CHAPITRE VI
Place de la Comédie. — Reproches adressés a Louis. — Cet architecte n'est point a blâmer. — Comment on doit expliquer sa conduite dans cette occasion. — Projets divers pour la décoration de cette place. — L'animosité du corps de ville subsiste toujours contre Louis. — Projets divers pour le Château-Trompette. — Concession faite a Louis, puis à Montmirail. — Révocation de cette dernière. — Réclamations de Louis repoussées. — Sa correspondance. — Date vraisemblable de sa mort.
On a longtemps critiqué et l'on critique encore de nos jours, l'exiguité et le manque de profondeur de la place du Théâtre. On a accusé de ce défaut l'impéritie ou l'imprévoyance de l'architecte. C'est à nous de le défendre de ce reproche en répondant par des faits. Lorsque Louis construisit la salle de spectacle , il savait parfaitement que la ville ne pouvait disposer que d'une surface de 4,830 toises carrées , dont le théâtre ne devait occuper qu'une partie , l'excédant devant être vendu pour couvrir les frais de l'entreprise. Louis avait déjà calculé l'étendue qu'il voulait donner à son monument, savoir, 265 pieds de long (44 toises 1 pied) sur 140 de large (23 toises 2 pieds). Il lui restait à déterminer le point précis où serait jetée la façade de son théâtre , car il aurait pu la reculer en donnant plus de profondeur à la place ; mais alors, il diminuait forcément la superficie des terrains à vendre et s'exposait à des reproches d'autant plus fondés qu'il s'attaquait aux finances de la ville, qui n'étaient
déjà que trop épuisées. Il y avait d'ailleurs un second motif qui dut le déterminer à agir comme il l'a fait : Louis voyait déjà en perspective la distribution des terrains du Château-Trompette, de la vente duquel on s'entretenait alors. Il voulait, si le plan qu'il avait composé pour le château était adopté, que son théâtre ne se trouvât pas trop en recul et du cours de Vergennes qui devait aboutir de la place de la Comédie au cours du Jardin-Public, des allées de Tourny et de la rue Sainte-Catherine.
Les terrains à vendre et concédés par l'État ne pouvaient s'étendre au delà de la grille du Chapeau-Rouge, suffisant motif pour ne pas empiéter sur cette étendue ainsi limitée. Le théâtre devait se rencontrer au point de jonction des ouvertures des cours , promenades , rues qui débouchaient sur la place; plus en recul, il eiit été en partie caché par le massif des maisons qui devaient s'élever, d'après les plans de Louis, entre la quatrième rue et le cours de Vergennes, de façon qu'un spectateur, arrivant sur ce cours ou sur celui de Tourny, n'eût aperçu le théâtre qu'en ligne diagonale.
Restait un dernier moyen de donner à la place plus de profondeur : c'était de soumettre au recul toutes les masures qui se trouvaient faire face au théâtre et formaient le fond de la place ; mais ici se présentait encore un inconvénient insurmontable. Les propriétaires de ces masures , connnaissant toute la valeur ([ue le voisinage de la nouvelle salle allait communiquer à leurs immeubles, n'eussent pas manqué de
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réclamer de très-fortes indemnités, ce qui ne pouvait s'accorder avec l'épuisement des finances municipales.
Le raccordement de la place à la ligne de la rue Sainte-Catherine et des maisons des allées de Tourny ne permettait pas, d'ailleurs, l'emploi d'un semblable moyen.
Louis , comme on le voit , avait tout à combattre , et les obstacles que nous venons de signaler l'empêchèrent d'agir autrement qu'il ne l'a fait. Voyons, maintenant, les rivalités qu'il eut à combattre.
Trois projets concoururent pour la décoration de la place : 1° celui de Louis; 2° celui de Lhote, architecte de la voierie; 3° celui de Bonfin, architecte de la ville.
« Projet de Loais.
» Ce plan fixe la place à 22 toises 4 pieds 6 pouces parallèlement à la façade du péristyle de la salle de spectacle. Quoique cet alignement fût saillant de 4 pieds 8 pouces pour l'angle des maisons de Tourny joignant la rue Mautrec , Louis répétait l'obliquité de cet angle par un pan coupé, de 51 pieds, à l'encoignure du cours de l'Intendance.
