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Livre III : Perturbations apportées par la politique

Livre IV : Systèmes économiques qui fournissent la démonstration théorique de l'arbitraire des gouvernements.

La critique du système mercantile est comme un retour à

la physiocratie. Ce système a sa racine dans les idées populaires qui se rattachent à la double fonction accomplie par la monnaie, celles de mesure commune des valeurs et d'instrument des échanges. No as ne trouvons aucune difficulté à aoquérir les richesses consommables quand nous avons de l'argent, parce qu'il est Y instrument du commerce; semblablement, nous évaluons toutes les marchandises par la quantité d'argent contre laquelle nous pouvons les acquérir, parce qu'il est la mesure de leur valeur. C'est ainsi que richesse et argent sont devenus synonymes. C'est en transportant ce point de vue particulier dans la société que l'on considéra que le soin de conserver et d'augmenter la quantité de métaux précieux devait appeler plus particulièrement l'attention du gouvernement. Le premier système d'intervention de l'Etat fut d'interdire l'exportation des métaux précieux, mais ce système ne tarda pas à révéler son impuissance. Le second système qui y succéda fut celui de la balance du commerce, consistant à admettre que dans les pays dépourvus de mines, l'or et l'argent ne pouvaient être apportés que lorsque les exportations de marchandises excédaient en val«ur les importations. Cette balance devait être acquittée en monnaie et augmentait le stock monétaire ; ce qui devint alors l'objet capital de l'économie politique, ce fut de diminuer autant que possible l'importation des marchandises étrangères et d'augmenter autant que possible l'exportation des produits de l'industrie nationale. Smith s'applique à démontrer, d'abord, que les hauts cours du change, non plus que les registres des douanes, ne donnent d'indices certains sur la balance du commerce ; ensuite, que l'on peut s'en rapporter à la liberté du commerce pour faire avoir tout l'or et tout l'argent qu'un peuple est en état d'acheter et d'employer, exactement comme pour quelqu autre marchandise que ce soit : ne pût-il en tirer du dehors la quantité nécessaire, il ne serait pas ruiné pour cela ,1e crédit pouvant suppléer à l'insuffisance de la monnaie. La monnaie est, par là encore, ramenée à sa fonction

puremenit nstrumentale, ce qui permet au génie pénétrant de Smith de mettre en pleine lumière les avantages généraux du commerce international, bien autrement grands que celui d'assurer l'importation de l'or et de l'argent. La doctrine de la balance du commerce suppose que, quand deux pays commercent l'un avec l'autre, si la balance penche d'un côté, l'un d'eux perd, et l'autre gagne en proportion de ce dont la balance s'écarte de l'équilibre, et si les exportations et les importations s'équilibrent daus les deux pays, aucun des deux ne perd ni no gagne. Or, c'est là une fatale erreur, qui rend les intérêts des nations antagoniques. Le commerce extérieur procure à chacun des deux pays deux avantages distincts : il emporte le superflu du produit de la terre et du travail, pour lequel il n'y a pas de demande intérieure et rapporte en retour quelque autre chose qui y est demandé ; en ouvrant un marché plus étendu pour tout le produit du travail qui excède la consommation intérieure, il donne un essor à la division du travail, il porte chaque société à augmenter sa puissance productive, à multiplier les richesses et, par là, le revenu national. Smith cède sans doute encore, dans cet exposé, à des doctrines erronées pour lesquelles l'objet du commerce entre nations était le superflu sans débouché intérieur ; il condamne avec une admirable éloquence un système qui a accoutumé les peuples à croire que leur intérêt consistait à ruiner tous leurs voisins. « Le commerce, dit-il, qui naturellement devait être pour les nations, comme pour les individus, un lien de concorde ek d'amitié, est devenu la source la plus féconde des haines et des querelles. Pendant ce siècle et le précédent, l'ambition capricieuse des rois et des ministres n'a pas été plus fatale au repos de l'Europe que la sotte jalousie des marchands et des manufacturiers. Smith s'élève à une grande hauteur dans le développement qu'il donne à ces idées, comme lorsqu'il dit : « Si l'opulence d'une nation voisine est une chose dangereuse sous le rapport de la guerre et de la politique, certainement

sous le rapport du commerce, c'est une chose avantageuse ;... quand fleurissent la paix et le commerce, cette opulence doit la mettre en état d'échanger avec nous pour une plus grande masse de valeurs, de nous fournir un marché plus étendu, soit pour le produit immédiat de notre propre industrie, soit pour tout ce que nous aurons acheté avec ce produit... > « Les maximes modernes, ajoute-t-il plus loin, sur le commerce étranger, tendent toutes à l'avilissement et à l'anéantissement même de ce commerce, en tant du moins qu'il leur sera possible d'arriver au but qu'elles se proposent, qui est d'appauvrir tous les peuples voisins. » C'est ainsi que ce grand homme opposait à la balance du commerce, la solidarité naturelle des peuples, et c'est ainsi que par lui, comme par les Physiocrates, l'Economie politique a jeté les bases inébranlables de la morale pratique entre nations

Adam Smith a consacré des chapitres étendus à l'étude des moyens employés par le système mercantile pour assurer une balance favorable à un pays déterminé. Ils se ramènent à des entraves à l'importation des marchandises étrangères et à des encouragements à l'exportation des marchandises nationales.

Les entraves à l'importation sont de deux ordres distincts les unes, en effet, atteignent presque toutes les marchandises venant d'un pays avec lequel on suppose la balance de commerce défavorable ; les autres, n'atteignent que les marchandises étrangères de nature à pouvoir être produites dans le pays. Les encouragements à l'exportation sont les restitutions des droits perçus, drawbacks, les primes, les traités de commerce, l'établissement de colonies.

La partie de la critique de Smith qui présente le plus grand intérêt est celle qu'il consacre aux entraves à l'importation des marchandises étrangères, qui sont de nature à être produites par l'industrie nationale, c'est-à-dire aux droits protecteurs proprement dits.

Nous le retrouvons ici fidèle à sa méthode déductive : c'est

toujours de la conduite individuelle qu'il déduit les lois, ou plutôt les tendances économiques des nations. Il part de ce principe, formulé dans le livre II, que le développement de l'industrie d'une nation ne peut jamais dépasser les limites de la masse totale des capitaux accumulés par elle. Aucun règlement protecteur ne peut augmenter l'industrie nationale au delà du capital national; il peut seulement en changer la direction, et c'est là précisément que sa thèse sera que la direction artificielle donnée à l'industrie par l'Etat ne peut être plus avantageuse que c«lle qu'elle eût pris naturellement sur la seule impulsion libre des particuliers. Il reprend ici la démonstration exposée en partie déjà tout à l'heure : tout individu cherche pour son capital l'emploi le plus avantageux, il n'est guidé que par son intérêt, < mais il ed conduit naturellement, ou plutôt nécessairement, à préférer le genre d'emploi le plus avantageux à la société » .

Chaque individu, en effet, tâche premièrement d'employer son capital aussi près de lui qu'il le peut, et, dès lors, il tâche de faire valoir l'industrie nationale ; dans le commerce intérieur il a plus de garanties, il ne perd jamais de vue son capital, il connaît mieux les personnes avec lesquelles il traite ; à égalité de profits ou à peu près, tout marchand en gros préférera ainsi naturellement le commerce intérieur au commerce extérieur,et, par la même raison, il préférera le commerce extérieur de consommation, c'est-à-dire celui qui se résoud dans l'importation de marchandises étrangères pour la consommation nationale, à celui du transport et de transit où le marchand s 'interpose entre deux pays étrangers. Le march é intérieur devient ainsi le centre autour duquel les capitaux des habitants du pays vont toujours circulant et vers lequel, sous cette impulsion constante de l'intérêt personnel, ils tendent sans cesse, quoique des causes particulières puissent quelquefois les en écarter. Or, nous l'avons vu tout à l'heure, c'est précisément dans cet ordre qu'il faut, au point de vue social, cette fois, classer

les emplois des capitaux à l'égard de leur productivité, de l'activité qu'ils donnent à l'industrie, de l'occupation et du revenu qu'ils assurent aux habitants.

En second lieu, tout individu tâche de diriger son industrie de manière que le produit ait la plus grande valeur possible, c'est-à-dire que son travail ajoute à la matière à laquelle il s'applique toute la puissance acquisitive qu'il peut normalement atteindre ; plus la valeur sera élevée,et plus le producteur pourra acquérir d'autres marchandises en échange, et plus grands seront ses profits. Mais, comme le revenu annuel de la société n'est autre chose que la somme de ces valeurs que les individus font naître chaque année, il est clair que tout individu travaille nécessairement à rendre le revenu national aussi grand que possible ; aussi l'individu ne pense qu'à son propre gain, « mais en cela, dit textuellement Smith, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible pour remplir une fin qui n'est nullement dans ses intentions. » Là, reparaît encore la conception théologique d« l'harmonie préétablie, et il ajoute même : « Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour but d'y travailler. » Préoccupation incessante de ce grand esprit, de revenir à cette conception harmonique de la société qui reste inconsciente pour les individus composants, comme si l'individu n'était qu'un instrument passif de l'Architecte divin, caché derrière les phénomènes de l'Univers.

