EXÉCUTION DU PLAN
» Après en avoir exalté la beauté et les avantages, les soumissionnaires ne s'obligent purement et simplement qu'à suivre la distribution du plan terrier, et ne disent rien ni de l'exécution des façades sur le quai et la place , ni de l'érection des treize arcs de triomphe, ni de la construction du mur de quai au devant de la dite place, comme si les quatorze masses en pointes étroites et en forme de coin, coupées et divisées entre elles par les treize rues qui viennent aboutir au point de centre , ne présentaient pas un ensemble de petits dés, qui ne devient supportable à la vue que par l'espoir de les voir se lier entre elles par les treize arcs de triomphe projetés , lesquels ne doivent former du tout qu'une seule et même masse , et compléter par leur liaison un demicercle de décoration sans aucune ouverture ni interruption , liaison sans laquelle aucun artiste jaloux de sa réputation ne se permettrait d'avouer les dispositions d'un tel plan.
» Si l'engagement de construire ces treize arcs de triomphe tenant nécessairement à l'exécution du plan (objet d'une dépense d'environ 3 millions avec le
mur de quai), est un oubli de la part des soumissionnaires , il est trop majeur pour qu'ils ne soient pas reçus à le relever et à articuler clairement leurs intentions à ce sujet
» Il résulte de ces ditïerentes considérations que la soumission communiquée à l'Académie lui a paru dérisoire et dénuée de tous les caractères nécessaires à de pareils actes; que sa contexture, que les omissions quant aux charges à prendre par les soumissionnaires, et que le paiement effectif qui n'y est pas offert en annuités consenties par des cautions de toute solidité, sutlisent pour qu'elle doive être considérée comme invalide et incapable de produire aucun effet, ni même de pouvoir obtenir de priorité sur tout autre , même sur la soumission d'acquérir que pourrait faire à tout instant la municipalité, d'après l'estimation qu'elle a le droit d'en faire faire ; acquisition qui doit lui devenir d'autant plus précieuse, qu'elle obtient par cela même la faculté de distribuer et disposer ce local de la manière la plus convenable au civisme dont elle a donné les plus grandes preuves , en consacrant à la gloire de la Révolution et à l'utilité publique telle place, tel monument qu'elle jugera convenable, et que, sur les bénéfices qu'elle a lieu d'espérer par les reventes, le seizième lui appartiendra, et que ce bénéfice augmentera encore par son heureux emploi la jouissance des citoyens particulièrement , et celle de tous les Français en général , dont la constitution nous a rendus frères. »
Cette sortie de l'Académie était accompagnée de la note suivante, qui lui servait de complément :
« La circonstance présente de la vente du château offre des avantages bien moins considérables qu'elle ne l'était en 1785. La concurrence établie entre la vente des biens nationaux qui est à même de se réaliser , et dont une partie majeure des terrains est située dans le voisinage de la forteresse , dans un quartier fait ; les frais de construction qui ont augmenté de plus d'un tiers; ceux qu'il faudra faire nécessairement pour fonder tant de terrains aussi voisins de la rivière, tout concourt à diminuer aujourd'hui la valeur de cet emplacement immense
» La construction d'un aussi grand nombre d'édifices particuliers ne serait-elle pas un malheur réel pour cette cité , puisque les anciens quartiers , dans une position moins heureuse , se dépeupleraient nécessairement , ce qui causerait la ruine d'un grand nombre de familles ?
» Il n'y a donc que la commune seule à qui une entreprise aussi importante puisse convenir. »
Telle fut, en substance , la réponse de l'Académie, délibérée le 15 décembre 1790, et signée : Luote, directeur-président ; Bataxchon, secrétaire.
A chaque phrase , à chaque réflexion , à chaque interprétation, on s'aperçoit que c'est un adversaire qui parle, un adversaire qui juge, et qui , peu soucieux de fournir des armes contre lui-même, oublie qu'il a concouru pour ce même plan qu'il déclare au-
jourd'hui impraticable (1), qu'il a donné le dessin de maisons aussi voisines de la rivière, et qu'il n'en a pas alors exagéré la dépense ; qu'il n'a pas craint , alors qu'il se proposait pour l'exécution , l'influence qu'une nouvelle ville exercerait sur l'ancienne , et qui , entin, laisse trop apercevoir le besoin qu'il a de se rattacher aux intérêts de la commune et la passion haineuse et jalouse qui l'anime contre Louis, pour paraître impartial dans l'examen d'une semblable question.
