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Le Droit, que le génie incomparable des Physiocrates avait indissolublement uni à l'Economie politique, et qu'Adam Smith en avait écarté, se rapproche encore une fois de la Science des richesses ; il a d'ailleurs, dès le début du siècle, perdu son caractère invariable ; car c'est alors qne la Science du Droit a subi sa transformation historique, comme la psychologie individuelle et la morale ont elles-mêmes cédé, dans la seconde moitié du XIX<> siècle, à la théorie de l'Evolution. Voici que la Science moderne met de plus en plus en lumière les variations corrélatives du Droit et de l'état économique, aux différentes phases de l'histoire ; le Droit économique redevient, pour la Science moderne, ce qu'il fut pour Quesnay, la structure morale qui règle le mouvement social de la richesse ; mais il évolue en corrélation plus ou moins parfaite avec les fonctions et les organes propres du mouvement de la richesse, comme le système nerveux se transforme avec la structure générale des êtres .
On peut juger à la fois de cette conception nouvelle des rapports du droit et de l'Economie politique, aussi bien par les Fondements de V Economie politique de Wagner (1879), où plus de huit cents pages sont consacrées au droit économique mis en rapport avec les principes organisateurs de la Société, empruntés à la Psychologie réaliste, aux tendances égoïstes et altruistes de l'homme, que par la théorie de l'Evolution du Droit, de Proudhon, mis en rapport avec l'équilibre économique (1862), par la critique de Marx (1859), ou par l'histoire des formes delà Propriété de E. de Laveleye (1874).
Si donc on poursuit, au point de vue dominant de la relativité, l'étude des phénomènes économiques,la recherche de leurs causes et des conditions qui les règlent fait pénétrer de plus en plus avaut dans le domaine de la Sociologie; semblablement, la recherche déplus en plus étendue des effets des phénomènes économiques, achève de relier la Science économique à la Science sociale tout entière, et permet de dégager d'une manié-
re plus nette et plus sûre, en lignes plus précises, en même temps qu'avec une énergie plus grande, la /in, l'idéal qu'elle doit poursuivre pratiquement ; c'est là qu'apparaîtra toute la fécondité de la révolution scientifique moderne.
Toutes les observations témoignent que le développement intellectuel, moral, esthétique des Sociétés, est subordonné ;'i leurs conditions économiques ; les fonctions économiques prennent dans l'Etre collectif la même place que les fonctions de la vie organique chez l'individu et. comme dans l'individu. tienneut en leur dépendance toute la vie spirituelle des Sociétés. On verra que les Physiocrates avaient préparé la conception organique de la Société. A. Comte, Littré, par la distintion de l'ordre temporel et de Tordre spirituel, Ch. Dunoyer par celle des travaux appliqués aux choses et aux hommes, ont réellement transporté dans la Sociologie la division de Bichat entre la vie organique et la vie animale, entre la vie économique et la vie intellectuelle, esthétique, morale. La distinction devient plus nette et plus profonde avec H. Spencer, A. Schaffle, et surtout la subordination des phénomènes supérieurs aux phénomènes de richesse. Schaffle marque l'analogie du double monvement d'assimilation et de désassimilation dont les organismes individuels sont le siège, et des deux phases du mouvement social de la richesse, substance inter cellulaire du corps social ; la phase progressive ou d'assimilation : distribuiion, répartition de la richesse; la phase régressive : consommation de la richesse, reproduction de l'espèce humaine ; cet échange social de matière et de force est pour lui, la condition du développement spirituel des sociétés. Schonberg a montré que l'Economie sociale détermine les conditions de la vie morale, de la culture, de la civilisation. L'unité de la pensée humaine est telle que malgré les profondes divergences des systèmes la même loi de subordination se révèle dans toutes les écoles, c'est la pensée dominante de Marx, dès sa publication de la Critique de. V Economie
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politique (1859), que toutes les manifestations supérieures de l'activité sociale sont subordonnées aux formes do la production. Le Capital n'est à ses yeux qu'une illustration de cette Loi. Proudhon subordonne aux conditions de l'équilibre économique toute l'évolution du droit privé et public (1862) .
Dès lors, à mesure que cette subordination naturelle se révélera mieux, la Science se préoccupera davantage de régler les conditions de la vie économique, de manière à faire participer plus largement tous les membres de la Communauté à la vie supérieure de l'humanité. Une économie politique fermée, qui ne se proposerait d'autre objet que la production et l'accumulation des richesses, ne répond pas plus à l'état d'avancement de la Science, qu'aux besoins de notre époque et aux aspirations populaires ; il faut qu'elle cherche sa véribable fin an dehors, au-dessus delà considération delà richesse elle-même, dans la considération même de l'homme social, c'est-à-dire dans la Sociologie. C'est alors que la répartition des richesses devient le problême le plus pressant, le plus redoutable, le plus sublime, parce qu'une juste répartition des richesses est le seul moyen de faire participer le plus grand nombre à la vie supérieure de l'humanité. Ce moment où la Science économique prend conscience des rapports qui la lient à la théorie du développement spirituel des Sociétés, qu'elle tient en sa dépendance, et à la Psychologie morale et au Droit, qui règlent les activités dont elle étudie les manifestations, et où, par un retour admirable vers un idéal plus pur, l'évolution normale des Sociétés, elle fait appel à des principes moraux et à un Droit plus élevés, ce moment à été appelé Moment éthique de la Science. Ce sera le moment d'un Socialisme positif basé sur une Sociologie économique positive.