Smith admet encore que tout individu est meilleur juge que tout homme d'Etat, de l'espèce d'industrie nationale où son capital pourra réaliser la plus grande valeur : il serait redoutable de confier cette direction des capitaux individuels, non seulement à un homme, mais même à un conseil ou à un sénat. Or, en accordant, par des tarifs protecteurs, le monopole du marché intérieur à une industrie nationale, le souverain dirige en quelque sorte l'emploi des capitaux individuels ; mais alor»,

de deux choses l'une : ou bien le produit de l'industrie nationale protégée peut être acquis de l'industrie étrangère à aussi bon compte, en échange d'une même quantité d'autres produits nationaux, et alors,la protection est inutile; ou bien il ne peut être acquis à aussi bon compte, et alors, ce produit pourrait être acquis de l'étranger en échange d'une quantité moindre de produits nationaux, qu'il ne peut l'être, dans l'intérieur du pays, de l'industrie nationale protégée elle-même : et dès lors, par là-même que les capitaux de la nation ont été détournés des emplois qu'ils eussent pu suivre naturellement, la valeur échangeable du produit annuel de la nation est réduite au lieu d'être augmentée, comme le veut le législateur. Ce n'est pas tout : la valeur du produit de la nation, se réduisant par des mesures protectrices, l'épargne de la nation sera atteinte et l'accumulation du capital sera ralentie. Tel sera l'effet dernier de la direction artificielle communiquée à l'industrie, de comprimer l'essor de l'industrie même.

On peut juger par cet exposé de l'unité psychologique de l'œuvre de Smith : c'est le même principe qui domine l'ordre et l'évolution naturelle des applications du capital et de la division du travail dans la production et le commerce. Cet ordre et cette évolution se confondent dans une tendance à diriger le capital vers les emplois qui occupent le plus de travail,souvce de la valeur.

Au point de vue commercial, oette tendance se traduit dans la recherche des conditions les plus propres à assurer, d'une manière stable et normale, la plus grande valeur d'échange possible au produit de la nation; en dirigeant artificiellement vers certains emplois les capitaux qui, naturellement, eussent pris une autre voie, on diminue la valeur échangeable du produit national dans son ensemble, avec elle le revenu national qui se partage entre les diverses classes, par .suite, l'accumulation des capitaux, et finalement, la puissance productrice elle-même.

A cette doctrine, qui propose au législateur cot objet permanent d'assurer au produit annuel de la nation !e ; mis grand pouvoir acquisitif possible, Frédéric List, s'appuyani sur les inégalités du développement delà puissance économique dans le temps et dans l'espace, opposera la nécessité primordiale de développer les forces productives de la nation, même au prix de sacrifices temporaires de la valeur échangeable de l'ensemble de son produit annuel.

Ainsi, devant la théorie du libre-échange, fondamentalement déduite de la psychologie économique, et dont la vérification est poursuivre dans l'histoire, sui'gira la théorie moderne de la protection , que l'on s'efforcera d'inférer directement de l'histoire.

Avec Smitb,la théorie du libre échange se basera sur la légitime opération du principe psychologique d'action, et sur son utilité] comme sur l'inutilité ou la nuisance des mesures restrictives démontrées par les faits historiques.

On a vu plus haut que Smith ne s'est pas dégagé encore des anciennes théories d'après lesquelles l'objet du commerce international, est l'excédant du produit national qui ne trouve pas de débouché extérieur ; mais il prépare la doctrine de Torrens, d'après laquelle le commerce entre nations se résoud dans la division territoriale du travail (The Economist refuted 1803). Adam Smith justifiait la liberté des échanges entre nations parla considération du coût absolu de production ; il n'exigeait pas une supériorité évidente, mais il lui suffisait d'une supériorité uième très légère dans la production pour justifier cette liberté. Cependant, la tbéorie scientifique du cj;n nerce intîrnationil devait recevoir uue impulsion beaucoup plus puissante le Ricirdo. Risirlo en âlargit la base, par la théorie di coût relatif 01 corn paratif des produits faisant l'objet du co n nerce entre nitioas. ^R:j\.hod Prinsiples VLL. Ci B v.sr v ths thiiry of intsrmHonil trali, 1337. A-ppenlixA.. Bcrzsrn ti)-li lilconnircio inisrniiionile 1377, E. L)im la mmeta

e ilprincipio del costo comparative, 1896.) On admettra qu'un pays peut avoir intérêt à exporter le produit qui a pour lui un moindre coût comparatif de production, et à importer un produit qui a, pour lui, un coût oomp iratif supérieur. Smith avai t déblayé le terrain par la critique du mercantilisme, et ouvert des voies lumineuses; mais la construction scientifique commence réellement ici, avec Ricardo.

Adam Smith a admis, cependant, deux restrictions à la liberté des échanges, dans le but d'encourager l'industrie nationale : dans le premier cas, c'est lorsqu'il s'agit d'une espèce d'industrie nécessaire à la défense du pays. C'est ainsi qu'il donne son adhésion au célèbre acte de navigation qui tendait à donner le monopole de la navigation de la Grande-Bretagne aux vaisseaux et aux matelots du pays, parce que sa défense dépend du nombre de ses vaisseaux et de ses matelots. Smith ne se dissimule pas que la liberté absolue eût été plus favorable à l'accroissement de richesse dont le commerce est la source, et en cela, il confirme sa propre thèse ; mais il conclut que,comme la sûreté de l'Etat est d'une plus grande importance que sa richesse, < l'acte de navigation est peut-être le plus sage de tous les règlements de commerce de l'Angleterre >.

Le second cas est celui où le produit national est chargé d'un impôt à l'intérieur, et il est avantageux, en général, de frapper d'une même charge le produit étranger similaire. Il s'agit donc ici des Droits compensateurs; la pensée de Smith est de rétablir exactement l'équilibre dans les conditions de concurrence internationale. Smith limite très étroitement ces droits compensateurs, que l'on s'est efforcé d'étendre bien au-delà de ces droits spéciaux atteignant des marchandises déterminées et dont l'évaluation directe est toujours possible. C'est ainsi qu'il repousse les droits qui seraient destinés à compenser l'élévation nécessaire du prix du travail résultant des impôts de consommation et, avec elle, l'élévation du prix des marchandises nationales. En reportant un impôt, dont le

calcul exact serait (Tailleurs toujours impossible, sur la plupart des produits étrangers afin de s'efforcer de niveler les conditions générales de concurrence, on aboutirait tout simplement à faire payer plus cber aux travailleurs, non seulement les choses nécessaires à la vie, déjà imposées, mais les autres objets de consommation venant du dehors.

L'opinion d'Adam Smith sur les représailles douanières est intéressante à recueillir. 11 admet qu'elles peuvent être utiles à l'égard d'une nation étrangère qui entrave, par de forts droits, l'importation chez elle de certains de nos produits : ces représailles, dit-il, peuvent être d'une bonne politique, quand il y a probabilité qu'elles amèneront la révocation des gros droits ou des prohibitions dont on a à se plaindre. Smith examine encore la question du rétablissement, dans un pays, de la liberté d'importer des marchandises étrangères, quand, à la faveur de droits protecteurs, certaines manufactures se sont développées dans la nation au point d'occuper beaucoup de bras. Il admet que le désordre qu'un tel rétablissement entraînerait pourrait être très granl ; cependant, il pense qu'il ne s'en suivrait nullement que les ouvriers jetés hors de leur occupation ordinaire fussent privés pour cela d'emploi et de subsistance. Le capital du pays restant toujours le même qu'auparavant, la demande de travail restera la même: et, pourvu que toute sa liberté naturelle soit donnée à l'ouvrier par l'abolition des privilèges des corporations et des lois de domicile, les individus n'auront pas à souffrir. Là encore, une conception abstraite des phénomènesTamène'à une solution optimiste en ne s'arrêtant pas assez sur la période de réajustement.

Cependant, si optimiste que cette conclusion soit, c'est à la fin de ce chapitre que se trouvent ces paroles amères, tant de fois citées : « A la vérité, s'attendre que la liberté du commerce puisse jamais être entièrement >endue à la Grande-Bretagne, ce serait une aussi grande folie que de s'attendre à y voir

jamais se réaliser la république d'Utopie ou celle d'Océana. Non seulement les préjugés du public, mais ce qui est encore beaucoup plus impossible à vaincre, l'intérêt privé d'un grand nombre d'individus, y opposent une résistance insurmontable >.

Il y a quelque cbose d'étrange dans ce scepticisme absolu d'un philosophe qui fait précisément de l'intérêt personnel l'instrument inconscient d'ua ordre spontané des sociétés humaines.

Les mesures destinées à favoriser les exportations des produits nationaux forment l'objet de quatre chapitres, d'inégale étendue et d'un intérêt moius profond pour nous.