La commune voulait être armée de toutes pièces. L'Académie venait de lui transmettre sa délibération. Elle fit assembler une commission composée de deux ingénieurs et six architectes , dont aucun , bien entendu , n'était intéressé dans l'œuvre de Louis. C'étaient : MM. Teulère, président; Combes, Darbelet, secrétaires; Lartigue, Sabarau, Corcelle, Roux, Chalifour , commissaires adjoints.
Si cette commission n'oublia pas que Louis se trouvait seul chargé de l'exécution de cette immense entreprise , elle n'oublia pas non plus les intérêts des membres qui la composaient.
Après avoir parlé de l'immoralité de la concession faite à Montmirail , de l'impossibilité où se trouverait
(1) En l'année 1787, il y eut dans notre ville une exposition de l'Académie des arts de Bordeaux, dans la galerie de l'hôtel de la Bourse. L'architecte Lhote y avait exposé son plan concernant le Chûteau- Tronipette. Il fut l'objet de la critique générale. (Voyez la brochure de vingt pages publiée à cette époque et il ce sujet , intitulée : LWmalt'iir et le Pséyocxant au Salon, etc.. etc.)
Louis de se procurer les capitaux nécessaires, du temps énorme qu'il mettrait à élever ces constructions, la commission conclut que les sieurs Louis et Reboul ne sont point recevables dans leur proposition , et quil serait à désirer qu'il fût fait d'autres plans où l'on tâcherait de mieux ménager les intérêts des citoyens.
La commission se rappelait la fable du chien qui porte le dîner de son maître ; plutôt que de céder cette entreprise à un autre, elle eût préféré se la partager.
Les observations que la municipalité présenta ensuite au comité d'aliénation des domaines ( 5 février 4791) ne justifièrent que trop ce que nous venons d'avancer. Ces observations , qui couvrent dix-huit pages, se divisent ainsi :
1" Examen de l'offre des sieurs Louis et Reboul ;
2" Nécessité de morceler cet emplacement et de l'aliéner par parcelles ;
3" Réclamation particulière de la commune de Bordeaux sur une grande partie de ces emplacements.
Dans la première partie , les officiers municipaux reproduisent les objections déjà émises par l'Académie et la commission, en ajoutant seulement que, « quant à la préférence que MM. Louis et Reboul sollicitaient à raison de la première acquisition qu'ils avaient faite de ce même local , la commune ne pensait pas que les traités passés avec le Gouvernement dans l'ancien régime pussent être envisagés comme des motifs de préférence eu faveur des particuliers
134 HISTOIRE DES TUÉATRES
qui ont eu la faiblesse d'y souscrire ou de les solliciter. »
Dans la seconde partie , la commune trouvait que le capital nécessité pour une acquisition aussi vaste éloignerait les concurrents, et qu'il valait mieux diviser le terrain en petites parties, afin d'en obtenir une plus facile défaite.
Quant aux plans de la distribution des terrains , la commune trouvait l'idée de celui de Louis fort belle, sans doute ; mais tous les intérêts n'étaient pas également ménagés.
En conséquence, la commune proposait, au Comité d'aliénation et à l'Assemblée nationale, un autre plan auquel elle croyait devoir donner la préférence : c'était celui du sienr Combes, architecte, qui réunissait tous les avantages possibles.
Enfin , dans la troisième partie de ses observalions, la commune, après avoir énuméré tous les droits que la ville pouvait faire valoir sur la propriété du château, concluait qu'elle devait être remise en possession , à moins que le domaine ne préférât lui accorder en échange une indemnité équivalente. Réclamations et projets n'obtinrent aucun résultat.
La révolution qui s'était déjà faite dans les esprits se fit bientôt dans les choses. Il ne fallait plus songer à élever des monuments, puisqu'on s'occupait alors à les détruire. Le vent n'était pas aux grandes entreprises artistiques; dans un moment où les muses pouvaient |)asser pour aristocrates, il était prudeni
de garder le silence. Louis se tut et attendit. Les matériaux divers qu'il avait accumulés à ses frais , pour ses premières constructions, furent pillés, dispersés, et, jusqu'aux fondations, tout disparut. Le Château-Trompette, en partie démantelé, redevint une sorte de forteresse ou de prison, servant, tantôt de caserne aux troupes , et tantôt de lieu de dépôt pour des prêtres arrêtés et attendant la déportation.
