BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N
PRÉFACE
Ce volume renferme l’histoire générale des États européens, de 1453 à 1789, c’est-à-dire depuis la fin du moyen âge jusqu’au commencement de l’histoire contemporaine. Sur les trois siècles et demi qui ont précédé 1789, on peut prononcer à présent le consummatum est. La Révolution française, qui tend de plus en plus à devenir une révolution européenne, sépare l’ancien régime, décidément bien mort, du régime nouveau que nos grands aïeux de la Constituante ont inauguré.
Le moyen âge avait été caractérisé par la prédominance des pouvoirs locaux et par le développement le plus complet des énergies individuelles, au moins parmi les seigneurs de la féodalité et la bourgeoisie communale ; les temps modernes le furent par la prépondérance du pouvoir central, ou l’autorité absolue des rois, et par l’action de l’État substituée partout à celle des communautés et des individus.
Mais, tandis que la puissance et toute la vie politique des nations se concentraient dans la main de leurs chefs, par un effort contraire l’esprit brisant ses entraves, se répandait partout et sur tous. La Révolution fut la lutte de ces
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deux forces opposées; comme leur conciliation, l’ordre avec la liberté, le développement de l’activité et des droits individuels avec la force de l'État est le problème de notre âge et sera le caractère dominant de la société future.
Je n’ai pas prétendu faire entrer dans ce volume tous les faits, même considérables, qui se sont produits de 1453 à 1789, mais seulement donner un dessin rapide de la vie générale de l’Europe et des grands événements qui en marquent la marche progressive.
Le mot de révolution y revient souvent. C’est que je n’en connais point d’autre pour exprimer ces modifications qui s’opèrent continuellement dans la vie des nations. La science a démontré qu’il n'est pas un de nos organes dont les éléments ne soient en un court espace de temps, complètement remplacés. Si le corps de l’homme est ainsi le théâtre d’un travail incessant de renouvellement et de transformation, quel ne doit pas être celui qui s’accomplit au sein du corps social sur lequel tant d’influences exercent leur puissante action?
Il est des personnes que ce seul mot etTraye et fait fuir. N’ayons pas de ces terreurs d’enfant; regardons toute chose en face, et nous verrons le fantôme menaçant se changer en un conseiller prudent et nécessaire.
Pourquoi le nom qui sert à désigner la sagesse éternelle lorsqu’il s’agit des mouvements du ciel, deviendraitil une cause d’épouvantement, quand il faut peindre les mouvements généraux du monde moral. Dieu qui a fait l’homme, comme il a fait les astres, est dans les uns aussi bien que dans les autres.
L’histoire des temps modernes regardée, je n’ose pas dire de haut, mais de loin, se ramène à un petit nombre de faits dominants. Le reste est épisodiqpie.
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D’abord la révolution politique qui remet aux mains des rois l’autorité possédée auparavant par les seigneurs, avec ses conséquences inévitables : les grandes guerres extérieures. Les rois, en effet, ne résistent pas à la tentation d’user des forces nationales dont ils disposent pour satisfaire leur ambition personnelle. Charles VIII, Louis XII et François vont chercher au delà des Alpes des couronnes que d’autres saisissent, et le résultat des premières guerres d’Italie est la domination de l’Espagne et de la maison d’Autriche sur la Péninsule.
Pendant que les rois sont aux prises, le long de toutes leurs frontières, Christophe Colomb, Raphaël, Copernic, Rabelais et les prédécesseurs de Bacon et de Descartes trouvent de nouveaux mondes. C’est le grand commerce maritime qui naît pour les nations occidentales, les métaux précieux qui, par leur soudaine abondance, produisent des effets analogues à ceux dont nous sommes témoins, et la richesse mobilière qui s’amasse dans les mains roturières. Ce sont aussi les arts, les lettres, la science et la philosophie qui changent; en un mot, la révolution, ou, comme les hommes du seizième siècle l’appelaient d’un nom expressif et charmant, la Renaissance, qui se fait dans les idées et dans les intérêts; comme elle s’est faite dans la politique et qui se produit même dans les croyances.
Mais le passé vaincu se débat contre sa défaite. La féodalité essaie de revivre en se servant du protestantisme; si elle échoue en France, oit Henri IV retrouve sous les débris sanglants amoncelés par les guerres de religion, les droits et l’autorité de François 1", elle réussit en Allemagne, où la paix d’Augsbourg, prélude des traités de Westphalie, consacre l’indépendance des princes et la ruine définitive de l’autorité impériale.
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Dans le même temps, les catholiques déterminent au sein de l’Église, par le concile de Trente et la création de l’ordre des Jésuites, un mouvement de concentration pareil à celui qui s'est accompli dans la société politique. L’autorité absolue de la monarchie pontificale est fondée, et, contre l’esprit nouveau, Rome s’arme enfin d’austérité et de discipline. Philippe II met au service de la restauration catholique les trésors du nouveau monde et ses vieilles bandes espagnoles. Le grand combat des croyances s’engage; mais la victoire reste aux idées de tolérance représentées par Henri IV. L’Espagne baisse et la France monte.
Dans la seconde moitié du seizième siècle, tout avait pris la forme religieuse : les aspiration^ démocratiques des grandes villes s’appelaient la Ligue; les désirs d’indépendance de la noble.sse provinciale, le calvinisme; et la royauté était tour à tour de l’un ou de l’autre côté. Au dix-seplième, tout redevient politique. Richelieu, un cardinal d’Éiat, comme le pape appelait dédaigneusement ce prêtre allié des puissances protestantes, en est la plus haute expression et, grâce à lui, la prépondérance exercée par la maison d’Autriche passe à la maison de Bourbon.