Les exportations furent d'abord encouragées par des restitutions de droits de drawbacks : c'est le mode d'encouragement qui lui paraît le plus raisonnable. A l'époque de Smith, on n'entendait par là que la restitution, à la sortie des marchandises, de l'accise ou taxe intérieure sur l'industrie nationale. Cet encouragement, aux yeux de Smith, ne ten 1 point à donner une direction artificielle au capital national, mais à empêcher qu'une portion du capital ne soit, par l'effet de l'impôt, portée vers d'autres emplois que ceux auxquels elle s'appliquerait naturellement. Il sert donc à rétablir l'ordre naturel dans lequel le travail se distribue dans la société. Smith, comme l'a dit justement un de ses commentateurs, M. Delatour,n a eu à apprécier ni l'arbitraire qui préside trop souvent, dans les applications modernes des drawbacks, à l'évaluation de la matière premièie employée pour la fabrication de chaque produit, ni les fraules que ce régime est impuissant à déjouer, ni ces véritables primes d'exportation qu'il a souvent pour but de dissimuler ».

' * Smith se prononce contre les primes à l'exportation. Les branches de l'industrie qui ont besoin d'y recourir sont celles où le producteur est obligé de vendre ses marchandises à un prix qui ne lui 'remplace pas^son capital avec le profit ordinaire. La prime vient compenser le déficit, et elle encourage le

producteur à continuer une entreprise où chaque opération absorbe une partie du capital qu'on y emploie, puisque les rentrées ne couvrent pas les dépenses ; si toutes les industries du pays étaient placées dans les mêmes conditions, il n'y resterait bientôt plus de capital. Mais si des primes ne déterminaient pas l'application du capital dans la direction des industries protégées, le producteur serait bientôt obligé de chercher quelqu'autre industrie dans laquelle le prix de vente du produit pût remplacer le capital employé avec le profit ordinaire. Là encore, Smith aboutit à cette conclusion que le système mercantile par les primes force l'industrie du pays à s'engager « dans un canal beaucoup moins avantageux que celui dans lequel elle serait entrée naturellement de son plein gré. >

Adam Smith est peu favorable aux Traites de comm-'.rce qui, par un retour remarquable et qui eût frappé le philosophe, dans les temps modernes et surtout depuis 1860, en Europe, ont été souvent des étapes sur la route de la liberté des échanges. C'est que, dans le Systems m îrcantile, ils avaient plutôt pour objet de constituer des sortes de monopoles. Ils obligeaient une nation à permettre chez elle l'entrée de certaines marchandises d'un pays étranger, tandis qu'ils les prohibaient venant de tous les autres pays, ou bien ils exemptaient de droits les marchandises d'un pays, alors que celles des autres pays étaient frappées. Ces traités étaient, dès lors, désavantageux au pays qui accordait ces faveurs, et avantageux aux marchands et aux manufacturiers du pays favo- . puisque ceux-ci étaient soustraits à la concurrence des autres nations et qu'ils pouvaient, dès lors, vendre leurs marchandises à un prix plus cher au pays lié par un traité de commerce. Par là même, la valeur échangeable du produit de cette nation obligée était nécessairement réduite : conséquence uniforme à laquelle tout le système aboutit, envisagé à quelque point de vue que ce soit.

Le chapitre consacré aux colonies et au système colonial, tel que l'école mercantile le concevait, est l'un des plus étendus de tout l'ouvrage.

Ce qui préoccupe l'auteur de la Richesse des Nattons, ce sont les avantages que l'Europe a pu retirer d'aussi grands événements que la découverte de l'Amérique et les colonies qui s'y sont formées. Il signale, d'abord, les avantages généraux qu'ont recueilli les pays d'Europe en acquérant un marché plus étendu pour l'excédant de leurs produits. A côté de ces avantages généraux, auxquels elle participe, la métropole a rechf rclié des avantages spéciaux en s'assurant le commerce exclusif le monopole du commerce avec ses propres colonies Les colonies ne peuvent envoyer leurs produits à aucun autre pt>}7s que la mère patrie; il suit de là que la mère patrie obtient, en échange de ses produits manufacturés, une quantité plus glande des produits de la colonie que tout autre pays exclu de cet avantage en peut obtenir, car tous les autres pays ne pourront obtenir les produits coloniaux que par l'intermédiaire de la mère patrie. Dès lors, les capitaux employés à produire les manufactures qui s'échangent avec les colonies rapporteront des profits supérieurs à ceux des autres emplois du capital, ce qui attirera dans ces branches de production une quantité de capitaux plus considérable qu'il ne s'en fût porté naturellement dans ce commerce colonial, le capital changera de direction il se retirera en partie des autres branches du commerce étranger, particulièrement du commerce avec l'Europe, la production manufacturière de la mère patrie s'appliquera à satisfaire les besoins du marché colonial, plutôt que ceux du marché eux-opéen qui l'entoure; dès lors, la concurrence des capitaux appliqués à la satisfaction des besoins du marché européen diminuera, et, en vertu de la loi des profits, exposée antérieurement par Smith, le taux des profits augmentera, en même temps que se réduira cette offre de capitaux. Or, la conséquence sera, pour la mère patrie, que les pro-

duits autres que ceux qui ont leur débouché dans les colonies, devront, par l'élévation même des profits qui font partie du prix naturel drs marchandises, se vendre plus cher qu'ils ne se fussent vendus dt.ns des conditions de liberté; mais cette circonstance les placera dans des conditions désavantageuses sur le marché européen, car les autres pays, qui n'ont pas détourné leurs capitaux vers les colonies, pourront vendre leurs produits moins cher sur le marché européen et supplanter la métropole que nous considérons dans toutes les branches où elle ne jouit pas de ce monopole artificiel. Vendant moins, la métropole, aura un revenu moindre. Tel est l'enchaînement de causes et d'effets que dévoile Adam Smith. Par cette direction artificielle qu'elle a reçue, l'industrie de la mère patrie, au lieu de s'assortir à la convenance d'un grand nombre de marchés voisins, s'adaptera principalement au marché colonial. Le système total de son industrie et de son commerce en sera moins assuré. Appliquez ce raisonnement abstrait à la Grande-Bretagne de son temps. Elle ressemblera, dira Smith, ce sont ses propres paroles « à l'un de ces corps malsains dans lesquels quelqu'une » des parties vitales a reçu une croissance monstrueuse, et » qui sont, par cette raison, sujets à plusieurs maladies dange-

> reuses auxquelles ne sont guère exposés ceux dont toutes

> les parties se trouvent mieux proportionnées. Le plus léger

> engorgement dans cet énorme vaisseau sanguin qui, à force » d'art, s'est grossi chez nous fort au-delà de ses dimensions » naturelles et au travers duquel chcule, d'une manière forcée

> une partie excessive de l'industrie et du commerce national, » menacerait tout le corps politique des plus funestes mala- » dies. »

Il peint alors en traits saisissants les désordres qu'entraînerait la moindre interruption d'emploi dans un de ces genres de manufactures qui se sont étendus d'une manière démesurée sous l'influence du système mercantile. Et il met en opposition les résultats du rétablissement de la liberté naturelle, qui

aurait pour effet d'ouvrir seulement le marché lointain des colonies aux parties du produit de la mère patrie, qui ne seraient pas absorbées par les marchés voisins de l'Europe. Dans cet état naturel, le commerce des colonies tendrait à augmenter, dans la métropole, la quantité de travail productif, mais sans changer sa direction antérieure ; de même, la concurrence des autres nations, auxquelles le marché colonial serait ouvert, empêcherait le taux des profits de s'élever au-dessus du niveau commun.

Le système colonial créé par l'Ecole mercantile a, lui aussi, pour conséquence d'amoindrir la masse totale du produit annuel des terres et du travail du pays, de réduire le revenu de la nation et, avec le revenu, l'accumulation des capitaux. Là encore, la conclusion de Smith est que le capital commercial, dans des circonstances naturelles, cherche de lui-même l'emploi qui est le plus avantageux au pays, et il fuit celui qui est le moins avantageux à ce pays. Sous une forme nouvelle, c'est l'harmonie de l'intérêt privé et de l'intérêt social. Cependant, Smith n'ose rêver l'émancipation économique des colonies qui leur serait cependant, à ses yeux, aussi salutaire qu'à la mère patrie. Ici encore, nous retrouvons ces paroles pessimistes que nous avons rencontrées tout à l'heure: « Proposer, dit-il, que la Grande-Bretagne abandonne volontairement toute autorité sur ses colonies, qu'elle les laisse élire leurs magistrats, se donner des lois et faire la paix et la guerre comme elles le jugeront à propos, ce serait proposer une mesure qui n'a jamais été adoptée et ne sera jamais adoptée par aucune nation du monde. » Ici encore, la prévision scientifique de ce puissant esprit a été en défaut ; Nicholson a justement remarqué que, depuis la publication de la Richesse dei nations, le régime colonial de l'Angleterre a été complètement révolutionné. Aujourd'hui, les colonies ont non seulement leurs magistrats et leurs parlements, mais elles adoptent des tarifs protecteurs contre la mère patrie elle-même.