Mais enfin le moment arriva où le fort de la Révolution put reprendre son premier nom , et fixer de nouveau l'attention. Dans la séance du 3 nivôse an IV, le conseil des Cinq-Cents, sur la proposition de Boudin, arrêta que le Château-Trompette et ses dépendances seraient mis à la disposition du Directoire exécutif, « qui serait libre de les faire vendre dans les » formes prescrites par les lois sur l'aliénation des » biens nationaux, soit en numéraire, soit en assi- » gnats, de la manière qu'il jugerait la plus utile et » la plus profitable à la République. Le produit en » devait être versé à la trésorerie nationale. »
En l'an V (25 germinal). Trouille fit, dans la même assemblée, un rapport sur le Château-Trompette. Il conclut à la vente immédiate de cette forteresse, en faisant droit toutefois aux réclamations des premiers acquéreurs qui auraient acheté en vertu des lettres-patentes du dernier roi. Ceux-ci devaient êtie maintenus dans la possession des terrains qu'ils avaient acquis, avec des indemnités pour le temps qu'ils en avaient été expropriés; de pareilles indemnités seraient accordées à ceux qui , sous la garantie
130 UISTOIRE DES TUÉATRES
de l'ancien Gouvernement, avaient commencé des travaux particuliers ou avancé des fonds pour subvenir aux frais des ouvrages publics; et vu l'injustice commise envers le premier concessionnaire , par la dépossession qu'il avait éprouvée, il conviendrait de lui accorder la préférence , en cas d'égalité de proposition entre lui et les autres soumissionnaires , afin de lui donner plus de facilité pour rentrer dans son ancienne propriété.
L'orateur, après avoir rappelé leconcoursde 1784, à l'occasion des plans de Lhote et de Louis, et la juste fréférence accordée à ce dernier , ajoute : que les circonstances n'étant plus les mêmes , ces deux architectes ont du modifier leurs plans ; que le plan de Louis, en conservant l'ancienne distribution , a subi des changements dans la décoration extérieure ; que celui de Lhote se trouvant établi sur les dispositions primitives des projets de Louis et n'en étant qu'une modification , il ne pouvait ravir à ce dernier le mérite de cette belle composition, ni le droit qu'il avait acquis d'en diriger l'exécution; que d'ailleurs le citoyen Lhote avait prévenu lui-même la Commission, que son intention était de concourir seulement à la perfection de la chose, et nullement celle d'enlever au citoyen Louis le fruit de son travail et de son génie.
Trouille termine son rapport en exprimant le vœu de voir admettre, avec les modifications proposées, le plan de Louis, dont l'aspect imposant est revêtu du caractère convenable aii.r monuments d'une grande nalÏDn.
La proposition combattue par Labrouste fut renvoyée au 5 floréal , puis discutée et adoptée avec amendement, dans la séance du 13. Il y fut arrêté :
Que la forteresse et ses dépendances seraient vendues , et que, sur l'emplacement qu'elles occupaient, il serait érigé, dans le lieu le plus apparent, un monument consacré au triomphe des armées .de la République et à la paix ; les frais devant en être pris sur le produit de la vente.
Le plan d'élévation du monument et de ses accessoires serait arrêté par le Directoire exécutif, qui serait aussi chargé de la vente et des conditions. Ne devaient point être compris dans la dite vente les terrains acquis par contrats publics, du premier concessionnaire, avant l'arrêté du Conseil, du 24 aoiit 1790, sauf à faire prononcer par les tribunaux sur les ventes qui pourraient être entachées de fraude , etc.
Comme il avait été fait des amendements à la proposition de Trouille, le Conseil des Cinq-Cents voulant s'éclairer davantage, chargea le représentant Ysabeau, assisté de quatre autres membres, de lui préparer un nouveau rapport sur cette affaire.
Ysabeau lut son rapport dans la séance du 4 thermidor an V, et dans celle du 21 fructidor de la même année, où il fut approuvé.
Dans ce rapport sont rapportés les faits que nous connaissons déjà sur l'inutilité du Château , la vente faite à Montmirail , et la participation à cet acte de l'architecte Louis.
« Celte opération , dans son origine (dit Ysabeau) ,
fut véritablement honorable pour l'illustre architecte qui l'imagina , et pour les capitalistes qui y coopérèrent.
)) Le citoyen Louis, aussi recommandable par ses qualités personnelles que par ses talents distingués, voulait ajouter à la gloire qu'il avait acquise par la construction de la salle de spectacle de Bordeaux, l'honneur d'unir les deux parties de cette brillante commune par un monument civique consacré à l'indépendance des Américains.
