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C'est dans Y Agriculture qu'un capital donné met en activité le plus de travail. Smith associe au travail de l'homme, non seulement celui des animaux, mais celui de la nature. C'est à la puissance productrice de la nature que le cultivateur doit la rente. La nature travaille conjointement avec l'homme, et, quoique son travail ne coûte aucune dépense, ce qu'il produit n'en a pas moins sa valeur aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus chers.
Après l'Agriculture, viennent les Manufactures, àans les travaux desquels, et c'est l'une des grandes erreurs de Smith, les forces physiques n'interviennent point; c'est la main de l'homme qui fait tout. Le capital manufacturier ajoute une moindre valeur au produit annuel de la nation.
Dans l'ordre de la Productivité, le commerce en gros se place au troisième rang... Le commerce embrasse le Transport pour Adam Smith : il ne met de travail productif en activité que celui des voituriers et des matelots qui transportent les marchandises d'un lieu dans un autre, ils mettent indirectement le travail agricole et manufacturier en opération.
Quand le capital d'un pays ne peut suffire à remplir ces trois fonctions, plus grande sera la part appliquée à l'agriculture et plus grande sera la quantité de travail productif mis en activité. La nature a fixé l'ordre dans lequel la nation doit appliquer ses capitaux, et ce n'est pas impunément qu'elle tenterait de l'intervertir.
Mais le commerce lui-même présente un ordre de subordination. Le capital, employé au Commerce intérieur d'un pays est celui qui augmentera le plus le produit annuel de la nation, en encourageant une plus grande quantité de travail productif dans ce pays. Car, à chacune de ces opérations, à chacun des échanges qu'il effectuera, il remplacera deux capitaux employés dans l'agriculture et les manufactures, et les mettra en état de continuer leur fonction dans le pays même.
Le capital employé à acheter, au moyen de produits
nationaux, des marchandises étrangères pour la consommation intérieure est celui du commerce étranger de consommation. A chaque opération il remplace, lui aussi, deux capitaux productifs, mais l'un des deux appartient seulement au pays considéré. Ce commerce diffère encore du commerce intérieur par la vitesce et le nombre d'actes qu'il accomplit dans le même temps, par conséquent par la quantité de travail productif employé, et finalement, par la valeur totale qu'il ajoute au Produit annuel de la Nation.
Enfin, le travail emplo3Té au commerce étranger de transport > à ce que nous appelons transit, est tout à fait enlevé au soutien du travail productif du pays pour soutenir celui des pays étrangers : car celui-là ne renouvelle jamais du travail productif national agricole ou industriel, mais seulement du travail étranger.
Tels sont les différents modes sociaux d'activité économique qui se présentent dans un ordre de subordination qui se confond avec l'ordre idéal des Physiocrates.
Suivre un ordre différent de celui-là, c'est évidemment réduire la richesse nationale : celle-ci dépend de la valeur du produit annuel de la Nation, et cette valeur est d'autant plus grande que le travail productif mis en œuvre est plus considérable. Dans un pays qui n*est pas assez pourvu de capitaux pour accomplir ces trois fonctions, tout commerce de transport ou transit, dont le capital pourrait être appliqué au commerce étranger de consommation, réduit Ja richesse nationa'e; — tout capital appliqué au commerce étranger de consommation, quandle commerce intérieur n*est pas assez pourvu, réduit la richesse nationale; — tout développement prématuré des manufactures tend à limiter le développement agricole, l'objet fondamental des applications du Capital, et l'emploi le plus productif.
Telle est la loi de subordination des applications du capital selon leur productivité.
XI. — Dynamique Economique. — 8.1? Lois Naturelles Leurs Perturbations Historiques.
La loi fondamentale du progrès économique est une déduction du principe psychologique d'action dont Smith cherche la vérification historique.
