‹ Histoire des théâtres de BordeauxChapitre 12 sur 55 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Concession faite aux jurais et aux actionnaires. — Louis est mal vu du corps de ville et du Parlement. — Plaintes des jurais. — Le contrôleur général envoie un inspecteur; Correspondance des jurais à ce sujet. — Mémoire de Louis aux jurais; Délibération prise à ce sujet. — Turgot parvient au ministère ; Mesures qu'il prend contre le corps de ville; Sa lettre aux jurais. — La ville perd ses octrois ; M. de Clugni les lui fait rendre.

Le Roi s'était réservé , par un article de ces mêmes lettres-patentes, le pouvoir de disposer, pendant trente années, de la dite salle, ainsi qu'il le jugerait à propos , sans que la ville pût prétendre , pour raison de ce, à aucune indemnité. Aussi, par un arrêt du conseil, du 25 décembre 1773, usa-t-il largement de cette faculté , en accordant la salle de spectacle aux actionnaires de l'ancien Waux-Hall, pour en jouir pendant trente années ; le tout gratuitement et sans aucune espèce de redevance. C'était plus qu'ils Ti'avaient demandé (1).

Le corps de ville se trouvait ainsi lésé dans ses droits. Obligé en outre de reporter sur les travaux delà salle, une partie d'un emprunt fait à Gênes , pour la reconstruction de l'Hôtel-de-Ville , projet qu'il fut aussi obligé d'abandonner; pressé d'un autre

(1) Cet arrêt fut ensuite révoqué par relui du 50 mars i775.

côté par le domaine, qui avait déjà réussi à dépouiller la ville de ses fiefs, et la privait de la meilleure partie de ses revenus; subissant de plus une augmentation de contribution; forcé de rembourser 563,156 livres, et obligé, pour activer les travaux du théâtre, de faire un nouvel emprunt de 200,000 livres, prescrit par les lettres-patentes du 4 septembre ; telle était la situation exceptionnelle dans laquelle se trouvaient les jurats lors de l'arrivée de Louis à Bordeaux. On conçoit que le nouvel échec que ces officiers municipaux venaient d'éprouver par le choix de cet architecte , joint à tous les embarras dont nous venons de parler, ne dut pas attirer à Louis un accueil et un concours bien amical ; aussi fut-il en butte, dès les premiers jours de son arrivée , à des tracasseries , à des contrariétés sans nombre. Une allée d'arbres servant de prolongement à celles de Tourny , et s'étendant jusques à la grille du Chapeau-Rouge , occupait une partie du terrain où Louis devait bâtir; il proposa aux jurats de la faire disparaître ; ceux-ci qui n'attendaient qu'une occasion de querelle, jetèrent les hauts cris à cette proposition , et ayant recruté une partie de la bourgeoisie et quelques membres du Parlement, ils s'opposèrent formellement au projet de l'architecte , qui n'eut d'autre ressource que de s'adresser au maréchal de Richelieu. Le gouverneur dissimula, fit rassembler la nuit suivante deux cents ouvriers qui abattirent et enlevèrent les arbres. Cet acte d'autorité du gouverneur dut exciter, comme on le pense bien, des plaintes et des murmures; mais

le fait était accompli, et rien ne semblait plus devoir s'opposer aux travaux de l'architecte , lorsqu'il survint encore d'autres entraves. Écoutons Louis lui-même dans le travail qu'il a publié en 1782, et qui renferme les plans gravés de sa salle de spectacle : « La fondation » d'un édifice est un travail trompeur , parce qu'on » ne peut pas juger d'avance de la nature des fonds, » ni de tout ce que recouvrent les surfaces. Celles-ci » cachaient les fondements d'un monument antique à » détruire (les Piliers de Tutelle); un chenal aussi » très-ancien , qui recevait les eaux de la rivière , » présenta des obstacles auxquels il fallut remédier » par des épuisements pénibles, des pilotis nombreux » et des grillages, et en les comblant d'un amas de » pierres considérable. Enfin, dit Louis, il nécessita » de regagner, par des constructions, une pente que » l'instabilité du sol avait encore augmentée. Tous » ces objets produisirent des dépenses inattendues , » mais qui n'étaient pas faites pour arrêter ; aussi » bientôt tout est détruit, les fondations, et les sou- » terrains de la salle de spectacle se construisent » avec autant de solidité que de promptitude, et » l'ouvrage est prêt à sortir de terre , mais ici Louis XV » meurt , et tout va s'arrêter. »