» Louis, dans un simple imprimé de huit pages, intitulé : Nouvelles observations du citoyen Louis , architecte, qu'il fit paraître alors, indiqua les changements qu'il avait lait subir à son plan. En conséquence, il avait rendu la place projetée infiniment plus spacieuse que dans son premier projet. Elle devait former un demi-cercle «'ouvrant sur le port par un diamètre de 200 toises. Du centre , on aperçoit d'un coup-d'œil quatorze rues qui , s'élevant en pente douce, viennent y aboutir. Ces rues n'interrompent pas les édifices qui entourent la place. Elles sont liées entre elles par quatorze portiques ou arcs de triomphe en mémoire des hauts-faits des quatorze années de la République. Les attiques des maisons seront ornées de trophées d'armes, et les arcs seront accompagnés de bas-reliefs destinés à éterniser nos victoires. Une riche balustrade couronnera toutes ces constructions , et, par un accord d'ornements réguliers, ajoutera encore à la grandeur de cette enceinte immense. Deux corps de bâtimcnis, en retour sur le quai,
seront symétriquement liés à l'ensemble de l'intérieur (le la place; ils présenteront chacun treize croisées (le (tice.
» Au milieu du diamètre sera érigée une colonne de loO pieds, qui portera, sur son entablement, la figure colossale de Minerve pacifique. Cette colonne, placée en avant sur le quai, s'apercevra de tous les points du magnifique croissant que forme le port renommé de la ville de Bordeaux , depuis Lormont jus- (ju'à la Manufacture
» Le quai, à l'endroit où seront élevés les corps de bâtiments qui termineraient le diamètre de la place, aura 30 toises de large. La chaussée qui bordera les maisons de l'enceinte , en aura 23. Trois portions circulaires de gazon , séparées [)ar deux fontaines jaillissantes , entoureront à leur tour l'espace sablé du milieu de cette place. Ces espèces de boulingrins rempliront un espace de 180 toises de développement, sur 50 toises de large.
» Dans ses premiers.dessins, le citoyen Louis avait pris deux espaces dans les teriains propres à bâtir, pour y placer deux marchés. En les laissant subsister dans le plan qu'il s'agit aujourd'hui d'examiner, on sent combien ils ajouteront à la valeur des emplacements à vendre.
Louis termine ainsi son petit exposé :
« Ce n'est que par des masses grandes et simples, tant dans le plan que dans les élévations, que la place de Bordeaux produira un clfct soutenu dans les vastes espaces au milieu des<]ucls elle doit être érigée.
L'union d'un tel principe avec une nation unique dans l'univers , en formera probablement le premier monument qui existe en ce genre, et il attestera à la postérité que , si la révolution française a enfanté des monstres dévastateurs , il a été aussi un temps où ils sont restés muets, et où le nouveau Gouvernement a su sentir et faire exécuter le projet d'une place digne d'une grande ville et d'une grande nation. »
Malheureusement pour Louis, les événements politiques qui se succédaient alors avec rapidité , la journée du 18 fructidor qui vint ébranler le gouvernement directorial , l'expédition d'Egypte qui attirait tous les regards , l'épuisement des caisses de l'État , étaient autant de causes qui détournaient l'attention et mettaient obstacle au succès de ses réclamations ; il avait perdu tous ceux dont le crédit l'avait si bien servi jusque-là. Le roi Stanislas, le. maréchal de Richelieu, le duc d'Orléans étaient morts; il comptait bien au nombre de ses amis des hommes de mérite , tels que Martignac , Le Picard, Legris, Broquens, Darrieux ; mais le mérite alors ne pouvait remplacer la puissance, et la justice suivait le cours des événements.