» Les arcades du soubassement de sa décoration avaient sept pieds et demi de large; ses constructions étaient uniformes , et chacune des maisons formant la place bâtie dans le goût de celle du comte deRolly, que Louis éleva ensuite à l'angle dé la rue Mautrec (maison Pages, aujourd'hui café de Bordeaux. )
» Projet de Uiotc.
» Ce projet fixe aussi la place à 22 toises 4 pieds 6 pouces, et termine sa façade aux deux bouts, par des pans coupés de 8 pieds
» Sa décoration offrait, pour notable inconvénient, des œils-de-bœnf éclairant les entresols.
» Projet «ie Bonfin.
» Cet architecte regardait l'angle des maisons de Tourny , au coin de la rue Mautrec , comme le point auquel il fallait se raccorder , et dont la distance parallèlement mise à la colonnade du péristyle , devait faire l'alignement du fond de la place, au devant de la nouvelle salle de spectacle.
» Pour éviter à sa décoration l'inconvénient résultant, pour les arcades , de l'inégalité de largeur des maisons comprises dans la façade , l'architecte imagina de donner pour débouché à la rue Mautrec , une porte de 11 pieds et demi de large sur 16 de hauteur; laquelle porte se trouvait répétée à l'autre extrémité , du côté de la rue de l'Intendance, et prises, chacune, dans un avant-corps en pavillons qui devaient flanquer et terminer la décoration à chaque bout.
» A l'extrémité de la porte figurée à l'angle de la place et de la rue de l'Intendance, se trouvait un pan coupé de 30 pieds.
» La décoration présentait allernativeraent de
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grandes et petites arcades; les grandes ayant 8 pieds de large et les petites 5. »
Ces trois plans furent envoyés par les jurats au minisire Bertin , qui chargea Soufïlot de lui en dire son avis. Les jurats n'avaient point manqué d'accompagner ce plan d'un mémoire fait par eux, et dans lequel ils s'efforçaient d'apprécier à leur point de vue le mérite des trois projets, plaçant, bien entendu, celui de Bonfin au-dessus des deux autres. Quelques réflexions intercalées dans ce mémoire , et qui prouvent la haine vivace que ces oftîciers municipaux conservaient encore pour Louis, nous ont paru mériter d'être reproduites.
« Cet architecte (disent-ils en parlant de Louis) doit bâtir la maison à l'angle , sur la rue Mautrec, dont la position , suivant l'alignement ci-contre , ne doit changer que de quelques pouces.
» 11 n'y a point de symétrie entre le pan coupé de la rue de l'Intendance et l'obliquité des maisons de ïourny , sur la façade projetée : l'alignement donné s'y oppose, le pan coupé sur la rue de l'Intendance ne rend point exactement la même ouverture d'angle que les maisons de Tourny , et la rue Mautrec intercepte toute espèce de rapport et de liaison. Les arcades du soubassement sont étroites ; elles n'ont que 7 pieds de large , et il en faut davantage pour le passage d'une voiture.
