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CHAPITRE XXIV

Vers la fin dn dix-septième siècle, la Russie comprenait déjà un immense territoire qui s’étendait de la mer Glaciale à la mer Caspienne. Ses habitants, relégués aux confins de l’Europe et de la civilisation, semblaient à peine des hommes aux rares marchands anglais ou hollandais qm trafiquaient dans leur pays. Mais la servile abjection du. paysan devant les nobles et des nobles devant le czar, mettait aux mains de de celui-ci un instrument redoutable : le despotisme. Dès le temps de Colbert, le savant Huet, évêque d’Avranches, disait : « S’il s’élevait quelque jour parmi eux un prince qui façonnât leur esprit féroce et leurs mœurs âpres et insociables, et qui se servît utilement de leur multitude , cette nation deviendrait formidable à ses voisins. » Pierre le Grand accomplit la prédiction de l’évêque.

Lorsque Fédor III, l’aîné des fils d’Alexis, mourut en 1682, le titre de czar fut partagé entre ses deux frères, Ivan et Pierre; mais l’autorité resta aux mains de leur sœur Sophie. En 1687, Pierre, arrivé à l’âge de 17 ans, réussit à confiner cette princesse ambitieuse dans un couvent, et décida son frère , pauvre infirme, à peu près aveugle et muet, à se démettre du pouvoir. C’était, guidé par le Génevois Lefort, qu’il avait préparé et accompli cette révolution. Lefort lui vantait sans cesse les arts de l’Europe et l’autorité de ses rois, l’oi^anisation de leurs armées et de leurs flottes, Pierre voulut avoir, lui aussi, une marine, une armée.

Dans l'impatience d’essayer ses forces naissantes et de s’approcher de cette mer Noire où il rêvait déjà d’avoir une flotte puissante, il déclara, en 1695, la guerre à la Turqjjip. Elle ne fut point brillante, bien qu’il eût pris Azof (1696). Il sentit que, pour réussir dans ses projets, il fallait qu’il s’initiât lui-même aux secrets de la civilisation européenne; et il alla visiter les nations policées de l’Occident. En 1697, il quitte Moscou, se rend en Hollande, à Saardam, et là, pendant plusieurs mois, sous le nom de Pierre Micbaeloff, et généralement appelé par ses compagnons Peterbaas (maître Pierre), travaillant comme un simple ouvrier du chantier, il apprend l’art de construire un vaisseau, de le lancer, de le gréer, de le gouverner, et il envoie dans ses États une

colonie d'artisans, de marins, d’ingénieurs, d’ouvriers de toute espèce. Il va ensuite étudier l’Angleterre et son industrie, l’Allemagne et son organisation militaire. A Vienne* il apprend une révolte des strélitz, corps redoutable qui rappelait les prétoriens de Rome et les janissaires de Turquie. Pierre avait déjà failli être leur victime en 1682. Cette fois, c’était la princesse Sophie qui les soulevait du fond de son cloître pour ressaisir le pouvoir. Pierre accourt, fait pendre ou rouer 2000 des mutins, en fait décapiter 5000 autres, et, armé d’une hache, remplit lui-même l’office de bourreau. Pendant plus d’un mois, il tua ainsi de sa main, et chaque jour davantage (1698). Plus tard il se faisait amener encore, durant ses orgies, des strélitz tirés de prison, et montrait son adresse en abattant leurs têtes. Le corps fut aboli sans résistance. Une révolte d’anciens strélitz, à Astrakan, en 1705, et une autre des cosaques du Don, à Azof, furent vite réprimées. Le czar fit aux cosaques le même honneur qu’aux strélitz ; 84 de leurs chefs envoyés à Moscou, périrent de sa main.

Lefort est mort en 1699, le czar continue les réformes. Il organise des régiments sur le modèle de ceux qu’il a vus en Allemagne : exercices réguliers, vestes courtes et uniformes. U astreint les fils des boyards à servir comme soldats ou matelots avant d’être officiers. Il fait traduire des livres étrangers traitant du génie et de l’artillerie, et fonde une école sous le nom d’école des cadets de marine, d’autres pour les mathématiques et l’astronomie. H dote Moscou d’un hôpital. U établit de verste en versto (1068 mètres) des poteaux peints pour guider les voyageurs et les marchands, et il fait commencer le canal de jonction entre le Don et le Volga. Mais il oublie que le commerce ne prospère que là où il n’a rien à craindre des caprices d’nn pouvoir ombrageux ou avide. Ce goût pour les choses de l’Europe, il le pousse jusqu’à la manie, et la cour adopte de nouveaux usages, mais le peuple les repousse. Des modèles de justaucorps étaient pendus aux portes des villes, et on coupait la barbe et les robes à qui ne payait pas l’impôt fixé pour les défenseurs obstinés des anciennes coutumes.

Afin d’encourager le mérite par la distinction, il fonde, à

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