La lettre suivante, adressée à son ami M. Darrieux, de Bordeaux , prouve que Louis travaillait encore, en l'an VI , à la poursuite de son projet :
« Paris, ce 19 prairial an VL
» Permettez , Monsieur, que je m'adresse à vous » pour vous prier de prendre {possession des trois por-
» lions de terrain qui m'ont été aliénées par la com- » pagnie Montmirail. J'ai fait relever de dessus mon » contrat les articles qui constatent mes droits sur ces » dits terrains. Si vous aviez cependant besoin du » contrat original , j'en ferai faire une copie en règle ; » mais M. Coupy, mon notaire et mon ami, m'a dit » que cela était inutile. Vous voudrez bien me mettre » en règle le plus tôt que vous pourrez. Je profite de » l'occasion de la femme d'un serrurier qui va à Bor- » deaux, pour vous faire passer mes papiers. Si vous » avez besoin de plus amples renseignements, ayez » la complaisance de m'écrire rue de la Michaudière,
» J'ai cru, il y a quinze jours, que j'allais partir » pour me rendre à Bordeaux ; car je ne vous cache » pas que le Directoire veut que j'aie la conduite et » l'inspection de cette grande affaire. J'ai de bons ca- » pitalistes qui paieront bien les ouvriers, ainsi que » les fournisseurs. J'espère vous écrire bientôt que » cette affaire-là est terminée à ma satisfaction , mal- » gré les cabales de tous les petits artistes qui ont » présenté des projets; mais je vous assure que je n'ai » vu aucun de ces rivaux-là qui ait fait un projet » passable. D'ailleurs, les gens à argent ont tous dé- » claré qu'ils ne voulaient que mon projet , et que « leur soumission serait nulle si ce n'était pas mes » projets qui fussent exécutés. Je vous le répète, je » ne quitterai point Paris que cette affaire ne soit » décidée. Croiriez-vous que les artistes ont encore )) demandé trois jours de prolongation pour pouvoir
» terminer leurs projets? Je pense qu'on n'accordera » pas ce délai. Une partie du moins du Directoire me » l'a promis. Je vous envoie un plan général de tout » l'emplacement du Château-Trompette; les trois por- )) tions de terraiti qui sont à moi sont teintes en rouge, etc. , etc. »
M. Darrieux, qui ne voyait pas les choses au travers du même prisme que l'artiste, lui répond à son tour :
« Vous me demandez de prendre possession de vos trois parties de terrains ayant dépendu du Château- Trompette , sans me prescrire le mode. Voici l'observation , à ce sujet , que je vous invite de soumettre à M. Coupy, votre notaire. Votre terrain , comme celui de tous les acheteurs, est sous la main de la nation depuis l'arrêt du Conseil de 1790, qui vous évinça. La révolution du 14 floréal an V, acceptée aux anciens le 21 fructidor suivant, qui ordonne la vente de la forteresse, excepte bien (art. 6) les terrains acquis par contrat public, du concessionnaire, avant l'arrêt de 1790; mais l'article 9 prescrit que ce sera l'administration qui rétablira les acquéreurs en possession. Ainsi, Monsieur, je demande si vous devez et si vous pouvez faire autre chose que ce que j'ai fait pour le sieur Morin , c'est-à-dire produire vos titres de propriété à l'administration de notre département, avec une pétition tendante à être rétabli par elle dans la propriété et jouissance de votre local ? Je me chargerai de ce soin quand vous voudrez; et qu'en résultera-t-il encore? Soyez prévenu qu'il y a huit mois que j'ai produit les titres du citoyen Morin , le mieux
en règle avec sa position , et qu'il n'a pas encore plu au département de prononcer, malgré une lettre ad
hoc du ministre. Je n'y conçois rien »
Louis suivit le conseil de son ami ; il adressa une pétition à l'administration centrale. Cette dernière tentative resta sans réponse. En envoyant sa pétition, il écrivit en même temps à M. Darrieux :
« Cette affaire-là est si intéressante pour
moi, que pour réussir à rentrer dans mes terrains, je ferais les plus grands sacrifices. Je vous prie donc de me conduire sur tout ce que j'ai à faire, et comptez sur ma reconnaissance.
» Salut et amitié. Sig?ié : V. Louis. »
Enfin , une décision du ministre des finances, du 21 germinal an VIII, vint faire cesser les doutes et les espérances de Louis. Cette décision, en déboutant l'artiste de ses demandes, admettait que Louis devait se croire assez payé par l'indemnité, à laquelle il pourrait prétendre, d'une somme de 100,000 livres qui lui avait été consentie pour les plans qui n'avaient point été exécutés et pour ceux qu'il devait faire.
Cette décision, qui n'admettait plus d'appel, dut frapper au cœur Louis, ainsi qu'il le dit lui-même. C'était probablement pour lui une question de vie ou de mort ; car, d'après les pertes qu'il avait déjà supportées , les dépenses restées à sa charge, la disparition de sa riche clientelle, la cessation totale à cette époque de tous les travaux de luxe, les poursuites des divers fournisseurs, même de beaucoup de ceux du
Grand-Théâtre que la commune n'avait pu satisfaire, l'avenir qui était arrivé pour Louis avec les années, tout devait lui faire sentir plus vivement encore le dernier coup qui lui était porté. La lettre qu'il écrivit à ce sujet à M. Darrieux porte un cachet de tristesse qui ne lui était pas habituel. Il semble se courber désormais, sans résistance, sous l'arrêt de la destinée qui l'accable, et adresser un adieu d'abandon et aux hommes et à l'espérance.