Les dernières lignes font éclater l'unité de sa pensée : «c'est ainsi que tout système qui cherche, ou par des encouragements extraordinaires, à attirer vers une espèce particulière d'industrie une plus forte portion du capital de la Société que celle quis'y porte naturel! ement,ou pardes entraves extraordinaires, à détourner forcément une partie de ce capital d'une espèce particulière d'industrie, vers laquelle elle irait sans cela chercher un emploi, est un système réellement subversif de l'objet même qu'il se propose comme son principal et dernier terme. Bien loin de les accélérer, il retarde les progrès de la société vers l'opulence et l'agrandissement réels; bien loin de l'accroître, il diminue la valeur réelle du produit annuel des terres et du travail de la Société ».

« Ainsi, en écartant tous ces systèmes, ou de préférence ou d'entraves, le système simple et facile de la liberté naturelle vient se présenter de lui-même et se trouve tout établi. »

Il marque, dans l'unité de son oeuvre, comment l'ordre naturel, qu'il a décrit dans les L. I et II, est précisément celui que l'Etat a pour mission de s'abstenir de troubler.

§ XIV. — L'Unité de l'œuvre de Smith. — ■ Le principe

DE LA. LlBKRTÉ NATURELLE ET LES FONCTIONS DE L'ETAT.

C'est ici, en effet, que se place le rôle de l' i tat. On comprend immédiatement à quel point il va différer de. ce qu'il était dans le système mercantile. Pour les mercantilistes, la question toujours renaissante était de savoir sous quelle forme l'Etat interviendrait, afin d*assurer une balance du commerce favorable. Pour Smith, la question ert de savoir, une fois les chimères de la Balance du commerce dissipées, si l'Etat doit intervenir. Et sa réponse se dégage d'ellemême : puisque l'ordre naturel est le résultat de l'opération du principe de l'intérêt personnel, il se réalise sans l'Etat,

et l'Etat n'aura d'autre mission que d'assurer l'action libre et constante du principe même de l'intérêt. On comprend bien ici comment, pour Smith, la Science pratique de l'Economie politique, qui poursuit ce qui doit être, se confond avec la Science théorique, qui expose les lois de ce qui est. Car ce qui est d'une manière invariable et absolue ou ce qui tend à être de soi-même, c'est V ordre naturel. La Science pratique et la Science théorique se confondent pour lui dans une conception abstraite et absolue.

Embrassons ici une dernière fois dans son ensemble cet ordre naturel qui forme la trame de l'œuvre tout entière.

On la ressaisit toujours présente à travers le flot mouvant des événements historiques qui s'agitent dans cette grande œuvre. Car Smith a marié avec l'histoire la pui&sante conception abstraite des physiocrates, et c'est par l'histoire, et dans l'histoire, qu'il en a entrepris la justification. Là se révèle le rôle qu'il a pris entre le dogmatisme rigide de l'Ecole de Quesnay et la science moderne qui refoule de plus en plus les conceptions abstraites, immuables, pour essayer de surprendre directement les lois de l'Evolution historique.

Une tendance fondamentale de la nature humaine à améliorer son sort, qui prévaut à la longue partout où se réalise quelque sécurité, voilà le principe d'action.

Dans ses manifestations en société, elle fait naître la concurrence.

C'est cette force de la concurrence qui est la grande puissance régulatrice : elle tend, d'après Smith, à niveler Us profits, du moins à balancer les avantages auxquels ils correspondent, et dès lors, à régler la distribution du capital, conformément à l'ordre naturel, aussi bien dans les différentes industries que dans l'espace, enles répartissant entre les différentes formes du commerce étranger et des colonies.

Elle tend à la même distribution des forces de travail, à la balance des avantages que le salaire représente dans les différents emplois.

Or, ce sont là les facteurs constitutifs de la valeur du produit, qu'elle ramène ainsi à son taux naturel; elle tend donc à chaque moment, en réalisant l'équilibre, à donner sa valeur normale naturelle à la production nationale, c'est-à-dire sa ])hts haute valeur possible . Tel est le fondement de la conception de l'ordre. Voici celui de la conception de l'évolution progressive: L'accumulation progressive du capital est la manifestation historique de la tendance de la nature humaine :' c'est dans la diminution de la consommation improductive et le progrès de la consommation productive, qu'est cette balance croissante de la production sur la consommation, que Smith oppose à la trop fameuse balance du commerce.

L3 progrès naturel de la puissance productive des nations en dérive sous deux formes : 1° Dans la direction normale que prennent les applications du capital dans l'ordre de leur productivité décroissante, agriculture, industrie, commerce intérieur, commerce extérieur de consommation, commerce extérieur de transport, — les applications lointaines du capital prennent place après les applications rapprochées, comme nous l'avons vu pour les colonies;

2°) Dans la division du travail qui va croissant dans tous les embranchements de la produ ;tion avec le capital et l'extension du débouché.

Le revenu de la nation, croissant avec la puissance productive et se distribuant entre les classes selon les lois des socie'te's progressives, la part du salaire tendra à croître comme ce lie de la rente, la part du profit et de l'intérêt tendrajà décroître. Tel est T ordrefiont il a empruntées traits principaux à la Physiocratie, mais qu'il transporte [dans l'histoire, parce que sa thèse est qu'il tend à se réaliser spontanément, malgré les effroyables perturbations qui le dissimulent. Smith ne tient pas compte ici des résistances que cet ordre rencontre.

Aussi n'assigne- t-il dans le système de la liberté naturelle que trois devoirs au souverain, d'une haute importance à la

vérité, dit-il, mais clairs, simples, à la portée d'une intelligence ordinaire : le premier, c'est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d'invasion de la part des autres sociétés indépendantes.

Le second, c'est le devoir de protéger autant qu'il est possible chaque membre de la société contre l'injustice ou l'oppression de tout autre membre, c'est-à-dire d'établir une administration exacte de la justice. — Le troisième, c'est le devoir d'ériger et d'entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l'intérêt privé d'un particulier, ou de quelques particuliers, ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n'en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoique à l'égard d'une grande société ce profit fasse beaucoup plus que rembourser les dépenses.

De ces devoirs ou fonctions de l'Etat, les deux premiers comprennent ce que Smith appelait lui-même la justice négative, car elles ont précisément pour objet d'assurer l'action de V intérêt personnel, sans immixtion directe, positive de l'Etat.

Comme l'accomplissement de ces fonctions suppose nécessairement des dépenses, Smith recherchera ensuite les moyens d'y pourvoir. La théorie du revenu de l'Etat et de l'impôt se lie intimement à celle des fonctions du souverain. Cette double étude forme l'objet du Ve et dernier livre de la Richesse des nations.

La conception de l'Etat est ainsi déduite de la conception abstraite de V Ordre et de V Evolution.

D'une part, l'Etat aura pour fonction d'assurer l'opération normale de la cause naturelle de V Ordre et du Progrès, le principe moral individualiste.

L'Etat assurera la justice au dedans et au dehors. Cette ■justice pure dont l'Etat est le gardien, Smith l'a appelée une vertu négative, dans sa théorie des sentiments moraux, car elle consiste à ne pas nuire à autrui. Cette fonction de l'Etat, com-

prenant ses deux premiers devoirs, a ainsi un caractère négatif; la fonction positive appartient à l'individu.

L'individu étant l'artisan de sa propre destinée et de la destinée sociale en même temps, conformément à l'hypothèse théologique de Smith, toutes les autres institutions publiques, même celles qui serviront à l'ensemble des citoyens, comme les travaux publics, l'enseignement, pourront être établies par les individus et elles leur seront abandonnées chaque fois qu'un intérêt suffisant les portera à les établir. L'Etat n'aura le droit de se substituer aux individus que lorsqu'ils n'y seront pas sollicités suffisamment par leur intérêt. Hors de là, son intervention sera funeste et sans justification.

La société ainsi conçue est une réunion de molécules humaines, reliées par un système de garanties dont l'Etat est l'organe, qui n'ont entre elles d'autres relations que celles des échanges des produits et des services et qui tendent néanmoins, sans concert préalable et par la convergence providentielle de leurs intérêts, à réaliser un ordre économique parfait.

Considérez maintenant qu'en formulant les principes de conduite du Gouvernement, Smith a en vue le système de la liberté naturelle. Il se rejette en dehors de toutes les perturbations que l'histoire y a apportées. Et cependant, lui-même s'est chargé de nous dire quelle résistance présente l'élimination de ces causes historiques, par exemple quand il exprime le doute que jamais la liberté naturelle des échanges puisse être, rétablie ou que les colonies puissent jamais s'émanciper des métropoles. Il faudrait donc, évidemment, pour réaliser sa propre pensée, débarrasser cette œuvre de la nature de toutes les causes perturbatrices dont l'intervention de l'homme social l'a traversée.

