CHAPITRE V
Le (lue ol la duchesse de Chartres a Cordeaux. — Les jurais toujours injustes à Tégard de Louis. • — Ressentiment de la Cour des Aides contre les jurais. — lîeniontrances au Roi faites par cette Cour, qui demande la suspension des travaux du théâtre. — Exigence des jurais. — Lettre de l'intendant Dupré de Saint-Maur. — Passage du comte d' .Artois, de Monsieur et de l'empereur Joseph. — Arrêt du 26 février 1779. — Achèvement du Grand-Théâtre. — Les artistes qui ont secondé Louis. — Appréciation de Louis.
Le duc et la duchesse de Chartres venaient (^'arriver à Bordeaux (12 avril 1776), et cette ville selait empressée, non seulement de leur rendre les honneurs dus à leur rang , mais encore de leur procurer les plaisirs qui pouvaient leur faire passer agréablement le peu de jours qu'ils avaient à rester dans nos murs. Plusieurs fêtes leur furent données par les francs-maçons d'abord, et ensuite par l'intendant, qui avait chargé Louis d'en dresser les détails. Louis nous apprend , à cette occasion , que la fête donnée à l'intendance, et dont on lui devait l'organisation, satisfit pleinement les princes et fit même un certain bruit , et qu'il dut à cette circonstance l'honneur qu'il obtint plus tard de devenir le premier architecte du duc de Chartres. Louis ajoute que ce prince ainsi que son épouse voulurent mettre le comble à leur bonté en posant la première pierre de son édifice. Or, nous ne pensons pas que Louis ait voulu se vanter seulement en avançant ce dernier fait, s'il n'avait pu, d'ailleurs,
le prouver par de nombreux témoins qui existaient encore lorsqu'il écrivait. Que penser alors du silence que les jurais en ont gardé ! Que l'on consulte le registre de jurade de cette année : on y trouvera bien le passage du duc et de la duchesse; la description de la fête donnée par la ville à Bardineau , avec le soin de citer l'architecte Bonfin comme l'ordonnateur de cette fête; la mention de celle de l'intendance, mais sans description et sans nulle mention de Louis ; quant à la pose de la première pierre pour l'élévation du Grand-Théâtre, les jurais n'en font nulle mention, bien que cette cérémonie dut avoir alors quelque retentissement. Ils se contentent de dire (sans doute par distraction) que le prince posa la première pierre d'une loge maçonnique. Cette petite malice n'a pas dii, il faut le croire, causer beaucoup de souci à notre architecte, qui était, comme nous l'avons dit, destiné à en éprouver bien d'autres. En voici une nouvelle preuve :
A l'occasion du passage du duc et de la duchesse de Chartres, et des fêtes qui leur furent données, les jurats n'avaient pas cru devoir, dans leurs invitations aux divers corps constitués, comprendre dans la même faveur la Cour des Aides, qui, aux termes de l'étiquette arrêtée par le duc de Chartres lui-même, devait en être absolument exclue. Cependant , grâces aux soins de M. de Noé, maire de Bordeaux, et de M. de Clugny, huit des principaux officiers de cette cour, représentant la députalion, furent admis. Mais la Cour des Aides, bien loin de se montrer reconnais-
santé de cette prévenance, garda un profond ressentiment de ce qu'elle regardait comme une insulte. Elle manda, quelques jours après, les jurais, les admonesta vivement sans vouloir admettre leurs explications, et attendit l'occasion favorable d'une vengeance plus complète.
Cette occasion se présenta bientôt, et Louis en reçut, comme toujours, le contre-coup. Par arrêt et lettres-patentes du 24 novembre 1776, le Roi venait d'accorder aux jurats la prorogation de plusieurs droits anciens et l'établissement de plusieurs droits nouveaux. La Gourdes Aides en prit occasion d'adresser des remontrances au Roi. Nous en extrayons le passage où celte Cour, relevant l'objet de la destination du nouvel impôt sur le sel , s'exprime ainsi :
« Votre Majesté sait qu'on élève à Bordeaux un » théâtre aux frais de la ville; mais elle ignore peut- » être, et nous devons le lui dire, que l'énorme dé- » pense qu'il occasionne effraie les habitants ! ! !