La tendance historique qui prédomine chez les nations jouissant de quelquepaix et de quelque tranquillité est dqe à l'accqmulation progressive du capital. A cette tendance historique, qui correspond à la prédominance définitive chez l'homme individuel de son intérêt et de l'épargne, en correspond une autre sur laquelle Smith insiste, comme pour chercher une convergence harmonique dans Révolution spontanée 4e Ja société. C'est, en effet, que les portions du revenu annuel qui sont distribuées comme profits de l'emploi des capitaux et comme rente de la terre semblent avpir de la prédilection pour les services improductifs, car à toutes les époques, c'est le fonds principal où puise le travail non productif Pr, Smith affirme qu'historiquement la part relative de la rente et des profits dans le produit annuel de la nation tend à se réduire : une portion croissante, à la fois absolue et relative, de ce produit tend cjonc à. rester dans les mains des travailleurs productifs, et le fonds qui alimente les consommateurs improductifs tend à décroître-
On retrouvera, avec l'éclaV des formules, dans Carey et F. Bastiat, cette tendance de l'histoire comme l'expression de l'harmonie, de l'ordre naturel qui résulte spontanément et nécessairement de l'opération Jibre de l'intérêt personnel. Là encore se révélera la filiation des systèmes. Là aussi le socialisme opposera à l'optimisme de l'Ecole, avec P. Leroux> Podbertus, Lassajle, une tendance historique régressive de la part proportionnelle du travail, liée à la loi d'airain du salaire.
L'intérêt social est que l'ordre naturel des emplois du capital soit suivi. Si les individus qui disposent des capitaux s'inspi-
raient directement de l'intérêt social, la solution du problème viendrait d'elle-même. Mais Smith reconnaît lui-même, à la fin du Livre III, que l'individu est toujours inconscient de l'intérêt collectif : « Le seul motif qui détermine le possesseur d'un capital, dit-il, à l'employer plutôt dans l'agriculture ou dans les manufactures ou dans quelque branche de commerce en gros ou en détail, c'est la vue de son propre profit. 77 n'entre jamais dans sa pensée de calculer combien chacun de ces différents genres d'emploi mettra de travail productif en activité, ou ajoutera de valeur au produit annuel des terres et du travail de son pays.
On surprend ici, sous son plus saisissant aspect, toute la philosophie de l'œuvre d'Adam Smith. La question se ramène à savoir si l'individu, en obéissant aux tendances de sa propre nature, s'adaptera à IVvolution sociale normale, à l'ordre de subordination naturelle des modes d'activité. Smith admettra une véritable harmonie entre les tendances de l'individu et l'ordre social.
Les nécessités physiques et le penchant naturel de l'homme s'uniront pour faire concorder l'ordre historique de succession des principaux modes d'activité productrice avec l'ordre de subordination des emplois du capital, que nous venons d'exposer.
C'est ainsi qu'Adam Smith va déduire de la nature de l'homme individuel une véritable loi dynamiq a e. enharmonie parfaite avec cette loi statique de subordination conçue au point de vue social. Cette.loi dynamique exprimera, ici encore, l'ordre des manifestations de l'intérêt personnel, de la tendance de l'individu à améliorer son sort.
Cet ordre de succession historique normal, déduit de la nature humaine, forme l'objet de la première partie du livre III, portant pour titre : De la marche différente des progrès de l'opulence chez différentes nations. C'est qu'en effet, après avoir dégagé du principe d'action de l'individu la marche normale de
l'opulence, qui coïncide avec l'ordre naturel et statique de subordination des emplois du capital, il exposera les perturbations que cet ordre a subies effectivement dans le cours réel de l'histoire. Ici encore, comme partout, nous retrouvons la méthode déductive, traçant a priori une marche idéale des phénomènes, et la méthode indue tive appliquée à vérifier ce mouvement et à en marquer les perturbations.
On considère en général, dans l'histoire de la science, que les deux premiers livres contiennent la doctrine générale d'Adam Smith. C'est encore ce qu'admet Ingram. Cependant, il serait plus rigoureux de dire que les deux premiers livres contiennent la statique économique de Smith, tandis que les livres III et IV contiennent sa dynamique économique. Et l'on ne peut scinder ces deux parties de l'œuvre, qui n'est évidemment complète qu'en tant qu'elle embrasse à la fois les ielations de coexistence des phénomènes économiques, l'ordre de leur dépendance et leurs rapports de succession historique. C'est ainsi que nous embrasserons l'œuvre dans son admirable unité, dominée par un même principe moral, servie par une double méthode scientifique.