§ XV. — Le Droit Economique. Dissociation de la Sociologie Economique

Adam Smith, a placé parmi les trois fonctions fondamentales de l'Etat,celle d'administrer la justice. Lorsqu'on relit avec soin le chapitre qu'il y consacre, on voit qu'il entend par là l'organisation du service de protection des biens, des propriétés, contre les entreprises de la passion et de l'œuvre des particuliers, le mode de constituer le magistrat et de régler sa rémunération.

Smith semble considérer le Droit lui-même, ce que le magistrat aura à protéger et à défendre, comme préexistant. — L'Etat semble être, pour lui. étranger à la constitution même du Droit : il n'en est pas l'organe, il n'est que son protecteur.

Smith se tait sur la fonction fondamentale de l'Etat, qui est de constituer le Droit : c'est-à-dire l'ensemble des conditions régulatrices de l'activité spontanée des individus eux-mêmes, la sphère dans laquelle le principe moteur de la société conçue par Smith, agira avec l'assentiment de la société même.

Il est impossible, à cet égard, ie n'être pas frappé de la différence Drofonde qui existe entre l'œuvre d'Adam Smith et celle des Physiocrates. . . Ceux-ci ont été préoccupés, par dessus tout, de définir le Droit. Pour eux. le Droit indissolublement uni à l'ordre économique était naturel, déduit de la nécessité même, des conditions d'existence de l'homme en société. Ce Droit était absolu, invariable.

Adam Smith, on l'a vu. s'est élevé contre le système juridique absolu des Physiocrates. Il n'admet pas ce régime de diète invariable qu'ils ont conçu pour l'organisme social. Ses observations historiques lui ont révélé que les sociétés prospèrent mêmes sous des formes juridiques imparfaites.

C'eût été un rôle admirable pour lui de considérer le Droit comme an élément historique relatif aux différents états so-

ciaux, de marquer la loi du dit développement et de montrer surtout qu'il est toujours indissolublement uni aux états économiques qui se succèdent.

Le grand penseur avait rêvé cette œuvre, et il y a dans l'Essai des témoignages fragmentaires de sa préoccupation de dégager cette évolution du Droit.

Il part de la constitution féodale de la propriété; la propriété est considérée, sous ce régime, non commemoyen directd'assurer la subsistance, mais comme moyen de protection et gage de puissance; sa tendance est à être aussi étendue que possible, inaliénable et indivisible, à s'entourer d'institutions comme le droit d'aînesse et la substitution.

Ce régime subsiste bien au-delà du temps où sa fonction positive de protection fut nécessaire. Ce fut la cause même des perturbations de la production agricole.

C'était au pi'ix de la compression de sa tendance naturelle à améliorer son sort que le serf restait sous l'empire de cette protection féodale.

Smith a, montré, dans des pages éloquentes, comment l'action de ce principe a déterminé la lente évolution du Droit ; il a même essayé de montrer comment l'intérêt personnel des grands propriétaires avait fini par s'associer à ce mouvement régénérateur. C'est en cela qu'éclate l'effort synthétique du philosophe, en même temps que se révèle sa préoccupation de l'harmonie naturelle des intérêts, puisqu'il cherche à montrer l'action de son principe moral au milieu même des perturbations les plus profondes et du triomphe final, bien que ce triomphe soit lent et imparfait. ■ Smith a essayé de décrire les transformations successives des rapports du cultivateur avec la terre sous l'incessante pression de Vintéret personnel, depuis le servage jusqu'à son temps. Il montre comment, à chacune des phases de cette évolution, l'extension des droits du cultivateur sur son produit est la condition d'un accroissement de la production . ^^

Chez le serf, la force progressive de l'intérêt est, si j'ose le dire, à l'état de tension, pressant l'organisme qui l'étouffé, et épiant le moment de se transformer en force vive. Quand le progrès des manufactures qui anticipe l'ordre naturel vient offrir aux grands seigneurs l'appât d'un nombre de plus en plus grand d'objets de commodité et de luxe à acquérir en échange des produits du sol,l'intérêt de ces maîtres de la terre, dont la maxime vile était tout pour nous, rien pour autrui, supporta de moins en moins la faible productivité du travail agricole.

Mais, par un concert des intérêts, dont l'histoire eût assurément pu se passer, celui du seigneur ne pouvait être satisfait qu'à la condition que celui du cultivateur le fût en partie et qu'il pût jouir d'une plus grande portion de ses produits.

C'est alors que le métayage, le bail à mi-fruit succède au servage. Ce régime est plus productif que le servage, parce que le métayer, ayant la moitié du produit de la terre, est intéressé à élever ce produit autant que possible, mais il est encore très imparfait, puisque toute amélioration que le métayer apportera à la culture à l'aide de ses propres épargnes, loin de lui profiter exclusivement, profitera au propriétaire autant qu'à lui. Le fermage à rente fixe, d'une plus grande puissance productive, succède au métayage. Il est plus productif parce qu'il assure au fermier la puissance des améliorations qu'il a faites pourvu que !a durée du bail soit assez grande. — Mais il est inférieur encore au faire valoir direct, parce que la durée des baux est en général incertaine.

Nulle part on ne voit mieux qu'ici à combien de causes perturbatrices les lois déduites de quelques faits généraux viennent se heurter dans le monde réel.

Certes, l'intérêt du propriétaire, sollicité par le désir d'acquérir des produits manufacturés plus abondants, le portera à transformer le métayer en fermier, et à accorder au fermier de longs baux. Mais avec quelle lenteur ou quelle imperfec-

tion ce langage de l'intérêt n'a-t-il pas été compris ? Smith remarque que le fermage n'a succédé que lentement au métayage, et que la situation des fermiers est restée longtemps précaire ; il a fallu attendre jusqu'au règne de Henri VII pour que le termier fût armé, en cas d'injuste expulsion par le propriétaire, d'une action en dommages -intérêts. Lente à se réaliser dans le temps, même chez les peuples les plus favorisés, cette adaptation des intérêts des propriétaires et des fermiers est pins lente encore à se généraliser dans l'espace.,

Smith lui-même a parfois conscience de la nécessité d'une intervention du gouvernement pour conjurer les effets de tant de lenteur et d'imperfection dans l'évolution naturelle de l'harmonie des intérêts; c'est ainsi que par une contradiction que lui reprocheront ses disciples, il voudra agir sur les progrès de la culture par l'instrument de l'impôt foncier.

A mesure que l'énergie de l'intérêt privé tend à rapprocher la terre du travail, la conception du droit de propriété se modifie : elle devient divisible, aliénable, le partage égal tend à prendre la place du droit d'aînesse et de la substitution, la terre tend à circuler plus rapidement;

Il eut été logique que le philosophe, traitant des fonctions naturelles de l'Etat, lui assignât cette fonction d'adaptation la plus rapide et la plus parfaite possible, à chaque moment de l'Evolution, des conditions juridiques régulatrices des principe s moraux dirigeants de la conduite économique. A chaque phase de l'Evolution, l'Etat aurait eu une fonction positive, comme organe du Droit. C'est d'ailleurs une erreur très grave de considérer le droit de propriété comme un ensemble fixe de rapports entre l'homme et les choses; ces rapports varient sans cesse et les changements qui s'accumulent au bout d'un temps assez long transforment le régime de la propriété.

Smith, en rejetant le Droit économique absolu des Physiocrates, et en ne rattachant pas à l'Etat par un lien fonctionnel

la constitution du Dioit économique, historique et relatif, a préparé la rupture du lien de la Science Economique et du Droit. Le Droit devient un domaine séparé, loin de rester partie intégrante de la sociologie économique, comme dans la Physiocratie. Il apparaît comme une donnée de fait (cf. cairnes, Logical method, et Essays).

Chez Say, le divorce sera déjà à peu près complet, et le dernier survivant des Physioerates peut lui écrire : « Vous avez trop rétréci la carrière de Y Economie politique en ne la traitant que comme la science des richesses. Elle est la soience du Droit naturel, appliqué comme il doit l'être aux sociétés civiles >. (J. B. Say. Correspondance, p. H69, œuvres contpl

Ce cri de Dupont de Nemours devait retentir surtout au cœur de l'Ecole historique et de l'Ecole socialiste. Ce sera leur gloire d'avoir préparé la synthèse nouvelle dont l'édification couronnera le xixe siècle.

§ XVI. — La théorie de l'Impôt.

M. A. "Wagner (Science des finances. Introd. § 24) rappelle que, chez Smith, la science des finances s'unit étroitement, ce qui est vrai déjà pour la Fhysiocratie, à l'Economie politique. On retrouve dans son œuvre les divisions admises par la Science dans les sources du revenu de l'Etat : les produits du domaine, de la taxe, du péage, de l'impôt; mais elle manque de la puissante coordination delà Physiocratie. Les principes dirigeants du philosophe s'y dégagent néanmoins.