La place que la science économique occupe dans l'ensemble du savoir humain est désormais nettement définie : un diagramme destiné à une plus lax*ge interprétation ultérieure, marque ses rapports avec les autres sciences en résumant
l'œuvre critique du siècle. Elle est au confluent Je la science de l'homme et de celle du milieu physique, elle se fonde sur la hiérarchie des sciences plus simples. On y voit comment l'activité économique tient en sa dépendance directe la vie spirituelle des sociétés et comment elle est elle-même subordonnée aux formes complexes de l'activité régulatrice, la morale et le droit, manifestations supérieures de l'activité spirituelle ; comment, dès lors, ces grandes classes de phénomènes sociaux ^ en réagissant incessamment les uns sur les autres malgré des liens de subordination fondamentaux, révèlent l'unité imposante de la Sociologie et comment, finalement, l'économie politique ne peut plus avoir d'autre nom que Sociologie écono- ■mique. Le diagramme montre avec quelle pénétration les Ph3Tsiocrates lui avaient déjà, bien qu'imparfaitement, donné ce caractère.
La même conception de la méthode et de la loi économique, qui transforme la Science, transforme également les idées sur l'intervention régulatrice ou modificatrice qui peut être exercée sur les conditions économiques d'une nation, et sur l'étendue de cette action : c'est que les principes de conduite des particuliers, des associations et des gouvernements ne sont que la de'duction des lois économiques elles-mêmes. Aux lois, naturelles universelles et absolues des pères de la Science, combinées avec le caractère providentiel et harmonique qu'ils leur assignent, à l'Ordre social absolu qui eu résulte nécessairement, correspond le laisser faire, le laisser passe?- absolu : la conception relative des phénomènes, de l'ordre social, l'élii \ination définitive d'un vain et stérile finalisme, la connaissance de plus en plus parfaite des circonstances qui affectent le mouvement social des richesses et les énergies morales et intellectuelles des hommes qui y participent, étendront de plus en plus une action modificatrice salutaire jusqu'aux limites tracées par les lois fondamentales de l'Evolution économique elle-même, et cette action sera d'autant plus profonde et
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Les fonctions de l'Etat seront conçues corrélativement : primitivement, simple gardien d'un Droit naturel absolu, assurant la coexistence d'individualités libres, il deviendra un organe civilisateur puissant et le principal interprète d'un Droit historique et modifiable ; la plus haute intervention de la Société, dans sa propre évolution économique, sera la Constitution progressive du Droit économique et des formes de la propriété les mieux adaptées à l'état moral de l'homme et les plus propres à assurer, avec l'accroissement des richesses, le progrès de tous les membres de la communauté vers la commune participation à tous les bienfaits de la civilisation et l'égalité réelle des conditions.
• Enfin, la Sociologie économique théorique qui expose les lois de ce qui est, et la Sociologie économique pratique qui recherche ce qui doit être, retrouvent l'unité de méthode qu'elles avaient perdue avec Eossi, Mill, Cairnes, et qu'elles n'avaient connue avec la Physiocratie que dans l'Absolu. L'une et l'autre seront soumises désormais à la même méthode inductive et la possibilité de prolonger méthodiquement l'état réel vers un idéal toujours plus pur est le gage de la rénovât ion pacifique des sociétés. Quand on considère la Sociologie économique au point de vue de l'Evolution, quand on songe que le grand phénomène qui forme l'objet de son étude, la Société humaine, se développe incessamment dans le temps et l'espace,laissant ainsi la Science elle-même éternellement inachevée, on en vient à surprendre un lien profond, intime, entre la théorie et la pratique. C'est qu'en effet toute portion de l'idéal, une fois réalisée, sort de la Science pratique pour devenir matière de la Science théorique ; elle vient, comme un élément nouveau, accroître le savoir positif et contribuer à son tour à la genèse
d'un idéal nouveau. Si ce mouvement incessant pouvait être rendu régulier et rigoureusement méthodique, tout ce qu'il y aurait d'idéal réalisé reviendrait successivement au réel,comme le réel engendrerait des formes savamment graduées de l'idéal, et toujours réalisables à leur tour; de telle sorte que si l'on pouvait, par impossible, embrasser dans une compréhension absolue tout le développement économique du genre humain, la Science théorique et la Science pratique se confondraient avec l'identification de la totalité du réel et de l'idéal, et l'économie politique, dans son sens le plus élevé, ne serait que l'exposé de l'un des aspects de l'évolution totale de l'Humaté vers le bien-être et la justice.
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