Dans une entreprise aussi importante que celle qu'il dirigeait, l'architecte n'avait pas voulu assumer sur lui toute la responsabilité. 11 avait associé à ses travaux plusieurs hommes de l'art. Bonfin , comme architecte de la ville , fut nommé contrôleur des travaux de la salle de spectacle; les frères André Durand et Ga-

briel Durand remplirent, les fonctions d'appareil leurs; Maquet devint l'inspecteur des travaux ; Dufart , à qui nous devons notre Théâtre-des- Variétés, fut employé, ainsi que Lhote, comme dessinateur ; Godefroy et Chalifour, comme entrepreneurs.

Ces précautions ne suffisaient point à Louis. Prévoyant tout ce que la cabale et l'intrigue pourraient imaginer d'entraves et de déboires contre lui, il partit pour Paris vers le commencement de janvier, afin d'obtenir du contrôleur général Terray qu'il vouliit bien envoyer à Bordeaux un homme de l'art qui pût vérifier et certifier tout ce qui avait été fait ou qui restait à faire des travaux de la salle . ainsi que les devis et marchés faits avec les entrepreneurs et les artistes ; comme aussi les ressources financières de la ville pour soutenir son entreprise.

Louis, en agissant ainsi, ne se dissimulait point combien sa démarche allait contrarier les jurats , si jaloux de leurs prérogatives, et, sans aucun doute , redoubler leur mauvais vouloir à son égard ; mais il croyait devoir prendre ses précautions à tout événement.

Le maréchal de Richelieu appuya vivement sa demande, et les jurats reçurent, sous la date du 2 avril 1774, un avis du contrôleur général , pour leur annoncer l'envoi à Bordeaux du sieur Paris, architecte très-versé dans la partie des calculs , pour lui rendre un compte exact de tout ce qui concernait les travaux, faits ou à faire, à la salle de spectacle, enjoignant aux jurats de lui fournir tous les renseignements uti-

les, et de ne s'opposer en rien à la surveillance qu'il croirait devoir exercer.

Les jurais, furieux et atteints clans leurs privilèges, perdirent toute réserve. Ils s'adressèrent successivement au maréchal de Richelieu, au président de Gascq et enfin au contrôleur général lui-même.

« 9 avril 1774.

» A Monseigneur le Maréchal de Richelieu.

» Monseigneur,

» Nous venons de recevoir, dans le moment, une » lettre de M^^" le Contrôleur général , dont nous avons » l'honneur d'envoyer une copie à Votre Grandeur. » Nous n'avons pas besoin de vous faire des obser- » vations sur le sujet de cette lettre, et le départ du » courrier ne nous le permet même pas. Vous pen- » serez sûrement d'où vient l'entreprise. Depuis bien » des jours , nous avions eu quelques avis des rai- » sonnements qu'on avait faits , chez le commissaire » départi , sur le fait de la salle et sur les éclaircis- » sements qu'on faisait prendre sur toutes nos démar- » ches relativement à cet objet, sur lequel on cherche » à nous gêner, comme sur tous les autres.

» Nous sommes, etc. »

« 11 avril 1774.

» Monsieur de Gascq , premier-président,

» Nous avons reçu , samedi , de M^"" le Contrôleui- » général , une lettre relative aux opérations du hi\-

» liment de la salle de sjiectacle , dont nous avons » cru que vousseiiez aise de connaître les dispositions. » La copie en est ci-jointe. Nous vous annoncerons, » Monsieur, qu'à la première lecture que nous en » avons prise, elle a fait sur nous une impression vive » de sensibilité et de mortification ; il s'en faut même » qu'elle soit entièrement détruite. Cependant, comme » toutes nos vues et nos soins ne tendent qu'au plus » grand bien de la chose, il s'en faut beaucoup que » nous ayons à craindre qu'on cherche à s'en convain- » cre par les plus grands détails ; le concours de » l'homme proposé par M. le Contrôleur général, s'il » ne blesse pas d'ailleurs d'autres vues , ne pourra )) jamais que contribuer à nous faire donner plus » d'éloges.