Tl tend à réduire les entreprises du domaine de l'Etat au profit du domaine des particuliers, ufin d'en assurer l'exploitation productive ; il ne fait même pas d'exception pour les forêts. Le péage tend à s'appliquer avec lui à tous le3 travaux d'utilité publique. C'est la forme de revenu public qui exprime le plus

étroitement l'individualisme et qui se résoud en un échange de l'individu avec l'Etat; d'après lui, les commerçants qui auront besoin de routes, de ponts, de canaux, doivent supporter les frais de leur création et de leur entretien : les péages qu'ils paieront représenteront l'intérêt de l'amortissement des capitaux engagés et les dépenses d'exploitation des ouvrages. Il n'y aura donc de route ou de canal établi que là où il se produira un besoin suffisant de les établir, et les moyens de pourvoir à leur établissement. Dès lors, la somme des intérêts particuliers, directement liés à l'établissement d'un ouvrage, en règle l'existence et la conservation. Tel est le cercle rigoureusement défini où s'agite la pensée de Smith. Sans doute, il s'inspire de préoccupations importantes quand il limite l'extension des ouvrages aux ressources réelles du commerce. Sans doute, par là, il n'y aura plus moyen de satisfaire le caprice du grand seigneur qui voudra faire passer une route à travers un pays désert : mais la crainte de ces abus ne suffit ni à légitimer ni à rendre possible un système qui se résoud dans la rétribution par les individus des services que l'Etat leur rend directement. Dès J.-B. Say. on reconnaîtra qu'il peut être utile d'établir des voies que les transports ne suffiraient pas à entretenir. L'impôt tend à se substituer à lataxe, comme expression de la solidarité générale opposée à l'individualisme; on la retrouve dans la définition de Smith : la part du revenu des particuliers destinée à alimenter les services publics.

Adam Smith a formulé des maximes générales sur Implication de l'impôt qui sont incorporées à la science des finances, bien qu'on leur reproche du vague et du contradictoire; il faut rappeler que l'honneur en revient en partie à Vauban (Dixme royale). La plus importante est celle de la répartition même. Il établit successivement le principe de l'obligation de participer aux dépenses publiques en proportion des facultés et de Yintérêt qu'on a dans l'Etat. Ce sont deux conceptions distinctes, que Cohn lui reproche de confondre. (Cohn. Finan-

zwissenschaft § 333). Smith établissait un rapport constant entre cet intérêt, les facultés du contribuable qu'exprime son revenu, et Yimpôt ; avec cette proportionnalité, Smith laisse la répartition des richesses soumise sans aucune intervention légale aux lois naturelles. C'est l'une des raisons qui attacheront l'Ecole classique à ce principe. (V. L. Sa y. Solutions démocratiques delà question de V Impôt). Smith paraît y avoir dérogé dans un passage cité plus loin; peut-être, en considérant une certaine progression comme n'étant pas très-déraisonnable, a-t-il fait une concession timide au principe défendu par Montesquieu qu'il a beaucoup lu, peut-être n'y a-t-il cherché qu'un redressement de l'inégale répartition des impôts indhects.La proportionnalité, même amendée, reste néanmoins, dans sa pensée, le principe dirigeant. (V. Cohn Finanzwissenschaft). Ce n'est qu'une remarque en passant, dit l'un des plus profonds historiens des finances. (Seligman. Progressive taxation p. 94. — M. Bi.ock. Les progrès de la science. Liv. II ch. XXXI § 3. — Delatocr. Adam Smith 11° p. ch.III sect.IV). Les autres principes règlent l'assiette, la perception, les effets économiques du recouvrement de l'impôt. L doit être certain, non arbitraire, qu'il s'agisse de la somme à payer, de Vépoque, du mode de paiement; il doit être perçu à l'époque et selon le mode les plus commodes au contribuable, prélever le moins possible du revenu au-delà des nécessités du Trésor, entraver le moins possible l'industrie du peuple ; ici reparaît sa préoccupation d'assurer aux capitaux l'application la plus productive. Smith a, par ses pénétrantes analyses, contribué à éclairer les problèmes de l'incidence et de la répercusion des impôts.

Aux yeux des Physiocrates,' le travail appliqué au sol était seul productif; seul, il laissait un excédant disponible: le produit net ; aussi le produit net était-il, pour eux, la seule matière directement imposable ; tous les autres impôts retombaient toujours finalement sur le produit net de la terre

après des circuits plus ou moins longs. Ce fut là le fondement de leur doctrine de l'impôt unique ; Adam Smith étendit la noticn de productivité aux manufactures. Le travail étant partout productif, bien qu'à des degrés inégaux, et la source commune de la valeur des produits, il en résultait que les diverses branches du revenu, rentes, profit, salaires, devenaient imposables, et tout impôt devait s'acquitter par l'un de ces revenus ou par plusieurs d'entre eux. A l'impôt unique succédait l'impôt multiple, c'était une déduction rigoureuse de l'extension de la notion de Productivité à toutes les formes du Travail. C'est ainsi que l'harmonie, chez Adam Smith, nous apparaît dans les relations de la Science des finances et de l'Economie Politique proprement dite.

La Révolution française,dans sa réorganisation financière, a subi la double influence de la thysiocratie et d'Adam Smith, bien que la première, au début, fût dominante, et c'est de là que procèdent les systèmes d'impôts de plusieurs nations modernes. (V. Focrxier de Flaix, Re'formr. des impôts en France. — Stourm, Finances de V ancien régime et de la Révolution, et mon livre sur 1* Impôt,

De la conception fondamentale du revenu imposable, Smith déduit a priori les systèmes d'impôt possibles et sa classification est d'une grande simplicité; on peut faire porter l'impôt sur la rente des piopriétaires, ou sur les profits des capitaux, ou sur les salaires du travail, ou. enfin, sur ces différentes sources de revenus. C'est dans ce dernier groupe qu'il comprend à la fois l'impôt da capitation et tous les impôts de consommation. Cette classification n'épuise pas les impôts établis ; Smith y ajoute lui-même ceux qui atteignent le produit des terres, et non directement le revenu du propriétaire, et ceux qui frappent non le revenu, mais la valeur capitale des immeubles et des fonds mobiliers. Smith, en abordant l'étude de ces divers impôts, témoigne encore de la complexité de ses méthodes: au lieu de poursuivre, comme les physiocrates, la

justification d'un système d'impôt par des raisonnements déluctifs , il s'applique à rechercher au contraire, à l'aide de la méthode inductive, quels ont été les effets observables de ces divers impôts établis dans divers Etats. On en jugera iramédiatemeat par l'examen qu'il fait de l'impôt physiocratique sur la rente des terres. Il refuse de s'engager dans ce qu'il appelle les arguments métaphysiques, par lesquels les économistes français justifiaient l'établissement d'un impôt unique exactement proportionnel au produit net de la terre, sur lequel tous les impôts retombent finalement d'après eux. Au contraire, il recherche quels sont les impôts qui tombent en définitive sur le revenu de la terre, et quels sont ceux qui tombent sur quelqu'aufre source de revenu ■■ il procède à une étude comparative des impôts existants qui, soit par l'imperfection de leur assiette, soit par les vices des baux à ferme, ne se proportionnent pas en général au revenu net du sol.

Pour assurer cette a laptation, il se prononce pour un ensemble de réformes qu'il est utile encore de signaler : enregistrement obligatoire des baux, mesures propres à décourager les baux en nature, ou les pots de vin au renouvellement du bail, qui atteignent le capital du fermier, exonération partielle de l'impôt foncier au profit du propriétaire qui cultive luimême sa terre, et, pour encourager les améliorations du sol, exonération d'impôt sur le produit des améliorations pendant un nombre suffisant d'années pour indemniser le propriétaire, constatations contradictoires préalables: dans ces conditions, l'impôt foncier pourrait suivre les variations de la rente foncière, suivant le vœu des physiocrates, et se trouver, selon la belle expression de Smith, constamment d'accord avec les principes de justice et d'égalité. L'impôt foncier serait alors la loi fondamentale de VEtat, (l'expression est de l'Ecole de Quesnay). Adam Smith, dans ces importants passages, se départit du principe rigide de la non intervention de l'Etat dans la direction de l'activité économique; ses disciples, plus

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rigoureux que le maître, le lui ont reproché (V. Delatour p. 288).

Dans l'impôt sur le loyer des maisons, Smith a parfaitement distingué deux aspects : le loyer comprend l'intérêt du capital employé dans la construction de la maison et la rente du sol qui lui sert d'emplacement, et ce second facteui varie profondément et atteint parfois dans les granles villes uu taux considérable, suivant l'intensité de la demande des maisons.

Smith a émis l'idée d'atteindre par un impôt spécial le loyer du sol ou comme nous disons aujourd'hui la rente d'emplacement; cet impôt ne retomberait pas sur le locataire, mais sur le propriétaire, et avec plus de justice que l'impôt sur la rente du sol cultivé même, car ce revenu vient au propriétaire sans qu'il ait eu de soins ou d'attention à lui donner.