» Édifice d'un luxe scandaleux ! certainement dis- » proportionné à l'étendue de la ville et aux facultés » de ceux qui l'habitent, c'est là qu'iront s'engloutir » des millions. C'est là , on ne nous désavouera pas , » c'est là la principale cause de l'épuisement du re- » venu de la ville de Bordeaux. Et c'est là que l'on » eût versé une imposition prise sur la subsistance du » pauvre ! Et pourquoi, si les fonds sont épuisés, re- » courir à des impôts destructifs? Pourquoi ne pas » remonter à la cause même du mal, suspendre pour » quelque temps cette entreprise dévorante , mettre
» au moins plus de lenteur dans les travaux de sa » construction? » (1)
En mai et juin 1777, des hôtes illustres séjournèrent dans notre ville : le comte d'Artois (2) et Monsieur (frère du roi) ; l'empereur Joseph , sous le nom de comte deFalkeinstein. Si nous faisons mention du passage de ces princes, c'est pour ne rien omettre de ce qui peut se rattacher à notre architecte. Le duc et la duchesse de Chartres, le comte d'Artois et Monsieur ne manquèrent point d'adresser des compliments à Louis, sur les belles proportions et la disposition de toutes les parties du théâtre qu'il élevait alors. Il n'en fut pas de même du comte de Falkeinstein , prince aussi vaporeux que bizarre, et qui mettait un certain amour-propre à ne rien faire comme les autres. Laissons parler l'auteur d'une relation sur le séjour de l'empereur Joseph à Bordeaux , et nous serons assez bien renseignés sur le caractère de ce monarque.
(28 juin 1777) : « L'empereur (comte de FalkeinsteinJ » est parti de Bordeaux pour Bayonne, peu regretté » des Bordelais , mais surtout des femmes , envers » lesquelles il n'a été rien moins que galant , parti- » culièrement envers la présidente Virazel et Madame
(1) Le libraire Labottière fut interdit et condamne a une amende pour avoir imprimé ces remontrances.
(2) A l'occasion du passage de Monsieur et du Comte d'Artois, on donna au théâtre une pièce fort jolie, en nn acte, de Desforges le comédien , intitulée la Voix du Cœur. On joua également V \moureux de quinze ans, la Feinte par amour, les Racoleurs, et le Barbier de Séville. (Cette dernière pièce, disent les Mémoires du temps, fut beaucoup mieux jouée qu'a Paris. — Voir ta iioleD bis).
» Daugeardj qui, pour le mieux voir, avaient attendu » plusieurs heures sur son escalier. Il leur dit : Mes- » dames, je suis fort étonné que vous soyez si cu- » rieuses de m'envisager, car je ne suis ni Adonis ni » Cupidon.
» Une autre fois, il faisait annoncer qu'il irait au » spectacle; les loges se louaient, puis il ne sortait » pas. Aussi on écrivait de Bordeaux : Ce prince n'a » pas plu ici, et a paru sauvage. On a comparé sa » conduite à celle de Monsieur, qui, loin de critiquer » la Bourse, ainsi que l'a fait l'empereur, dit au ma- » réchal que s'il restait à Bordeaux, il voudrait loger » en ce lieu, tant il le trouvait beau.
» Le jour où l'empereur a été à la nouvelle Comédie, » les jurats n'osaient se montrer, à cause de la diffi- » culte qu'avait faite ce prince d'admettre personne. » Ils étaient cachés dans une loge. En sortant, cepen- » dant, le maréchal lui dit : Monsieur le Comte, voici » les jurals'de Bordeaux, qui désirent avoir l'honneur
» de vous saluer Mais il ne se donna pas la peine
» de les regarder.
» En un mot, tout son séjour s'est ressenti de la » mauvaise humeur qu'il avait contractée dès le pre- » mier jour, de se voir découvert et entouré de la mul- » titude qu'il ne peut souffrir.