» Nous sommes, etc.

« 19 avril 1774.

» A Monseigneur le Contrôleur général.

» Monseigneur,

» Nous avons reçu , le 9 de ce mois , la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire le 2.

» Nous attendons le sieur Paris , que vous envoyez » pour vérifier l'entreprise de la salle de spectacle. » Nous voyons , Monseigneur , avec le plus grand » plaisir, que vous voulez bien vous donner la peine » de faire vérifier, par les comptes que le sieur Paris » sera en état de- vous rendre, les moyens que nous

» avons employés et ceux dont nous nous proposons » de faire usage pour conduire, par les voies les plus » économiques, l'édifice à sa perfection. Cette atten- J » lion de votre part ne sert qu'à nous assurer de ' » plus en plus de l'intérêt que vous prenez à ce qui » concerne notre ville, et nous donne la confiance la » plus flatteuse en votre protection, parce que notre » administration ne peut que gagner beaucoup par » tous les détails dans lesquels le sieur Paris sera en » état d'entrer et de vous rendre compte. » Nous sommes, etc. »

Le président de Gascq fut le premier à répondre. On voit qu'il cherche à concilier les deux partis :

« Le ministre des finances , écrit-il aux jurais , » n'est-il pas dans le droit de se faire rendre compte » de ce qui tient directement ou indirectement à son » département? Si vous ne vous trouvez pas en situa- » tion, comme il n'y a que trop lieu de le craindre par » la position des affaires de la ville, de fournir aux dé- » penses nécessaires pour mettre vos bâtiments en état » de perfection, M^"" le Contrôleur général nesera-t-il » pas obligé d'y pourvoir au nom du Roi? Il me sem- » ble que dans cette occasion, comme dans toutes les )) autres, il agit en bon père de famille, etc., etc. »

Le maréchal de Richelieu leur écrit à son tour :

« Vous ne pouvez que gagner, je crois , aux

» éclaircissements qu'on vous demande. Vous devez » être fort aises des précautions qu'a prises M. le

» Contrôleur général, et je suis persuadé que M. Louis, » de même, n'en pourra être fâché »

En lisant la lettre adressée par les jurats au Contrôleur général Terray, il n'est pas difficile, à travers la flatterie et l'obséquiosité du style , de découvrir encore le dépit qu'éprouvaient ces magistrats ; mais , enfin, il fallait bien se calmer et rendre justice pour le moment aux talents de l'habile architecte. Jamais peut-être la réputation et le mérite de Louis ne reçurent un hommage aussi complet que celui qu'on peut voir dans la délibération du 25 juillet 1774, prise en jurade , pour répondre à un mémoire fort bien fait , dans lequel Louis prie le corps de ville de vouloir réglementer son traitement.

Nous offrons ici quelques extraits du mémoire :

« Deux décisions du conseil, savoir, une

» du 18 octobre 1748 et une du 18 juin 1752, et » plusieurs arrêts rendus depuis le 7 juin 1768, fixent » à un sol pour livre les honoraires qui doivent être » alloués aux ingénieurs des ponts-et-chaussées char- » gés des bâtiments du Domaine à Bordeaux. Or, il » faut observer, 1° que ces ingénieurs jouissent en » même temps d'appointements relatifs au grade qu'ils » occupent dans leur corps et aux diverses opérations » dont ils sont chargés ; 2° que les travaux du Domaine » qu'ils conduisent ne les empêchent point de se livrer » aux autres devoirs de leur état et ne les obligent » point à des dépenses extraordinaires puisqu'ils de- • » meurent toujours sur leurs foyers; 3" que les ingé-

» nieurs ne sont jamais exposés à négliger ou à aban- » donner d'autres occupations particulières et lucra- » tives, puisqu'ils sont absolument consacrés à celles » que le ministre leur confie »

» La position du sieur Louis, eu égard à la nouvelle » salle de spectacle, est absolument dans ce dernier » cas. Lorsque le zèle de M. le Maréchal pour l'em- » bellissement et l'utilité de la ville de Bordeaux , » lui eut fait obtenir la concession des terrains où se » construit cette nouvelle salle, et lorsque les bontés » dont il honore le sieur Louis le lui eurent fait choisir » pour en être l'architecte , cet artiste se livra dès » lors à cette seule occupation : son amour pour l'art » qu'il exerce, l'espoir d'augmenter son bien-être, et » sa reconnaissance pour les bontés de M. le Maréchal, » ne lui permirent plus d'en suivre d'autres.