Cette loi dynamique, déduite a priori de la nature humaine, c'est que l'individu, cherchant pour le capital dont il dispose l'emploi le plus avantageux, n'ayant en vue que son propre bénéfice et non celui de la société, est néanmoins conduit naturellement, ou plutôt ne'cessa irement, à préférer précisément le genre d'emploi même qui se trouve être le plus avantageux à la société La loi d'évolution spontanée de l'activité, économique individuelle est identique à celle qui exprime l'ordre de productivité des camtaux dans les différents emplois. Ici encore, l'individu réalise inconsciemment et involontairement le bien collectif en n'obéissant qu'à son intérêt personnel.
C'est qu'en effet, d'après Smith, la nécessité, autant que la prudence, conduit l'individu à incorporer son capital à l'agriculture ; elle satisfait aux premiers besoins de la vie, et le
capital incorporé au sol, et que lron a sous les yeux, est moins exposé que celui du manufacturier ou du commerçant.
L'industrie manufacturière, qui ne satisfait qu'à des besoins de commodité et de luxe et fait courir plus de risques, ne vient qu'ensuite. Des industries naissantes se groupent autour de l'agriculture. Ainsi s'établit le commerce entre les habitants des campagnes et ceux des villes ; les occupations et la subsistance des habitants des villes ne peuvent se multiplier qu'en raison de la demande que fait la campagne d'ouvrages manufacturés, et cette demande ne peut elle-même se multiplier qu'en raison de l'extension et de l'amélioration de la culture. « Si les institutions humaines n'eussent jamais, dit Smith, troublé le cours naturel des choses, les progrès des villes eussent marché à la suite de la culture et de l'amélioration de la campagne.»
Telle est la loi sociale déduite de la psychologie individuelle.
Mais cette loi n'exprimera que la tendance historique des faits, cette tendance sera livrée aux causes de perturbation les plus profondes. C'est ce qu'Adam Smith établira lui-même, après avoir interrogé l'histoire, cette fois armé de la méthode inductire.
L'ordre naturel des choses a été, en effet,tout à fait interverti dans tous les états modernes de l'Europe. C'est le commerce étranger qui a développé l'industrie des villes en lui ouvrant des débouchés lointains, et ce sont les manufactures et le commerce étranger qui ont donné effectivement naissance aux principales améliorations de la culture des terres, loin que ce soit la culture qui ait déterminé l'essor des manufactures.
Dans d'admirables chapitres du Livre III, Smith peint Je découragement de la culture qui suivit la chute de l'empire romain et la constitution àc la féodalité : ainsi fut entravée sa marche progressive. Au contraire, le commerce extérieur développa la prospérité des villes et communiqua l'impulsion à leurs manufactures, évolution dont l'Italie donna la première
]e spectacle. C'est à son tour l'influence des villes manufacturières et commerçantes qui détermina l'amélioration des campagnes en leur fournissant un marché vaste et rapproché, en y transportant leurs capitaux et en y introduisant par degrés un gouvernement régulier.
C'est ainsi que dans la plus grande partie de l'Europe, le commerce et les manufactures de la ville, au lieu d'être ce que l'ordre naturel conçu a priori exigeait, l'effet de la culture et de l'amélioration des campagnes, en ont été la cause. Mais Adam Smith a soin de montrer que cet ordre historique, bien qu'il aboutisse au résultat d'améliorer la culture, a été lent et incertain ; et pour essayer de confirmer sa loi déduite a priori il se reporte vers les colonies jeunes qui lui donnent le spectacle de l'ordre naturel où la richesse est fondée tout entière sur la culture et marque la supériorité des Etats-Uni?, alors colonies Anglaises, où la population double en 20 ou 25 ans, alors qu'elle met, pour doubler. 500 ans en Europe.
