychologie morale n'a plus ce

carctère abstrait et invariable quelui donnait la métapbysique du XVIIIe siècle ; l'étude des sentiments moraux est assez avancée pour que l'on puisse affirmer que, bien qu'ils présentent des éléments irréductibles, ils accomplissent une évolution historique, sous l'influence du milieu social, et les lois de l'hérédité tissent dans les organes mêmes de l'individu le résultat de l'expérience accumulée par ses ancêtres, au sein de la société même.

Puisque l'influence des générations est le facteur prépondérant des phénomènes sociaux et même physiques, puisque la complexité de ces phénomènes sociaux va grandissant, non seulement la constitution de la Science économique n'est possible que par des recherches inductives directes sur les phénomènes sociaux mêmes, mais une inversion des méthodes devient nécessaire ; c'est la méthode inductive, comparative, historique et statistique qui, désormais, sera prépondérante, et la méthode déductive, qui sera reportée au second rang. Assurément, la plupart des économistes ont recouru à l'histoire, mais les pères de la Science.l'immortel Adam Smith lui-même, y cherchaient avant tout l'illustration des lois déduites à priori d'un petit nombre d'observations, empruntées surtout à la psychologie individuelle ; l'école de Eossi ou de Mill et de Cairnes l'appliquait surtout dans la Science pratique pour constater les influences perturbatrices des lois naturelles de l'Economie rationnelle. Désormais l'histoire et la statistique comparées deviendront la matière même de la Science; on écartera toute conception à priori, pour observer directement chaque état social et ses tendances, et les déductions de la psychologie ou de la biologie serviront à contrôler les inductions directes de l'histoire et de la statistique, au lieu de dominer ces inductions.

La notion de la loi économique subira un changement corrélatif. Déjà Mill et Cairnes ont fait de la loi naturelle, une loi hypothétique. Les écoles modernes feront, des lois hypothéti-

ques, des lois historiques. Cette conception nouvelle est encore souvent altérée, surtout chez les socialistes de la chaire, par la préoccupation du libre arbitre, et il en est même pour lesquels la notion de lui semble s'être effacée. Cependant les phénomènes sociaux et moraux, aussi bien que les phénomènes physiques, Bont soumis à l'empire des luis. Seulement les pères de la Science, en rattachant les phénomènes économiques à un petit nombre de causes morales ou physiques universelles et invariables ont assimilé les lois économiques aux lois physiques, telles que la gravitation, et l'on n'a pas craint de comparer l'opération de l'intérêt personnel,â celle de cette cause physique. Au contraire, en restituant aux phénomènes économiques la complexité et la diversité historique qu'ils présentent réellement, la loi exprimera la relation entre des antécédents complexes et variables, suivant le temps et le milieu, et les changements qu'ils déterminent dans l'ordre économique; il y aura toujours des luis, et l'opération des mêmes causes, dans les mêmes conditions, sera toujours uniforme et constante ;mais les lois naturelles deviendront historiques, différeront d'un état social à un autre, parce que les antécédents physiques, psychologiques, moraux des phénomènes économiques, ne seront plus les mêmes. De même que tout changement dans la vie économique des nations sera relié à ses antécédents propres, de même une science plus avancée pourra rattacher les unes aux autres,les différentes organisations économiques que présente l'histoire, par des lois de filiation, et la loi qui, les enchaînant toutes en une vaste série, exprimerait leur commune tendance fondamentale, ne serait autre chose que la loi rnênze de VÉvotution économique,

Le changement dans la conception des sentiments dirigeants de la conduite économique de l'homme social, dans l'ordre économique, ne sera qu'une autre expression de ce que je viens de dire. A l'homme abstrait de Quesnayet d'Adam Smith, se substituera l'homme réel et historique. L'économie

politique classique a fait, de l'intérêt personnel, le moteur fondamental de l'activité économique. Une critique pénétrante montrera que ce n'est là qu'une expression àbsitûUe} derrière laquelle il faut rechercher les besoins réels de l'homme qui le portent â agir et qui, à l'exception dut) petit nombre absolument irréductible, sont le fruit d'une évolution historique accomplie sous l'influence mêms de toutes les forces sociales. L'intérêt personnel, comme force motrice économique, ne présente pas dans l'histoire, hormis sous ses formes les plus élémentaires, l'universalité et la permanence qui l'assimileraientà une cotise physique et feraient de l'ordre de ses manifestations une loi physique. Tout le surplus est la lente acquisition du temps.