Smith a fait encore cette distinction profonde à l'égard de l'impôt sur les maisons et de l'impôt sur la rente foncière, c'est que l'impôt des maisons se paie pour l'usage d'une chose non productive, tandis que l'impôt sur la terre se paie pour l'usage d'une chose au plus haut degré productive. Il suit de là que le paiement de l'impôt sur le loyer d'une maison, comme le paiement du loyer même, doit être tiré d'une autre source de revenu, de telle manière que l'impôt sur les maisons, en tant qu'il retombe sur les locataires, est un impôt, en définitive, prélevé sur les diverses sources de revenus indistinctement: rente, profit, salaire, car c'est là seulement que Ton puise le mû} en de payer le loyer. C'est donc un impôt assimilable aux impôts de consommation, un véritable impôt sur le revenu présumé de l'occupant delà maison, locataire ou propriétaire, d'ailleurs. Smith, avec son extraordinaire pénétration, [recherche dans quelle mesure la dépense du logement fait présumer la grandeur du revenu total de l'occupant ; il admet que cette proportion est plus faible pour le pauvre que pour le riche, et qu'elle est probablement la plus forte au plus haut degré de fortune.

Un impôt proportionnel au loyer sera donc ainsi plus que

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proportionnel au revenu, et Smith conclut qu'il n'y aurait peutêtre rien de déraisonnable clans cette sorte d'inégalité: « il n'est pas très déraisonnable, ajoute-t-il, que les riches contribuent aux dépenses de l'Etat, non seulement à proportion de leur revenu, mais encore de quelque chose au-delà de cette proportion, » La progression de l'impôt sur les loyers a pour but de rétablir la proportionnalité ; mais il y a quelque chose de plus dans le second passage, sa pensée s'élargit, il s'y montre moins rigide proportionnante que ses disciples. Smith remarque que l'intérêt du capital est, à première vue, susceptible d'être imposé directement comme le revenu foncier.C'est, en effet, un produit net comme celui de la terre, d'après lui, compensation faite des risques et de la peine d'employer le capital. Cependant deux circonstances ren lent plus difficile cette imposition: le capital d'un individu est facile à dissimuler, et le capital est mobile, C'est ce qui oblige les gouvernements à se contenter à la fois d'appréciations plus ou moins arbitraires du capital et d'impôts très modérés.

Cependant, il marque la différence des cantons suisses où l'on ne regarde pas comm 3 une loi très fâcheuse d'obliger le citoyen à déclarer sa fortune sous serment, et de la ville de Hambourg où une telle loi passerait po ir la plus dure possible. « Des marchands engagés dans des entreprises de commerce hasardeuses tremblent tous à l'idée d'être obligés d'exposer à chaque instant le véritable état de leurs affaires. Des gens sages et économes qui sont étrangers à tous les projets de ce genre ne s'imaginent pas avoir besoin d'une telle r 'ticence. »

Outre l'intérêt du capital proprement dit, le profit comprend encore le risque et le salaire de l'entrepreneur. Il condamne également tout impôt direct sur cette partie du profit comme il condamne tout impôt direct sur le salaire du travail.

La quatrième classe d'impôts comprend ceux qui peuvent atteindre les différents revenus ; les plus importants sont ceux de consommation. Smith les divise en deux groupes : ceux

qui irappent le luxe, ceux qui frappent le nécessaire; par nécessaire, il entend, non pas seulement les denrées indispensables à la vie, mais encore toutes celles dont la dernière classe du peuple ne pourrait décemment manquer selon les usages du pays. Il y a une partie du salaire nécessaire mobile, avec la civilisation, ce que Malthus appelle le Standatd oflife. Ainsi, il note que l'usage les chsraises est devenu le son temps, d'une nécessité universelle, tandis q^e les souliers nécessaires aux ouvriers des deux sexes en Angleterre, ne le sont plus aux femmes en Ecosse, et ne le sont encore ni à l'un ni à l'autre sexe en France.

Il soutient que les impôts sur le luxe, qui embrasse tout ce qui est au-delà du nécessaire, sont supportés finalement par les travailleurs dans la mesure de leur consommation de luxe ; mais 1rs impôts sur les denrées nécessaires, qui portent directement sur les salaires, retombent finalement, en déterminant la hausse du salaire et du prix des produits, sur les riches consommateurs et sur les propriétaires du sol, et môme d'un poids plus lourd. « Si les classes supérieures et moyennes entendaient bien leurs intérêts, dit-il, elles devraient toujours s'opposer à tous les impôts sur les choses nécessaires à la vie, comme aux impôts directs sur les salaires du travail. » Liais ces impôts ne retombent, en définitive, sur les propriétaires et les riches qu'après avoir diminué, plus ou moins, pour les pauvres le moyen d'élever de nombreuses familles et de fournir à la demande de travail, après des privations et des souffrances. Sismondi traduira plus tard les humaines paroles de Smith en inscrivant une nouvelle règle de l'impôt, celle qui prescrit d'épargner le nécessaire [Sismondi. Nouveaux principes VI ch. II). L'évolution de cette garantie d'un minimum d'existence est d'un puissant intérêt. \ Voir les sources dans mon livre sur l'impôt).

§ XVII. — Considérations finales

Pour qui veut s'élever à la large compréhension du problème social moderne, l'étude des fondateurs de la science est indispensable. L'entreprise de synthèse sociologique que Quesnay sut tenter, avec une hauteur et une sûreté de génie que nul ne dépassera jamais, est encore celle qun doit accomplir la Science moderne, mais en se dégageant de l'étreinte de l'absolu, en s'engageant dans le domaine de la relativité universelle, en transportant dans le temps, en soumettant aux lois de l'évolution, ce système complexe de connexions qui rattache le Droit aux lois du monde physique. L'œuvre d'Adam Smith unitàune puissance d'analyse merveilleuse un effort persistant de synthèse; mais, si l'analyse est plus pénétrante, la synthèse a beaucoup moins de fermeté et d'ampleur que chez Quesnay ; dans l'ordre moral, elle tend à s'arrêter au facteur psychologique ; hésitant devant ce régime de diète invariable qui n'est autre que le droit naturel personnel et réel des physiocrates, elle ne dépasse guère la forme de droit personnel qui se lie indissolublement à l'élément psychologique. Elle inaugure,par là-même, une phase nouvelle, une phase critique dans le développement de la science. C'eût été un rôle admirable, pour Smith, de considérer et de montrer le droit comme un élément historique en rapport avec les divers états sociaux, comme une structure morale vxriant corrélativement a *ec l'ensemble des fonctions du corps social.

Il y a, dans l'œuvre de Smith, des fragments de ce Droit historique; mais son histoire de la jurisprudence est à jamais perdue, et non seulement, il aura eu ainsi l'amer regret de n'avoir pu accomplir son œavre tout entière, mais la Richesse des nations marquera un temps d'arrêt dans la constitution de la sociologie économiqne.

Pour ne plus être exclusivement enchaînée à la méthode

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diluîtiva, qui d>an3 à la Paysiocratie si straibura iaflaxibls l'oeuvre d'A.dam Smith est devenue celle autour de laquelle s'agitent les controverses les plus importantes des écoles ; on peut même, sans arbitraire, montrer les liens étroits qui y rattacheut les granles directions de la pensée économique moderne, la direction classique, la direction historique réformatrice, la direction socialiste elle-même.

(Test dans le domaine de la méthode qu'il faut chercher à la fois l'explication dernière de cette multiple influence et le secret le l'importance de l'œuvre d'Adam Smith. Vainement on vou Irait la caractériser par l'emploi exclusif, et même par l'emploi prépondérant de la méthode inductive. M. P. Leroy- Beaulieu ne voit qu'une face de la réalité, quand il soutient contre Cohn que Smith a traité l'Economie politique comme une partie des sciences naturelles, où l'on poursuit de minutieuses éludes et descriptions avant de tirer des conclusions générales. (Voir son traité, III, p. 432).

Le génie de Smith n'était pas encore soustrait, et ne pouvait encore se soustraire aux conceptions dé:luctives,et dans ce que Conlorcet appelait l'effroyable complexité des phénomènes sociaux, c'est à la psychologie individuelle qu'il emprunta et dut emprunter les tendances générales qu'il transporta dans l'histoire des peuples. C'est ainsi que l'œuvre de Smith sera dominée par cette conception d'un homme abstrait, indépendant du temps et des lieux, mû par un seul ressort ou par un ressort prépondérant, l'intérêt, qui n'embrasse pas d'ailleurs toutes les manifestations de l'égoïsme, et assignant aux phénomènes la ■perpétuité et Y universalité.

La méthode inductive. sous sa forme historique, n'apparaît encore que comme le procédé de vérification des déductions psychologiques. Il faudra près d'un siècle de déchirements de la pensée économique pour opérer l'inversion de ces mlthodes et ne faire admettre la déduction psychologique que comme mode de contrôle des inférences directes de l'observation économique.