Mais Louis XIV commet la même faute que Charles- Quint et Philipiie II, en reprenant, à son compte, leurs ambitieux projets; il abandonne la politique traditionnelle de la France, celle de François I", de Henri II, de Henri IV et de Richelieu ; il répudie nos alliances protestantes; il épuise la France pour dominer l’Europe, au nom de sa race qu’il rend envahissante, comme au nom du catholicisme qu’il rend persécuteur, et il descend au tomoeau, aussi triste que les gi'ands vaincus de l’âge précédent, découronné de sa gloire, avec la douleur de voir
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monter à l’horizon des astres nouveaux qui éclipsent le sien. C’est Louis XIV qui a fait la grandeur de la Prusse et de l’Angleterre.
Au dix-huitième siècle, la France continue de descendre politiquement; elle semble perdre, à Rosbach, jusqu’à ses qualités militaires et n’a pas plus de grands généraux que de grands évêques ou de grands ministres. Une autre puissance d’autrefois, l’Autriche, a le sort de la France. Elle perd, en Allemagne, une vaste et riche province; en Italie, un royaume, et, par un étrange renversement des idées politiques, ces deux irréconciliables ennemies qui s’étaient, pendant deux siècles, disputé la suprématie, s’unissent sans pouvoir relever leur honneur militaire, ni leur fortune compromise.
En face de ces vieilles monarchies qui déclinent, de jeunes et vaillants États grandissent.
L’Angleterre achève de saisir l’empire de l’Océan, tandis que le temps affermit et consolide son heureuse révolution de 1688 ; la Prusse, avec Frédéric II, double ses forces et prend conscience de sa nationalité; la Russie, sous Pierre le Grand et Catherine II, naît, s’élève et projette déjà son ombre menaçante sur la moitié orientale de l’Europe.
Mais, au delà de l’Atlantique, les colonies anglaises s’insurgent et triomphent. Ce n’est pas seulement l’indépendance de l’Amérique que le drapeau étoiié porte dans ses plis, c’est encore une politique commerciale qui va produire dans les intérêts économiques du monde une révolution nouvelle. Au bout de la victoire de Washington, il y avait, pour un avenir qui est le présent d’aujourd’hui, l’abolition des monopoles, de la traite et du système colonial dont Colbert avait donné la formule rigoureuse. La
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liberté du commerce, des colonies et des mers était en germe dans la liberté des insurgents d’Amérique.
Tandis que par delà l'Océan un peuple nouveau apparaît, au milieu de notre vieux monde, un peuple ancien, héroïque, nécessaire, est effacé de la liste des nations. La Pologne est envahie et démembrée; la Prusse, la Russie et l’Autriche s’en partagent les lambeaux sanglants. Crime politique qui a fait couler des torrents de sang et de larmes dont les sources ne sont pas taries.
L’Angleterre, la France l’ont lais*sé s’accomplir, absorbées qu’elles étaient l’une et l’autre par leurs préoccupations domestiques ; celle-là par la guerre d’Amérique qui s’approchait; celle-ci par la fermentation des esprits qui devenait redoutable.
La France au dix-huitième siècle avait retrouvé dans les lettres l’influence qu’elle avait perdue dans la guerre. Les peuples qu’elle ne dominait plus par les armes subissaient l’influence de son esprit. Ses vainqueurs môme parlaient sa langue, lisaient ses livres et se laissaient vaincre par ses idées. Qu’importait à Voltaire que la France perdît le Canada, à Buffon, à Diderot, à d’Alembert, aux philosophes et aux gens de lettres de ce temps que les Russes allassent à Constantinople et les Prussiens à Varsovie? Ils avaient bien autre chose à faire que de s’inquiéter du sort d’une province, même d’un empire. Ils cherchaient l’homme, croyaient l’avoir trouvé et comptaient en faire un citoyen. Ils étudiaient la société, l’estimaient mal construite et voulaient la rebâtir. C’était une civilisation à refaire. Pour des ouvriers si ardemment occupés à une telle œuvre, qu’était le bruit d’une pierre qui se détachait du vieil édifice et tombait?
Ceux mêmes qu’ils semblaient menacer les écoutaient
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avec déférence. Les potentats courtisaient ces rois de l’esprit. Ils mettaient partout leurs idées en expérience, et, malgré les guerres, il se fît alors d’un bout à l’autre de l’Europe un immense travail de réformation. On sentait qu'il existait au sein de la société moderne un profond désaccord ; que, par les institutions on était bien loin encore dans le passé, tandis que par les idées on vivait déjà dans l’avenir. Les princes voulurent rétablir l’harmonie. Pour nos économistes, ils firent des routes, des canaux, de l’agriculture ; pour Beccaria et Montesquieu, ils adoucirent les lois pénales et améliorèrent en beaucoup de poinls la législation; pour Voltaire, ils parlèrent de tolérance, chassèrent les jésuites, diminuèrent les couvents et cherchèrent le bien public.
Mais ils cherchaient encore, et déjà quelques-,’r.s, comme Joseph II, étaient morts à la peine; d’autres, comme Charles IV ou Ferdinand IV, retombaient dans l’ancienne quiétude, lorsque la digue, malheureusement opposée en France à des vœux légitimes et derrière laquelle on avait laissé s’accumuler les grandes eaux, céda et tout fut emporté par le torrent furieux.
Une leçon sort de ce livre ; elle est exprimée par une belle parole de l’empereur Napoléon III. « L’histoire dit « hautement aux rois : « Marchez à la tête des idées de « votre siècle, ces idées vous suivent et vous soutiennent ; « marchez à leur suite, elles vous entraînent; marchez « contre elles, elles vous renversent. »