» M. le Maréchal sait que le sieur Louis, après » s'être livré pendant sept à huit mois à la composition » des projets de la nouvelle salle, vint à Bordeaux , » l'année dernière, pour faire toutes les préparations » à l'exécution de ce projet. La connaissance particu- » lière du local, qu'il prit alors, et qu'il n'avait pu » se procurer plus tôt , l'obligea à changer plusieurs » parties essentielles de ses premiers plans ; et comme » l'instant de l'exécution pressait, il se concentra ab- » solument dans cette besogne , renonça à la pour- » suite de quelques travaux qu'il aurait pu avoir ail- » leurs, et abandonna à d'autres ceux qu'il se trouvait » alors chargé de diriger lui-même. Ce déplacement » était, à la vérité, indispensable pour seconder avec

» activité les vues de M. le Maréchal et de Messieurs » du corps de ville ; mais il a dû nécessairement causer » beaucoup de dérangements dans les affaires du sieur •^ Louis.

» Arrivé à Bordeaux , le sieur Louis se proposa deux » choses : célérité dans l'exécution et économie dans » les moyens. Quant à la première , il croit y avoir » satisfait, puisque ces messieurs ont paru contents » de l'avancement des travaux depuis le peu de temps » qu'ils sont commencés et les difficultés qu'il a fallu » vaincre. A l'égard de l'économie, voici comme il » s'est conduit :

» Le sieur Louis s'est toujours proposé pour pre- » mière loi , l'estime de lui-même , et quoique ses » honoraires, tels qu'ils soient fixés, ne puissent lui » être avantageux qu'à proportion des dépenses, il » espère mettre dans peu, sous les yeux de Messieurs » du Corps de ville, un état de celles qui ont été faites » jusqu'aujourd'hui, qui prouvent combien son intérêt » propre cède aisément à celui de l'affaire importante » qui lui est confiée.

» En voici des preuves :

» Comme c'est surtout dans le détail de la menui- » série, des décorations et des machines relatives au » théâtre que les dépenses peuvent devenir exorbi- » tantes, puisqu'il n'y a point de règles là-dessus, le » sieur Louis a amené avec lui un homme singuliè- » rement au fait de ce genre d'ouvrage. Cet homme » dirigera, sous lui, cette partie très-compliquée et » très-importante , en occupant des ouvriers qu'on

» paiera à la journée. On en fera de même pour la » charpente. Cet arrangement produira peut-être une » différence de plus de deux cents mille livres sur ce » qui arriverait, si l'on avait fait venir à grands frais » des machinistes, ainsi qu'on en a usé lors de la con- » struction du théâtre de Lyon. On est aussi en état » de prouver que les dépenses surabondantes faites » encore, à cet égard, à l'Opéra de Paris, n'ont eu » lieu que parce qu'on a négligé tous les moyens éco- « nomiques de l'espèce de celui-ci.

» Le sieur Louis observe maintenant que les dé- » penses auxquelles ses voyages à Paris pourront » l'obliger, lui deviendraient très-onéreuses si son » traitement n'y était pas pioportionné. Les voyages, « d'ailleurs, ne seront pas pour lui seul, et quand » même ses affaires personnelles ne l'obligeraient pas » à en entreprendre, il serait toujours forcé d'en faire » pour toutes les choses qui ont rapport à la décora- » tion de la nouvelle salle de spectacle, les marchés » pour toute la sculpture intérieure et extérieure , » pour la peinture et maintes autres choses qui ne » peuvent être faites qu'à Paris. Ce n'est que dans la » capitale qu'on peut trouver des artistes capables, » et où la concurrence des gens à vrais talents peut » faire espérer des conditions meilleures de leur part. » Il y a , à cet égard , bien des arrangements écono- » miques à chercher, et les voyages du sieur Louis le » mettront à portée de tirer avantage de toutes les » circonstances favorables.