» Le samedi , après midi , en sortant du Châtcau- » Trompette, il s'est rendu à la nouvelle salle de » Comédie , dans laquelle il n'a pas voulu permettre » qu'on laissAt entrer les femmes mômes des jurats. )> Il a beaucoup l'ritiqué ce bâtiment et a humilié
» l'architecte Louis. Le dimanche, il a v,u la Bourse, » qu'il a critiquée sans ménagement. »
Les récriminations de la Gourdes Aides atteignaient l'architecte Louis , plus encore que les jurats , et ceuxci affectant de se tenir à l'écart , semblaient se mettre à l'abri de tout reproche. L'intendant Dupré de Saint- Maur n'en jugea point ainsi ; il apprit à Paris, où il se trouvait alors , que les jurats avaient exigé de Louis un compte détaillé de toutes ses opérations. Louis, tout en conciliant le respect qu'il devait à ces magistrats, avec les prescriptions que lui imposaient les instructions ministérielles, se contenta de porter à rHôlel-de-Ville un état en bloc des ouvrages faits et de ceux qui restaient à faire; et comme les jurats exigeaient davantage , M. Dupré de Saint-Maur, prévenu de leurs entreprises, leur écrivit par le courrier suivant :
« Messieurs ,
» M. Louis n'a pas manqué à ce qu'il
peut vous devoir en se dispensant d'entrer, vis-à-vis de vous, dans des détails que le ministère sous lequel il est employé, est seul dans le cas d'exiger de lui.
» Au surplus. Messieurs, pour en revenir à vos vues économiques , il n'y a personne qui ne connaisse les dits moyens que vous proposez d'employer. Ils ont déjà été discutés sous mes prédécesseurs , et n'ont pas été adoptés, parce qu'ils sont réellement impraticables pour des édifices tels que celui dont il s'agit .
soit à raison de ce que , dans une entreprise aussi vaste , il y a une multitude de détails et d'événements qui ne peuvent pas être soumis à un calcul aussi précis, soit parce qu'on manquerait de sujets assez avancés ou assez hardis pour s'en charger, à moins qu'on ne leur présentât des bénéfices immenses. D'ailleurs il est reconnu que les ouvrages qui s'exécutent par régie , sont tous autrement durables que ceux qui ont été donnés au rabais. En effet , si l'on doit appréhender d'être trompé par des ouvriers , c'est bien plutôt lorsque leur bénétice peut s'augmenter en proportion de la mauvaise qualité de leur besogne et de l'adresse qu'ils emploient à en cacher les vices, que quand on les met dans le cas de n'avoir aucun intérêt à mal faire.
» Vous pensez que cette méthode a l'inconvénient d'être trop favorable à la cupidité de celui qui dirige l'entreprise. On vous a tout d'abord mis à portée de les surveiller, en créant, avec de bons appointements, un emploi de contrôleur pour le sieur Bonfin , votre architecte et votre homme de confiance. Croyez-vous que si mes prédécesseurs n'eussent cherché à prévenir de pareils soupçons, peu honnêtes cependant visà-vis d'un homme à talents , tel que celui qui est à la tête de ce grand ouvrage, ils se fussent prêtés à une dépense aussi inutile. Les mêmes égards m'ont empêché de la supprimer. Vous conviendrez pourtant vous-mêmes de la qualification que je lui donne , si vous faites réflexion que le sieur Bonfin ne nous a encore déféré aucun abus, ce (jui parait prouver qu'il
n'y en a pas eu ou qu'il ne les a pas aperçus, ou enfin qu'il aurait manqué à son devoir en ne les dénonçant pas aux personnes faites pour y remédier, ce que je ne puis me persuader
» Vous regrettez que l'on ne fasse pas plus d'usage des gens du pays, et qu'on paraisse leur préférer les étrangers ; les motifs qui ont dû décider sur ce point, sont assez frappants : 1° au prix où en est déjà la main-d'œuvre à Bordeaux , tout propriétaire qui a à bâtir était sûrement dans le cas de désirer qu'un atelier aussi considérable que celui de la construction de la salle de spectacle , ne se formât pas aux dépens des ateliers de maçons ou autres entrepreneurs de la ville. Il fallait pour cela admettre des ouvriers étrangers; 2" cette admission était encore plus utile pour former le goût des ouvriers du pays et exciter leur émulation. J'en dirais davantage si je ne craignais de choquer voire délicatesse, car il me semble que plusieurs arts sont presque encore dans leur enfance à Bordeaux , notamment celui du trait et de la coupe des pierres, l'art do la charpente, etc. ; j'en appelle à tout connaisseur qui donnera un coup-d'œil aux maisons que l'on bâtil encore aujourd'hui dans les différents quartiers de votre ville, etc., etc. »