Nulle part, peut être. Smith n'a mieux mis en lumière ses méthodes que dans ce Livre III, que, beaucoup d'historiens de la science sont tentés de considérer comme une partie non essentielle de l'œuvre, alors qu'eue en est la portion dynamique. On retrouvera dans Carey l'influence tellement grande de cette partie historique de Smith, que j'ose dire qu'elle lui a inspiré à la fois sa classification des modes d'activité économique et sa théorie de leur évolution ; seulement, Carey a précisément repris, comme ordre naturel.ce que Smith a considéré comme ordre historique, plus lent et incertain que Y ordre naturel, qu'il avait lui-même conçu a priori. C'est le propre des conceptions a priori d'assigner ainsi un caractère négatif, non naturel ou au moins perturbateur.à l'histoire même, objet de l'induction directe. ÇV. Principes de la Science sociaie du Carey.ICh. VIII i. Frédéric List, dans sa réaction contre Smith, s'appliquera à restituer à l'évolution historique des manufactures son rôle positif et organique et son influence sur les progrès de la
culture (Système national, traduction Richelot. Introduction et L. II Ch. VII et suiv.)
XII. Dynamique économique. Action perturbatrice des Gouvernements. Système mercantile.
Le livre IV de la richesse des nations débute par une définition de l'économie politique. A première vue, il semble étrange que la définition de la science n'apparaisse qu'au milieu de l'œuvre. Ce serait la juger superficiellement. Elle est bien à sa place. C'est qu'en effet, Smith définit la science comme science pratique, poursuivant non pas seulement l'exposé d'une certaine classe de phénomènes et de leurs lois, l'exposé de ce qui est, mais la recherche de ce qui doit être. « L'économie politique dit-il. conside're'e comme branche des connaissances du législateur et de Vhomme d'e'tat. se propose deux objets •■ Le premier, de procurer au peuple.un revenu ou une subsistance abondante, ou pour mieux dire, de le mettre en état de se procurer lui-même ce revenu ou cette subsistance abondante. Le second objet est de fournir à l'Etat ou à la communauté un revenu suffisant pour le service public : elle se propose d'enrichir à la fois le peuple et le souverain. »
Cette définition est à sa place, car Smith va consacrer ce livre à l'étude des systèmes par lesquels le gouvernement a entrepris lui même de diriger, ou d'agir sur la direction des capitaux de la nation, et particulièrement du système mercantile.
Un historien de Smith, M. Delatour (p. 204), a rappelé que l'économie politique est une science théorique et qu'elle lait connaître les lois suivant lesquelles la richesse se produit, se conserve, se distribue, c'est à dire qu'elle fait connaître ce qui est, — et que l'Economie politique, telle que Smith la définit là, c'est un art ou une partie de la politique. Ce qu'il faut dire,
c'est que, pour Smith, la science théorique et la science pratique se confondent : qu'en effet, Smith va s'appliquer à prouver, par une argumentation complexe et savante que l'état doit s'abste' nir complètement de troubler le cours naturel des choses, te qu'il l'a exposé dans les trois premiers livres, ou plutôt dans les deux premiers, et qu'aux perturbations dérivant de l'intérêt des classes) exposées dans le IIIe livre, l'Etat doit s'abstenir d'ajouter celles qui dérivent des systèmes de politique économique.
Dès lors, pour Smith, ce qui doit être objet de la science pratique, c'est ce qui est dans des conditions de liberté absolue, et le rôle de l'Etat n'est pas d'intervenir d'une manière définie mais de s'abstenir d'intervention. Telle sera cette thèse fondamentale en laquelle les deux aspects de la science se con fondent.
Cliffe Leslie a regretté que l'ouvrage ne débutât pas par le IVe livre. C'est l'exposé critique des doctrines qui ont précédé la doctrine même de Smith, et cette critique eût mieux préparé l'exposé du système des livres I-II et même III. Cela est vrai en un sens, mais il faut dire cependant que le livre IV se rattache au III0 comme celui-ci aux deux premiers. Car le livre IV expose surtout comment les systèmes économiques antérieurs se rattachent à la politique, qui, depuis la chute de l'empire romain, a favorisé les arts, rindustrie^manufacturière et le commerce des villes, au détriment de V agriculture. Ce sont les théories antérieures à la science qui sont venues appuyer la politique empirique des classes et des gouvernements. Il y a ainsi un enchaînement très saisisable :
Liv. I-II et début du Livre III : Exposé de l'ordre et de V Evolution économique naturels.