. » Le sieur Louis a encore d'autres raisons qui prou-

» vent combien son déplacement lui deviendrait à » charge , si son traitement ne l'en dédommageait » pas. Indépendamment de quelques affaires particu- » Hères d'intérêt qui périclitent pendant son absence, » le sieur Louis a sa famille à Paris. Il y tient une » maison ; c'est un arrangement dont il ne peut se » dispenser, et toutes ces dépenses extraordinaires » diminueraient considérablement, à la longue, lebé- » néfîce qu'il peut espérer de l'affaire de Bordeaux, » si les bontés de M. le Maréchal et de Messieurs du » Corps de ville n'étaient pas un sûr garant du traite- » ment qu'il a lieu d'en espérer.

» D'après ces considérations, le sieur Louis propose » donc de supporter tous les frais de voyage qu'il fera » à Paris , tant ceux qu'il fera pour lui-même que » ceux qu'il sera forcé d'entreprendre pour l'utilité de » la Comédie ; et il demande les deux sous pour livre » des dépenses auxquelles monteront généralement » les travaux nécessaires pour porter la nouvelle salle » de spectacle au point de perfection assigné dans le » projet et dans les plans arrêtés par M. le Maréchal » et par MM. les Maire, Lieutenant de Maire et Jurais, » gouverneurs de la ville.

» Bordeaux, le 2 juillet 1774.

» Signé V. Louis. »

Nous donnons ici le considérant dont les jurais firent précéder la délibération par laquelle ils accordèrent à Louis un sol et demi pour livre, pour ho-

t * HISTOIRE DES THEATRES

Horaires , appointements et gratifications de ses peines, soins et frais :

« Lecture faite du dit mémoire , et considérant, soit la grandeur , la beauté et l'importance de cet édifice, soit la complication des détails immenses qui en sont les suites, les frais et sacrifices qu'exige du sieur Louis son déplacement presque continuel de Paris , où il habite ordinairement, les dépenses de voyages et frais de séjour à Bordeaux; enfin, les talents supérieurs de la composition des ]jla7is, joints à l'intelligence et aux moyens économiques de leur exécution de la part d'un artiste aussi célèbre , dont la réputation est publiquement reconnue ,

» A été délibéré, etc., etc., etc. »

Nous verrons plus tard les juiats se dédommager de cette contrainte et déclamer contre Louis avec autant d'empressement qu'ils en mettaient alors à lui rendre justice. ( Voir la Note D.)

Louis XV, ainsi que nous lavons dit plus haut, venait de mourir (10 mai 1774). Turgot , devenu contrôleur général sous le nouveau prince , voulut se rendre un compte exact de la situation financière de la ville de Bordeaux, qui lui avait été signalée par l'intendant de la province. A la suite de cet examen, ce ministre fit suspendre tous les travaux entrepris par les jurats , et particulièrement ceux du Grand- Théâtre; et, i)ar un arrêt du Conseil du 11 décembre 1774, M. Esmangard, nouvel intendant de la province, l'ut commis à la surveillance de ces mêmes

travaux et à la délivrance des fonds à payer, tontes choses dont lesjurats seuls s étaient mêlés jusque-là. Cette suspension de travaux portait un tort irréparable à l'architecte ; car les ouvriers , les artistes qu'il avait amenés de Paris ne pouvaient et ne voulaient point supporter les conséquences ruineuses d'un semblable chômage , et exigeaient journellement, ou la continuation des travaux, ou le prix intégral des journées qu'ils étaient obligés de perdre. Près de trois mois se passèrent ainsi. Louis se transporta encore à Paris, et l'arrêt du 7 mars 1775 permit enfin la réouverture des chantiers. Turgot le manda luimême à l'intendant :