L'estime d'un grand nombre de personnes de qualité et de mérite pouvait à la rigueur consoler Louis de toutes ces injustices. La jalousie et le mauvais vouloir ne pouvaient rien ôtcr à son talent, mais devaient souvent paralyser la marche des travaux, par le manque ou l'insudisance de fonds. Toute l'an-
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liée 1778 se passa ainsi en alternative de cessation , reprise ou ralentissement fie l'ouvrage; mais enfin l'intendant Dupré de Saint-Maur voulant mettre un terme à toutes ces lenteurs, persuada aux jurais d'adresser un mémoire au Roi pour en obtenir la jouissance et propriété de la nouvelle salle, leur promettant d'appuyer leur demande. Les jurais suivirent son conseil et n'eurent pas lieu de s'en repentir. Par arrêt du 26 février 1779, le Roi accorda « à la ville » de Bordeaux la jouissance de la dite salle et de ses » dépendances, nonobstant et sans avoir égard à » la réserve que le feu Roi avait faite de pouvoir » en disposer pendant trente années , par les dites » patentes du 4 septembre 1773, auxquelles Sa Ma- » jesté a dérogé et déroge à cet égard seulement; en » considération du présent don , Sa Majesté ordonne » que la dite ville paiera à compter du jour qu'elle » jouira de la dite salle et de ses dépendances, et en » retirera le loyer , et par année , savoir : à l'hôpital » Saint-André, la somme de 6,000 livres , et pareille » somme de 6,000 livres à l'hôpital des Enfants- » Trouvés, à titre de secours, et en rapportant quit- » tance des préposés des dits hôpitaux, et ordonne, » Sa Majesté , que les maire et jurais de Bordeaux fe- » ront travailler sans retardement à la dite salle de » spectacle pour la porter à sa perfection au plus tôt; » et lesautorise en conséquence à emprunter au denier » le plus ave^ntageux, et qui ne pourra excéder le » denier vingt, jusqu'à la concurrence de la somme » de 450,000 livres, sur laquelle somme sera resli-
» tuée celle qui a été avancée des deniers appartenant » à Sa Majesté , par le sieur Carcy , et le surplus sera » employé aux ouvrages restant à faire , après toute- » fois qu'ils auront été incessamment constatés par un » devis estimatif, fait et arrêté entre le sieur Bontin , » architecte de la ville, et le sieur Louis, architecte » chaigé de la construction de la dite salle ; un dou- » ble duquel devis sera remis aux dits maire et jurats » et l'autre au sieur hUendant et commissaire départi » dans la généralité de Bordeaux, etc. , etc. »
L'extrait que nous donnons suffît pour nous prouver combien les jurats durent se trouver heureux de recouvrer leurs droits sur un monument dont ils ambitionnaient le patronage, bien qu'ils se montrassent les ennemis acharnés de Louis. Dès lors, tout marcha avec rapidité vers le dénoiiment. L'emprunt se fit, l'activité dans les travaux redoubla , et, vers la fin de 1779, l'œuvre de Louis était arrivée à son terme. Désormais, il pouvait montrer à ses amis comme à ses ennemis ce fruit de sept années de labeurs, de chagrins, de dégoûts de toutes sortes , et dire aux premiers : Vous m'avez encouragé , soutenu , approuvé , voyez si j'ai tenu mes promesses. Prononcez ! Aux autres, il pouvait dire aussi : Vous avez semé les entraves sous mes pas, vous m'avez calomnié, vous m'avez refusé tout concours, toute justice; j'ai marché sans vous et malgré vous, j'ai élevé ce monument dont la postérité me tiendra compte. Vous pouvez critiquer, médire, supposer, mon théâtre est achevé; il est là ! C'est la seule réponse que je veuille et que je doive vous faire.