Au dualismes de méthode correspondent les deux écoles qui procèdent directement d'Adam Smith: Yecole classique ou libérale portera, par dessus tout, l'empreinte de la méthode déductive ; Y école historique portera celle de la méthode inductive. La première transportera inflexiblement dans les faits la conception rigide des fonctions de l'Ztat, déduite d'une conception abstraite de l'ordre naturel, enchaînée elle-même à un petit nombre de données psychologiques irréductibles. Ce sera ce que l'on a appelé, avec une demi justice seulement, le Smithia ■ nisme proprement dit, s'appliquant systématiquement à faire disparaître tous les obstacles au développement de l'activité individuelle, à réaliser par l'étroite limitation de l'intervention de l'Etat, l'idéal de ce que Smith appelait la justice négative. La seconde école tiendra compte de plus en plus des causes perturbatrices qui dérivent de l'espace et du temps, du milieu physique, de l'état d'avancement économique d'un peuple, du degré de son développement intellectuel et moral formant obstacle à la réalisation spontanée d'un ordre naturel.

La Psychologie individuelle elle-même apparaîtra finalement comme inséparable de la psychologie sociale; l'individu, soumis de plus en plus à l'influence des générations antérieures et du milieu social, sera considéré comme un produit de l'histoire, le champ de la méthode inductive s'élargira de plus en plus, refoulant les conceptions à priori.

Par là, l'Etat sortira peu à peu de son rôle négatif pour s'élever à la fonction positive d'organe de civilisation. Le champ d'une expérimentation historique nouvelle, la révolution industrielle du xrxe siècle, allait s'ouvrir d'ailleurs ; à la mort de Smith bien des phénomènes, bien des maux n'avaient pas été encore observés; les effets d'une concurrence sans frein, ceux du développement du machinisme, de la concentration des capitaux, de la séparation de plus en plus profonde des classes, le problème de la répartition des richesses, avec tous ses aspects redoutables,l'impuissance de l'individualisme

absolu à réaliser l'ordre, non dans un état social abstrait, mais dans l'état historique moderne, allaient être décrits par un disciple de Smith, Sismondi, avec la même émotion poignante que par les socialistes contemporains, comme Robert Owen.

Ce qui fortifiait dans la pensée d'Adam Smith le système de la liberté naturelle et de l'ordre naturel, c'est qu'en dernière analyse sa psychologie économique se rattachait elle-même à une conception théologique. L'intérêt personnel était l'énergie motrice animant l'individu ; et dans son œuvre sublime, l'individu n'était que l'instrument inconscient d'une Providence bienfaisante qui confondait l'intérêt privé dans l'intérêt social ; en elle, et en elle seule, cette harmonie des sociétés humaines était consciente et voulue ; nulle part on ne voit encore l'humanité prenant conscience de ses piopres lois, se charger seule, guidée par un idéal de justice, du fardeau de ses propres destinées ; elle restait comme le reflet de la pensée divine.

C'est pour cela que l'individualisme qui domine l'œuvre du philosophe ne peut être interprêté comme un égoïsme vulgaire. Nicholson s'est élevé avec une juste indignation contre l'opinion qui fait de la Richesse des nations comme le catéchisme d'une doctrine sans entrailles. Nulle part, Smith ne fait l'apologie de l'égoïsme comme fin en soi, il le flétrit dans un grand nombre de passages de son livre ; il l'incarne dans la classe des marchands, à laquelle il ne manque jamais de témoigner son hostilité et même son mépris.

Le socialisme serait mal venu à s'associer à la condamnation du philosophe : c'est qu'en effet, la préoccupation du travail est comme le fil conducteur de la Richesse des nations, selon le mot de Duhring.

En rattachant toutes ses déductions à la psychologie individuelle il mettait naturellement au premier plan le travail, facteur personnel de la production, à ce point qu'il va jusqu'à nier, dans l'industrie, la productivité des agents naturels. Le

travail est pour lui le fondement de la prospérité d'un peuple; les lois suivant lesquelles sa puissance productive se développe intensivement et extensivement, l'ordre naturel et historique de ses applications, l'importance qu'il assigne dans la théorie de la valeur, au travail, dont il fait le principe et la mesure de la valeur, la conception de la répartition originaire des richesses d'après laquelle le produit tout entier était la juste récompense du travail, et la recherche constante, dans l'étude du commerce international, des conditions propres à assurer au produit de la nation la plus grande valeur échangeable, ce qui se résoud à assurer au travail la plus grande puissance acquisitive normalement possible, par ces aspects du problème économique, la Richesse des nations présente des points d'attache aux doctrines socialistes qui vont, dès le début du XIXe Siècle, revêtir des caractères systématiques. On en jugera par l'étude seule de Thompson et de son livre sur la Distribution des richesses; on verra comment il transporte dans la pratique cette conception théorique générale d'après laquelle le travail est la source de la valeur, et en déduit la légitimité de l'attribution du produit intégral au travail, comment, dès lors, il étendra à toutes les phases de l'histoire la conception de la répartition des richesses que Smith a placée à l'origine des sociétés.

La conception qui, reliée à l'œuvre d'Adam Smith et à celle des physiocrates, exercera sur la direction scientifique et pratique des peuples la plus profonde influence, sera celle des lois naturelles en Economie politique ; car c'est en vertu de ces lois que l'Ecole repousse toute intervention de l'Etat dans la libre opération des intérêts personnels. L'avenir prouvera qu'au fond de cette question des lois naturelles, il y a une confusion, fatale non seulement au progrès, mais au rapprochement des écoles. Les représentants de l'Ecole classique assignent à ces loid des phénomènes économiques, le caractère d'une véritable prescription imperative excluant toute inter-

vention autre que celle qui consiste à les laisser opérer d'ellesmêmes ; ils les qualifient d'immuables, inéluctables autant que bienfaisantes. Or, dans aucune science les lois naturelles n'ont et ne peuvent avoir ce caractère, elles sont partout l'expression indicative de certaines tendances générales, de certains rapports constants, rien de plus. C'est cette confusion qui a été funeste et qui tient au caractère théologico-métaphysique que la science a trop longtemps conservé et dont l'ont pénétrée, malgré leur génie, ses immortels fondateurs.

Adam Smitb constate que l'homme obéissant à son intérêt tend toujours à améliorer son sort : voilà l'expression indicative d'un fait général, une loi naturelle empruntée à la psychologie de l'individu ; il croit reconnaître qu'obéissant à son intérêt, l'individu tend à réaliser aussi, à la longue, l'intérêt d'autrui ; voilà l'expression indicative d'une autre tendance ; mais ces tendances lui apparaissent comme faisant partie d'un plan providentiel et concourant d' elles-mêmes à la réalisation d'un ordre social réglé par l'auteur des choses. C'est alors que la tendance indicative revêt le caractère d'une prescription impe'rative, d'un commandement divin, et que, pour assurer cet ordre parfait, il n'est d'autre voie à suivre que de laisser opérer librement les intérêts. C'est le système du laisser faire absolu, de la non-intervention de l'Etat.

Quand la science sera dégagée de toute préoccupation de la cause première et finale des phénomènes, elle s'arrachera à cette étreinte optimiste ; l'observation directe et profond. s de notre état social, montrera, non pas une multitude d'unités humaines identiques, soumises d'une manière uniforme à leur tendance intéressée, mais des classes d'hommes réels, inégalement éclairés sur leurs intérêts, ayant des pouvoirs profondément inégaux de les poursuivre, sur l'égoïsme desquels l'altruisme exerce une réaction plus ou moins énergique, et que leur degré de culture morale entraîne dans une direction plus ou moins rapprochée de l'intérêt commum.

La libre opération de toutes ce3 énergies intellectuelles, morales, économiques, telles qu'elles se révèlent dans un état social historique, cooimî le nôtre, signifie encore la lutte pour tous, m lis non pas le triomphe pour tous, comme dans la pensée métaphysique de Smith: elle signifiera trop souvent le triomphe de quelques-uns et la défaite ou la subordination des autres. L'expression indicative des lois d'Alam Smith devra, dès lors, faire place à des lois beaucoup plus complexes, exprimant l'ensemble des influences dérivant de la nature humaine de son évolution historique, du milieu social, des institutions juridiques qne la société s'est donnée. La tendance fondamentale de l'intérêt personnel subira les altérations les plus profondes sous toutes ces influences. Persister alors à défendre la prescription impérative du laisser faire, ce sera méconnaître les caractères qu'une observation plus indépendante a donnés à l'expression indicative des lois des phénomènes, L'évolution de la science montrera des disciples de Smith, comme Cairnes, le savant auteur de la méthode logique en économie politique (Character and logical method of Political Economy), qui, se plaçant au seul point de vue scientifique et faisant de la loi naturelle la loi hypothétique, n'hésiteront pas à qualifier le principe du laisser faire, de prétentieux sophisme, dépourvu de fondement dans la nature et dam les faits, et devenant rapidement icne obstruction et une nuisance dans les affaires publiques.

C'est ainsi que le caractère le plus décisif et le plus général que présentera l'évolution de l'économie politique, après Adam Smith, ce sera sa conquête définitive par l'esprit de la philosophie positive. L'œuvre de Smith aura marqué la transition entre sa phase métaphysique et sa phase positive. C'est assez pour la grandeur d'un homme d'avoir soulevé tant et de si graves problèmes.

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