« Je vous envoie, lui écrit-il, l'arrêt du Conseil » que S. M. a jugé à propos de rendre pour ordon- » ner la continuation des travaux de la salle de spec- » cle de Bordeaux , suivant les plans qu'elle a ap- » prouvés. S. M. vous confie, par un arrêt, la direc- 1» tion de ces ouvrages, par rapport auxquels vous » vous concerterez avec les ofiieiers municipaux. . . »

» Vous aurez soin , Monsieur , de m'instruire exac- » tement de la vente des terrains, de l'avancement » des travaux, et de m'envoyer chaque mois, comme » le prescrit l'arrêt , l'état des ordonnances que vous » serez dans le cas d'expédier , sur le receveur gé- » néral des domaines et bois, pour les diverses dé- » penees auxquelles ces ouvrages vont donner lieu. »

» Vous pouvez donner au sicui- Louis, dès ce mo-

76 lUSTOlRE DES THÉÂTRES

» ment, si vous le jugez à propos, ordre de repartir » pour Bordeaux , à l'etTet d'y diriger les travaux, » et je vous prie de lui donner toutes les facilités qui )) sont entre vos mains pour qu'il puisse les suivre » avec l'activité dont il est capable.

» Comme il est intéressant, non seulement de pro- » fiter de la belle saison , mais même, pour que la » vente des terrains soit avantageuse , d'établir la » confiance que la suppression des travaux pourrait » avoir altérée, je donne ordre aux officiers muni- » cipaux de tenir à votre disposition, sur les fonds » de l'emprunt fait à Gênes, une somme de 60,000 » livres que vous aurez soin d'employer aux pre- » miers travaux qui vont se faire , etc. , etc . , etc. »

L'arrêt du 11 décembre 1774 avait déjà excité le mécontentement des jurais. La lettre du contrôleur, dont ils reçurent copie, mît le comble à leur irritation :

« Cet arrêt. Monseigneur (disent-ils dans leur » dépêche ) , est en effet si contraire à tout ce qui » s'est pratiqué jusqu'à présent dans notre ville , il » blesse ou détruit d'une manière si dangereuse tous » les droits de son administration, et se trouve si fort » opposé, soit avec les lettres-patentes du mois de )i mai 1767 qui l'ont consacrée, soit avec celles du » 4 septembre 1773, par lesquelles le feu Roi a » fait concession à la ville des terrains pour la con- » struction de cette salle, que nous trahirions les de- » voirs de nos places ou la confiance de nos conci-

» toyens, et que vous-même n'auriez de nous que

» l'opinion la plus désavantageuse , si nous n'osions

» prendre le respectueux courage de vous en repré-

» senter les dangers et les inconvénients

» La construction de la nouvelle salle serait le » premier exemple contraire , et tout s'oppose , soit » par les faits, soit par les conséquences, à une pa- » reille violation des usages et des règles, etc., etc. »

Les jurats ne se contentèrent pas de cette protestation; ils joignirent les actions aux paroles, et se posèrent comme étrangers à tous les travaux qui s'exécutaient , affectant de séparer les intérêts de la ville de ceux de l'entreprise théâtrale. Ils apportèrent encore une telle négligence, un tel désordre dans les jours de convocation de leurs séances et dans la rédaction des délibérations qu'ils y prenaient, que le registre de 1773 à 177G , déposé aux archives de la ville, offre un grand nombre de lacunes, de transposition de dates , et conserve seulement toutes les preuves d'une négligence évidemment calculée.

Turgot ne leur laissa pas le temps de s'applaudir de leurs manœuvres. La lutte était engagée, et déjà l'architecte , qui était devenu le bouc expiateur des injures de la jurade , avait été malmené par celle-ci et forcé de recourir à l'intendant , lorsqu'arriva la réponse foudroyante de Turgot; elle n'était que le précurseur d'une rigoureuse mesure :

« Versailles, le 22 avril 1775.

» Messieurs ,

» Depuis la lettre que je vous ai écrite le 13 du courant , M. l'Intendant m'a envoyé une copie de votre délibération du 3 1 mars dernier au sujet de 60,000 livres que je vous avais marqué de prendre sur l'emprunt de Gênes, pour fournir aux premières dépenses de la nouvelle salle de spectacle, à la charge de vous rembourser de celte somme sur les produits de la vente des terrains.