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C'est qu'en effet ce inonunicnt grandiose, sur lequel tous les talents et tous les arts ont imprimé leur cachet, sera toujours la meilleure réponse que l'on pourra opposer aux détracteurs de Louis.
Ici doivent naturellement se grouper les noms de tous les artistes employés par notre grand architecte :
Le sculpteur Berruer avait été appelé de la capitale; mais cet artiste, obligé de quitter Bordeaux, et occupé de travaux importants pour la cathédrale de Chartres, n'eut que le temps de sculpter les quatre figures qui se trouvent au-dessus et au centre du péristyle. Les huit autres furent sculptées par Titeux et Yandandris , d'après les modèles de plâtre et de carton que Berruer expédia de Paris.
Les quatre premières furent payées.. 7,200 liv.
Les armes du Roi de l'avant-scène où figurent deux renommées 8,000 »
Les deux cariatides de l'entrée des premières loges, représentant la Comédie, la Tragédie et les armes du Roi au-dessus. 6,000 » Total payé à Berruer. .. . 21,200 liv.
Au sculpteur Prévôt :
Plafond du péristyle 3,600 liv.
Armes du Roi au devant 600 »
66 chapiteaux pilastres corinthien... 7,980 »
12 chapiteaux colonnes , 4,320 »
2 autres engagés 540 »
Intérieur de l'escalier, 8 chapiteaux
ioniques ,..• 1,840 »
Total payé à Prévôt 18,880 liv.
Le peintre Robin.
Robin avait déjà obtenu d'unanimes suffrages au salon d'exposition de 1779. Ce fut lui qui peignit le plafond et les pendentifs de notre Grand-Théâtre.
Le plafond lui fut payé 30,000 liv.
Les pendentifs, cent louis 2,400 »
Total 32,400 liv.
[Voir la Note E.)
Taconet, artiste spécial dans ce genre, venu de Paris, reçut, pour la peinture et dorure, 31,000 livres.
Désiré fît la sculpture des chandelles , culots et cannelures des colonnes de l'intérieur.
Niquet fut le machiniste.
Berinzago, Lemaire, Kestout, furent chargés de peindre les décorations.
Veut-on savoir ce que Louis pensait du premier de ces artistes? Nous copions ce qu'il a écrit :
« A l'ouverture du théâtre, le 7 avril 1780, le sieur Restout, peintre de Paris, avait remis les décorations dont il était chargé, savoir : Un jardin, une forêt, un hameau, les Champs-Elysées, l'Enfer, un rideau de mer, dix plafonds.
» Le sieur Lemaire, autre peintre de Paris, avait fini les trois décorations et autres accessoires dont il était chargé : Un temple , la prison , la chambre de Molière.
» Le sieur Berinzago , peintre italien résidant à Bordeaux, fut chargé de sept décorations. 11 remit à
l'ouverture du théâtre : Le grand salon ; entrée d'un superbe palais , ordre corinthien ; la Place publique , la Chambre rustique , l'intérieur d'un palais brillant, le Désert; un péristyle, ordre dorique.
» Le palais d'ordre corinthien avec l'acrolôre et plafonds d'histoire, tous les ornements rehaussés en or, ainsi que les canelures des colonnes , diverses parties en marbre brèche violette.
» Cette décoration va jusqu'à 12 châssis , estimée 3,000 liv.
» L'intérieur d'un palais représentant divers mouvements de plans d'architecture , d'ordre dorique et autres ordres dans le lointain 2,000 »
» La Chambre rustique allant jusqu'à 6 châssis, ornée de tous les accessoires nécessaires, peinte en bois, plâtre et briques 800 »
» Chambre simple portant 5 châssis, décorée sans architecture , le fond peint en gris et les ornements et moulures réchampies 1,200 »
» Une place publique formant rues, composée de différents bâtiments, le tout peint en pierre 800 »
» Un salon d'appartement doré, composé de 5 châssis d'ordre ionique, et différents ornements dont partie en argent 2,000 »
» Un rideau de ville 500 »
)) Total 10,300 liv.