» Avant de jeter les fondements de la salle de spectacle , on n'a point fait arrêter un plan général de tous les alentours. 11 eut été à désirer qu'on eût
rempli ce préalable. La place qui est au devant de ce grand édifice serait beaucoup plus spacieuse qu'elle ne pourra l'être, et on n'aurait pas le regret de l'avoir manquée, si le maire et les jurats eussent conservé sur les ouvrages relatifs à la salle , toute l'influence qu'ils auraient dû avoir. »
Cette attaque des jurats était d'autant plus déloyale, que nous avons démontré l'antériorité du plan de l'architecte Lhote sur le plan de Louis; l'approbation qu'y donnèrent les jurats dont M. Darche devint l'interprète. Le silence gardé jusque-là par ces mêmes jurats qui n'eussent pas manqué de mêler ce reproche tardif aux plaintes qu'ils avaient adressées autrefois contre Louis, si véritablement cet architecte leur avait paru coupable d'un semblable oubli. Nous avons de même vu que l'architecte Lhote, dans son projet de théâtre, se proposait de donner à la place une forme circulaire, quelque difficulté que présentât cette forme, à cause du raccordement de la rue Sainte-Catherine aux angles des rues Mautrec et de l'Intendance. Pourquoi donc les jurats ne citent-ils j)oint dans leur mémoire le projet de cet architecte , et l'approbation qu'ils y avaient donnée? Ils se bornent à vanter le projet de Bonfin , et répondent à ceux qui le trouvaient disgracieux, que toutes nos places publiques avaient des vices semblables ; que la place Royale, la place Bourgogne, les faubourgs des Char- Irons offraient de semblables issues; que la rue Mautrec n'était qu'un ignoble trou, et que la porte que l'on projetait d'y élever en cacherait la saleté et l'as-
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pect repoussant. Pendant ce débat , l'avocat que la ville entretenait auprès du Conseil, sollicitait Soufïlot et lui faisait envisager le projet de Bonfin comme ayant déjà l'approbation de toute la ville. Soufflet, dont nous ne voulons pas attaquer la droiture et le talent, mais qui n'avait peut-être pas oublié la rivalité de Louis , se prononça dans le sens des jurats. Ceux-ci triomphaient déjà, lorsqu'un nouvel incident vint compliquer la question , ou plutôt y donner une solution toute contraire. Le comte de Rolly, fatigué d'attendre une permission de faire construire , qu'il avait depuis longtemps sollicitée des jurais, venait tout récemment de s'adresser aux trésoriers de France. Il réussit dans sa démarche , et Louis , chargé d'élever le nouveau bâtiment , se mit aussitôt à l'œuvre. Un conflit d'attributions s'élève entre les jurats et les trésoriers : les premiers soutiennent que les seconds n'ont pu agir sans eux, et que leur permission est nulle. Les trésoriers écrivent en Cour, et joignent à leur requête une réclamation signée de tous les voisins ou habitants des rues Mautrec, de l'Intendance, de Tourny , qui demandent la continuation des travaux et leur prompt achèvement par l'architecte de la Comédie ; et le ministre , fatigué de tous ces débats, garde le silence, et laisse à Louis le temps de terminer la construction commencée. Ici se termine ce que nous avions à dire sur la place du Grand-Théâtre. Notre but a été seulement de prouver que Louis ne peut être responsable du manque de profondeur qu'où reproche à la perspective de son monument.
Avant de parler de rentrcprise du Chûteau-Trompelte et des nouvelles déceptions que devait y rencontrer Louis, nous devons mentionner les travaux remarquables auxquels cet architecte prit part dans notre cité, et les demeures élégantes qu'il y éleva. Il faut d'abord placer en tête :
L'hôtel Saige (aujourd'hui la Préfecture);
L'hôtel du comte de Rolly, place du Théâtre et rue Mautrec ;
L'hôtel Nairac, près le Jardin-Public;
La maison Fonfrède , à l'angle de la place Richelieu et du Chapeau- Rouge;
La maison de M. Legris, trésorier de France, dans la rue Esprit-des-Lois;
Maison de M. Saige , rue Esprit-des-Lois;
Maison à M. Lamolère, conseiller au Parlement, angle de la rue Esprit-des-Lois et de la place Richelieu ;
La nouvelle grille du Chapeau-Rouge.
Nous ne devons pas oublier encore le redressement de la rue de l'Intendance à la Bourse.
On nous pardonnera d'abandonner un moment notre Grand-Théâtre, afin de suivre Louis dans une dernière entreprise qui causa sa ruine, et qui est trop intimement liée à l'histoire de ce célèbre architecte pour que nos lecteurs ne s'y intéressent pas.
Château-Trompette.