« Paris, 2 floréal an VIIL
» Mon cher ami ,
» Vous avez eu connaissance de la décision du ministre des finances, concernant mes terrains. Tout est fini...., ils m'ont frappé au cœur. Mes travaux, mes veilles, mon temps, mes sacrifices, tout devient nul, parce qu'il leur a plu de me croire payé , comme s'ils ne savaient pas que je n'ai pu rien recevoir de ces cent mille francs qu'ils font sonner si haut ! Ni Montmirail ni Gaudran n'auraient pu me les payer , et je me trouve, par-dessus le marché, à découvert pour tout le travail des casernes. Que faire? Il est donc tout à fait inutile que je persiste davantage. Veuillez, mon cher ami, me renvoyer mes pièces; dites à M. Legris combien je lui sais gré de tous ses bons soins, pour lesquels je le prie d'accepter ma reconnaissance. Il est maintenant trop tard pour moi d'attendre que le jour de la justice arrive. Tout est dit.
» Adieu , je vous embrasse de tout mon cœur.
» V. Louis. »
Conclusion. — Ces dernières lignes résument toute la pensée de Louis : Tout est dit, écrivait-il! et c'est en effet là que s'arrêtent sa correspondance et ses infructueux efforts. La lutte, nous devons, hélas ! le croire, ne dut plus exister chez lui qu'entre le besoin et la fierté; mais quelle que soit la certitude morale que nous ayons de ses douleurs et de son indigence , nous n'irons pas, jusqu'à ce que nous puissions en fournir la preuve, affirmer que Louis soit mort à l'hôpital; M. Gaulhieur-L'Hardya, le premier, que je sache , avancé ce fait. M. Dussieux , dans son ouvrage intitulé : Les Artistes français à l'Etranger, est allé encore plus loin, et il veut bien nous apprendre que Louis, né à Paris en 1735, mourut à l'hôpital le 7 mars 1807. En présence de détails aussi précis, il est étonnant que ces deux écrivains n'aient pas donné la preuve d'un fait qui intéresse à la fois et l'art et l'histoire ; mais M. Gaulhieur-L'Hardy a avoué qu'il n'en avait pas, et nous pouvons être certain que M. Dussieux n'en a pas non plus. Il est même probable que l'un de ces deux écrivains aura , pour éviter des recherches, copié tout simplement son devancier, et c'est ainsi que les erreurs se perpétuent. Si donc nous ne pouvons désigner l'asile où Louis a terminé ses jours, nous croyons ne pas fausser la vérité en plaçant l'époque de sa mort dans la période comprise entre 1810 et 1811 (1). Le vide s'était fait
(î) Louis ne peut être mort avant 1810, puisqu'il figure encore au 30 juin 1810 , dans l'arrêté pris ii cette époque par le conseil général de liquidation de la dette publique. S'il eût été mort, cet arrêté, ainsi qu'il
autour de lui. Une nouvelle génération , une nouvelle langue, d'autres mœurs, d'autres usages, remplaçaient déjà tout ce qu'avait connu Louis, tout ce qu'il ne devait plus connaître. Peut-être eût-il vécu incompris dans la société qui surgissait ; peut-être eût-il eu encore à subir les avanies, les injustices, les humiliations, la pitié outrageante, qui s'attachent toujours au représentant malheureux d'unautre siècle. La mort lui devenait nécessaire, et il dut la voir s'approcher sans crainte. Que maintenant le voyageur qui visite notre contrée, qui pénètre dans nos murs, qui admire nos monuments, en demande les auteurs? Quelques noms existent encore et on se hâtera de les lui désigner ; qu'il demande à voir leurs statues , il n'obtiendra pour plusieurs que le silence. Mais alors, en lui montrant notre Grand-Théâtre , en lui racontant ce que fut Louis, dites-lui que celui-là peut se passer de statues; que Warsovie, Paris et Bordeaux lui tiennent lieu de titres et d'inscriptions ; et répétez-lui ces mots si simples et si vrais , que les Anglais se sont contentés de graver sur la tombe du chevalier Chrystophe Wren, le célèbre architecte de l'église S'-Paul, à Londres :