» Toutes les décorations ci-dessus sont du sieur Berinzago , et n'ont point à redouter la concurrence des peintres venus de Paris. Berinzago a peint les décorations du théâtre de Lyon, celles de celui de La Rochelle. Il a été l'architecte et le décorateur du théâtre de Rochefort, et cette salle lui fait honneur. Il a peint à Paris les décorations de rO[3éra. Enfin, nous avons tous les jours sous nos yeux ses décorations dans la vieille salle, la boutique du maréchal- ferrant, la prison de Warwic, son palais gothique, le camp d'Iphigénie en Aulide , l'escalier de la Bourse , et tant d'autres qui parlent en sa faveur et qui témoignent de sa capacité (1). »
Un ordre du Roi avait fixé l'ouverture de la salle au 3 avril 1780. Les travaux n'étaient cependant pas encore terminés , grâce à la défense du Parlement, qui s'opposait à ce qu'on y travaillât le dimanche ; mais le maréchal ayant ordonné la plus grande diligence , on passa outre sur cette prescription , et l'ouverture du théâtre eut lieu le 7 du même mois. L'Athalie de Racine y fut représentée trois jours de suite. Laissons parler un de nos concitoyens contemporains de cette solennité :
« Il n'y a point à Paris et dans l'Europe, dit-on , » de salle de spectacle qui approche de la beauté de » celle-ci; elle est même trop superbe pour la pro- » vince. Il y doit débuter demain un nouvel acteur,
(1) La salle de concerts fut peinte et décorée par Franceschini, peintre de Paris.
» dont on assure que l'organe est supérieur à celui » du sieur Legros. Nous avons des gens en état d'en » décider ; car Jeliotle, Chassé, M. et M"*' La Ruelle » sont à Bordeaux. L'afilnence d'étrangers attirés par » l'ouverture de la salle est immense.
» Notre troupe se monte supérieurement. On dit » que nous allons avoir Ponteuil , qui quille Paris. » Les actionnaires ont offert à M"" Sain val l'aînée » 14,000 livres. Elle demande 20,000 liv. ; on ira, » je crois^ jusqu'à 15,000.
» Le marquis de Saint-Marc , ancien officier aux » gardes, a composé des vers en faveur de Louis, » qu'il lui a envoyés le jour de l'inauguration de notre » salle. Les voici :
» Quel spectacle enchanteur ! Quel monument pompeux !
» Sous ces voûtes retentissantes , » Les Arts parés de fleurs, les Muses triomphantes » Invitent les mortels à s'unir à leurs jeux. » Ce jour entln , Louis , au temple de Mémoire , » Voit inscrire ton nom et tes nobles travaux;
» Nos neveux ainsi que l'histoire
» Ne pourront parler de Bordeaux
» Sans parler aussi de ta gloire.
» Vainement contre toi dirigea ses serpents
» La fourbe et criminelle Envie; » La main de la Justice a pris la faux du Temps
» El les a fait tomber sans vie.
» Bientôt, vers cent climats divers,
» La Nayade de la Garonne , » En se jouant sur le cristal des mers, » Ira s'enorgueillir, aux yeux de l'univers,
)) Des lauriers dont on te couronne.
» Jouis de ton triomphe, entends de toutes parts
» Honorer en toi le grand homme, » Par qui l'heureuse France , asile des beaux-arts , » Ne doit plus envier ni la Grèce, ni Rome.
Louis repondit ainsi au marquis de Saint-Marc :
» Marquis, j'ai lu vos vers et flatteurs et charmants. » Je sais que, favori des Muses et des Grâces,
» Vous avez, en suivant leurs traces, » Surpris tous leurs secrets , acquis tous leurs talents.
» Plus d'une fois Melpomène et Thalie » Ont redit votre nom au parterre enchanté;
» Pour vous elles ont ajouté » Le laurier de Délos aux roses d'Idalie;
» Et du Parnasse enfant gâté,
» Vous n'avez connu ni l'Envie ,
» Ni les traits de la Calomnie
» Et leur poison si redouté !
