CHAPITRE Vm
quoiqu’ils se fussent vendus fort cher à tous les deux, et nommèrent Frédéric le Sage , électeur de Saxe ; mais il refusa et conseilla aux princes de choisir Charles d’Autriche, plus intéressé que personne, à cause de ses Etats hérétaires, à défendre l’Allemagne contre les Turcs. On redoutait d’ailleurs le despotisme du roi de France. Charles fut proclamé empereur. Ses représentants avaient promis qu’il ne ferait la paix ou la guerre et ne mettrait aucun État au ban de l’Empire qu’avec l’assentiment de la diète; qu’il donnerait tous les emplois à des Allemands, et fixerait sa résidence en Allemagne.
A part le ressentiment de cet échec, François I" avait plus d’im motif sérieux pour combattre le nouveau césar. S’il est douteux en effet que Charles-Quint ait jamais aspiré à la monarchie universelle, au moins*est-il certain qu’on pouvait le craindre, et à coup sûr il mettait en péril l’équilibre européen, lui qui venait de réunir sous sa domination les Pays-Bas, l’Autriche, le royame des Deux-Siciles , l’Espagne , le Nouveau Monde, enfin l’empire. Que manquait-il à l’ambitieux qui avait pris pour devise : Plus ouhre (toujours plus loin), pour être un nouveau Charlemagne ? la France. Il appartenait donc à la France de résister à cette ambition menaçante, et ç’a été son honneur de défendre contre la maison d’Autriche l’indépendance des États européens, et par suite la civilisation du monde.
Dans cette lutte qui allait durer deux siècles, l’inégalité des forces était plus apparente que réelle. La maison d’Autriche avait de plus vastes domaines; mais ils étaient disséminés, séparés par des mers, par des États ennemis ou étrangers. La France était compacte ; et rien n’y faisait obstacle à la volonté du souverain : le concordat venait de placer le clergé sous sa main ; la noblesse et le tiers état y étaient depuis longtemps. François I" se vantait lui-même d’avoir mis les rois hors de page, et, le premier de nos rois, il signa ses ordonnances de cette formule : car tel est mon bon plaisir. Charles-Quint avait à lutter contre des résistances intérieures et des embarras de toute nature. Nulle part il n’était libre de ses mouvements. En Espagne, c’était l’opposition des comniunèros et les privilèges des provinces ; en Flandre, la tur-
bolence des bourgeois; en Allemagne, les protestants, en Autriche, les Ottomans ; sur la Méditerranée, les Barbaresques. L’Amérique ne lui versait pas encore ses trésors, tandis que François I" puisait à volonté dans la bourse de ses sujets, Ainsi s’explique la résistance victorieuse de François I", malgré la supériorité de talents que possédait l’empereur.
Les deux rivaux cherchèrent d’abord des alliés. Là, comme dans la poursuite du trône impérial, Gharles-Quint l’emporta. Tandis que François I" ne réussissait, à l’entrevue du camp du Drap d’or, qu’à blesser l’amour-propre de Henri VIII en l’éclipsant par son luxe élégant et ses grâces chevaleresques, Charles s’adressait à Wolsey, le ministre dirigeant du roi d’Angleterre, lui promettait la tiare, et s’assurait l’alliance anglaise. Léon X, effrayé des progrès de la réforme après l’avoir trop méprisée, se déclara également pour l’empereur.
Battu en diplomatie, François espéra mieux de la guerre. Il la fit d’abord indirectement. Il donna à Henri d’Albret 6000 hommes pour envahir la Navarre, que Gharles-Quint retenait contrairement aux stipulations du traité de Noyon; il fournit d’autres troupes au duc de Bouillon, qui avait de son côté des griefs contre l’empereur, et attaquait, en son propre nom, le Luxembourg. Mais les Français furent battus en Castille, où ils arrivèrent trop tard pour donner la main aux communeros révoltés et à leur héroïque chef, don Juan de Pâdilla (voy. p. 53). Le duc de Bouillon ne fut pas plus heureux, et les impériaux vinrent assiéger Mézières. Heureusement Bayard se jeta dans la place, la défendit six semaines, et donna au roi le temps d’accourir avec son armée. L’ennemi recula en désordre, et les Français se vengèrent par une invasion dans les Pays-Bas (1521). Mais en Italie, Lautrec, qui avait irrité la population par un gouvernement dur et rapace, fut obligé d’abandonner Parme , Plaisance , même Milan. C’est pour subvenir aux frais de cette campagne que furent créées les premières rentes perpétuelles sur l’hôtel de ville, origine de la dette publique en France. Le roi, faisant argent de tout, avait aussi vendu vingt places de conseillers au parlement de Paris, et fait fondre une grille d’argent que Louis XI avait donnée à Saint-Martin de Tours.