» Je vois, par cette délibération, que vous avez proposé au sieur Louis de lui remettre cette somme en totalité ou en partie sur ses récépissés, ou enfin en la forme pratiquée jusqu'à présent.

» Il me semble, Messieurs, qu'il ne peut pas y avoir d'alternative à cet égard. Les 60,000 liv. en question doivent rester dans la caisse de votre trésorier. A mesure que les travaux avanceront, le sieur Louis arrêtera les mémoires des entrepreneurs et ouvriers ; et sur ces mémoires , vous délivrerez des ordonnances qui seront versées par M. l'Intendant, et ensuite acquittées par votre trésorier, etc. , etc.. »

« Au reste, Messieurs, je ne puis vous dissimuler mon mécontentement de la mauvaise volonté que vous mettez dans tout ce que le Roi et son Conseil croient devoir faire pour le bien de l'administration qui vous est confiée. Je vois que vous ne vous disposez nullement à exécuter l'arrêt du 7 niars der-

nier. On m'assure que vous n'avez point encore fait mettre d'alficlies pour la vente des terrains ; que vous n'avez point fait parapher par M. l'Intendant le registre sur lequel les enchères doivent être écrites; enfin, que vous n'avez encore j'ien fait de ce qui est ordonné par l'arrêt du 7 mars.

» Je dois vous prévenir que si vous continuez à vous conduire d'une manière aussi peu conforme aux véritables intérêts de la ville de Bordeaux, je ne pourrai me dispenser d'en rendre compte au Roi et de lui proposer de remettre entièrement à M. l'Intendant la conduite de la salle de spectacle , de lui attribuer le pouvoir d'en ordonner les travaux , de les payer et de vendre les terrains sans votre participation. Je vous ai dit, par ma lettre du 13 du courant, qu'on aurait pu l'ordonner ainsi par l'arrêt du 7 mars , et je vous en ai détaillé les raisons. Si le Roi et son Conseil ont cru devoir vous faire concourir dans cette opération avec M. l'Intendant , c'est parce qu'ils espéraient que vous justifieriez cette déférence par votre zèle pour les intérêts de la ville; mais si, au contraire , vous ne montrez , comme vous l'avez fait jusqu'à présent, que des vues directement opposées à celles qu'on avait droit d'attendre de vous. Sa Majesté ne pourra se dispenser de prendre les mesures nécessaires pour assurer le succès de cette opération et pour rappeler l'administration municipale aux principes qui doivent la diriger.

» Je suis. Messieurs, votre très-humble et trèsaffectionné serviteur. Signé Turgot. »

80 HISTOIRE DES TUÉATRES

La ville fut ensuite privée de ses octrois. Ce fut à la fois une calamité pour les jurats et pour l'architecte, car les fonds provenant de l'emprunt de Gênes étaient épuisés , et l'argent même qu'avait produit la vente de quelques emplacements se trouvait absorbé. De sorte que Louis, privé de ses ressources ordinaires, et pour ne pas suspendre encore ses travaux, se vit obligé de contracter des emprunts en son nom et de compromettre la sûreté de ce qu'il avait de fortune.

Les travaux n'avançaient que lentement, et cet état de choses menaçait de se prolonger, lorsque M. de Clugny parvint au ministère des finances. Ce ministre avait été antérieurement intendant de notre généralité. Il connaissait les besoins et les ressources de la ville de Bordeaux. Il portait de l'intérêt à Louis, ainsi qu'au monument que celui-ci avait entrepris. L'artiste devait donc tout espérer d'un semblable prolecteur. Son attente ne fut point vaine, et le premier acte de M. de Clugny fut de faire rendre à la ville ses octrois par un arrêt du Conseil du 24 novembre 1776, à la charge cependant de laisser de côté, chaque année, une réserve de 150,000 livres destinées à l'achèvement de la salle de spectacle , et successivement à d'autres constructions d'utilité publique. La ville put ensuite faire un nouvel emprunt de 394,319 livres 19 sous 3 deniers, et enfin les travaux reprirent avec une nouvelle vigueur, pressés surtout par le nouvel intendant Dupré de Saint-Maur, homme capable, ami des arts, et les cultivant lui-même.

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