Les sentiments altruistes et désintéressés, le sentiment de la solidarité et de l'intérêt collectif, dont fait abstraction l'économie classique, et qui, avec le socialisme, ont pénétré dans la Science, se traduisent sous nos yeux, par des manifestations multiples. Nous pouvons même surprendre quelques aspects de leur développement. Ainsi l'impuissance de l'individu, dans le débat du Travail et du Capital,a déterminé la subordination de l'individualisme à un sentiment altruiste approprié à régler la conduite individuelle, et la consolidation de ce sentiment a déterminé la formation d'organes appropriés devenus permanents à leur tour. Nous pouvons suivre pas à pas les progrès de ce sentiment moral, qui tend à contrebalancer l'égoïsme en Ce qu'il a de funeste, à fortifier l'invidualisme en Ce qu'il a d'organique, â exercer à la longue une universelle prépondérance. Qu'est-ce autre chose, en définitive, que l'évolution progressive d'une psychologie morale économique trop large pour être contenue dans les formules primitives de l'École!

§ 5. — La Sociologie économique et le Socialisme positif. — Mais s'il en est ainsi, si l'évolution morale de la Société est inséparable de son évolution économique, si elles exercent l'une sur l'autre des actions, des réactions incessantes, les bar-

rières que l'abstraction avait dressées entre les différents départements de la Science sociale, que des penseurs comme Rossi et Cairnes hésitaient à renverser, ces barrières tombent une à une d'elles-mêmes. Tout phénomène économique résulte de l'activité volontaire de l'homme; il n'aura d'explication complète que si l'on reconstitue toute la chaîne des antécédents qui ont concouru à mettre en opération la volonté. Toutes les forces sociales pénètrent ainsi dans l'Ordre économique, et la vie économique des nations, objet de la Science, n'est plus qu'un aspect de la vie collective, inséparable de l'ensemble .

Il faut faire ici un rapprochement d'un haut intérêt. Au début du siècle, alors que la science économique classique tend à s'isoler de la science sociale, les principaux socialistes, Owen, Saint-Simon, Fourier poursuivent, et cest leur gloire impérissable, à travers leurs éclatantes utopies, la constitution d'une science sociale dont la théorie des richesses ne doit être qu'une partie. A la fin du siècle, l'œuvre s'accomplit par les savants même les plus éloignés de l'utopie. Knies dit de Comte en 1882 : Je reconnais que longtemps avant moi, au point de vue de la vie et de la science, il a dépeint l'existence effective d'une évolution constante que j'ai constatée dans le domaine, traité par moi, de l'économie politique.Scheel (1886) considère comme une direction féconde de la Science économique d'être traitée comme une partie do la science sociale. Marshall (1890) déclare que Comte a rendu un grand service en insistant sur cette vérité que la solidarité des phénomènes sociaux doit rendre l'œuvre des théoriciens spécialistes exclusifs encore plus utile dans la science sociale que dans la Physique. Ingram proclame, lui aussi, l'immortel service d'Auguste Comte. Dès 1879, Cliffe Leslie définissait l'Economie politique : cette partie de la science de la société qui choisit une classe spéciale de phénomènes sociaux comme objet d'investigations spéciales, mais qui doit, pour y atteindre, porter ses recherches sur toutes les forces de toutes les lois " par lesquelles ils sont régis.

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