» Si vers le temple de Mémoire
» Vous vouliez bien guider mes pas,
» Cher marquis, je n'en doute pas,
» En dépit de ma pauvre histoire,
» J'aurais aussi ma part de gloire
» Vous êtes si connu là-bas ! »
Appréciation de I.ouls.
Ce serait uue erreur grossière de croire que Louis fut seulement un architecte habile. Sans parler ici de toutes les connaissances accessoires qui rentrent dans cet art et que devrait toujours posséder celui qui veut dignement l'exercer, il faut encore accorder à Louis le talent d'avoir su écrire et surtout d'avoir su rendre
clairement sa pensée. Il suffirait, peut-être, pour s'en convaincre, tle lire le discours préliminaire qu'il a placé à la tête de son recueil des plans du théâtre , si d'ailleurs une grande quantité de mémoires , de correspondances, etc. , etc. , émanés de lui , ne nous donnaient une juste idée de son instruction et de sa facilité. Peu d'architectes ont produit autant de projets; bien moins encore, en ont conçu de plus riches ou de plus grandioses. Une partie de son portefeuille est devenue la propriété de la mairie de Bordeaux ; une autre partie a été vendue à Paris, et plusieurs de ses productions doivent aussi se rencontrer dans les mains de quelques curieux. Mais de quelque façon qu'on envisage ce qui nous reste de lui , on y retrouvera toujours le faire d'un homme supérieur.
Soit qu'au milieu des grandeurs déchues de la Pologne, il veuille reconstituer la majesté du trône ou la tenue imposante des assemblées, soit que, pénétré plus vivement encore des grandes images du trépas , il fouille les nécropoles profanes ou chrétiennes et en exhume tout ce que l'art et la foi ont produit de plus touchant et de plus remarquable , il n'excelle pas moins dans toutes ces oppositions.
La salle des Nonces, avec sa somptueuse colonnade, ses frises admirables, son trône, ses statues de rois, sa coupole élevée , inspire à la fois l'étonnement et l'admiration. Son projet de tombeau révèle tout ce qui germait d'extraordinaire dans ce merveilleux cerveau.
Ses projets de ponts, de restauration de divers édi-
fices de la capitale, ainsi que de quelques églises, font concevoir, à la simple vue, la haute capacité qui a voulu en les traçant sejouer quelquefois des difficultés. Il n'est pas jusqu'à ses salons Pompadour, ses cheminées, ses plafonds, ses frises, ces panneaux où se jouent, au milieu des fleurs et des fruits les cupidons, les satyres, les nymphes, auxquels le peintre et le sculpteur doivent ensuite prêter la vie , il n'est pas jusqu'à ses moindres caprices jetés sur le papier, qui n'attachent le regard, n'appellent l'intérêt et ne décèlent le génie. ( Voir la Note F.)
Au reste, Louis n'était étranger à aucun des beaux arts : ou il les cnltivait, ou il les voyait cultiver chez lui. M™* Louis, excellente musicienne, était en même temps compositeur; et nous citerons à ce sujet une anecdote que les papiers de l'époque nous ont conservée.
L'abbé de Voisenon, membre de l'Académie, avait fait un opéra-féerie intitulé : Fleur d'Epine. Il était fort lié avec la comtesse de Turpin, et l'avait instituée sa légataire universelle pour ses manuscrits et productions littéraires. Après sa mort , M"'^ de Turpin ayant trouvé cet opéra dans ses papiers, proposa à M""' Louis, épouse de l'architecte, d'en faire la musique. Le 23 août 1776 , cette pièce fut jouée et obtint un grand succès. La musique surtout en fut fort applaudie.
Dans les Petites- Affiches de la Cour (1784), nous trouvons également l'annonce d'une pièce attribuée à M. Louis, de l'Académie royale d'architecture. Celle pièce est intitulée : Le Prince dupé.
Louis était intimement lié avec Grétry. Celui-ci l'emmena avec lui à Liège , où il était attendu. S'étant rendus le soir au théâtre , ils y furent fêtés tous deux par les musiciens et par le public qui prit part à cette ovation. Le lendemain , Louis reçut de la société d'Émulation de la même ville, une patente d'associé honoraire.