Le Château-Trompette, cette vieille médaille de nos discordes civiles, était regardé, vers la fin du
XYIII'' siècle , comme un non-sens. Insuffisant pour la défense et sans utilité reconnue, il était devenu le point de mire des faiseurs de projets et des aventuriers de la finance. Dès l'année 1784 , plusieurs architectes qui avaient entendu parler de l'aliénation de cette forteresse , et de la démolition probable qui en serait la suite , avaient , stimulés par des capitalistes, tracé des projets de distribution de ces terrains. Louis fut un des premiers sur la brèche, et son plan longuement mûri, largement tracé et renfermant, comme toutes ses productions, des beautés de premier ordre, passa bientôt sous les yeux du ministre Galonné.
Un concurrent vint lui disputer la palme. Ce fut encore l'architecte Lhote. Les autres rivaux de Louis n'osèrent se mêler à la lutte , et le laissèrent en présence de son ancien adversaire. Les deux plans furent soumis à un concours préalable (1783, 1784) , et Louis l'emporta de nouveau. Donnons quelques détails sur la disposition des deux projets et sur ce qui précéda le résultat du concours.
» Projet de Louis.
» Ce projet consistait à établir, sur partie de cet emplacement, une place publique qui devait être dédiée au Roi , et formant un demi-cercle du diamètre de 900 pieds et de la profondeur de 450.
» Au pourtour de la place devaient être construites des façades uniformes , élevées de deux étages, avec altiquc au-dessus, ornées et décorées d'un ordre d'ar-
chitecture composite. La place devait être percée de treize rues de 54 pieds de largeur cha-cune , formant treize rayons dirigés sur son centre ; lesquelles rues devaient être réunies et liées aux façades de la place , et s'y ouvrir par treize arcs de triomphe. D'autres rues transversales et de communication devaient être ouvertes au milieu des terrains , et tout le surplus était destiné à être couvert de constructions au moyen desquelles le quartier des Chartrons devenait le plus beau et le mieux habité de la ville de Bordeaux.
» Au centre de la place s'élevait une colonne ludovise de 180 pieds de hauteur sur 15 pieds de diamètre, qui devait supporter la statue pédestre du Roi. Le piédestal devait être orné de bas-reliefs où seraient représentées les principales actions de son règne ; le tout de la composition de Louis.
» Projet de Lhote.
» Cet architecte crut donner plus d'importance à son plan en donnant plus d'étendue à sa i>lace , au détriment du terrain nécessaire à la construction des maisons. La place devait représenter un carré-long très-profond. Les maisons établies sur deux lignes parallèles offraient une suite de masses égales, à peu près dans le style des constructions de notre place Royale.
» Au centre de la place , Lhote avait supposé un bas-fond avec jardin et pièce d'eau , et de loin en loin des massifs d'arbres en quinconces, qui étaient, dit
la critique de l'époque, plus propres à un jardin qu'à une place publique. On lui reprochait encore d'avoir divisé ses massifs de maisons par trop de rues, qui, en rompant la symétrie, en faisaient autant de masses isolées , et d'avoir donné une telle profondeur à sa place , que , d'après les lois de l'optique , il eût fallu donner au moins 90 pieds d'élévation aux constructions à établir ; de n'avoir tenu aucun compte de l'humidité qui règne à Bordeaux une grande partie de l'année, en établissant un jardin et une pièce d'eau en contre-bas de la place, ce qui devait en faire un cloaque à de certaines époques.
» Et enfin , en élargissant l'ouverture de la place du côté de la rivière , d'enlever par là un grand nombre de croisées des façades sur le quai. »
Tandis que les plans envoyés au concours étaient encore soumis à l'approbation des hommes de l'art nommés par le ministre, l'architecte Lhote s'était transporté à Paris , afin de se rapprocher du théâtre de la lutte , et de ne rien épargner d'ailleurs de ce qui pouvait le servir. Sa sœur Constance Lhote , restée à Bordeaux , l'instruisait à chaque courrier de l'effet produit dans notre ville par les diverses nouvelles colportées de la capitale. Nous extrayons d'une partie de sa correspondance tombée entre nos mains, quelques détails qui prouveront toute l'importance qu'attachait Lhote au succès de cette affaire.
« Bordeaux, 23 septembre 1781.
» Mon cher ami ,
» Les propos que l'on tient à Bordeaux , sont partagés ; l'un assure que vous êtes toujours à la tête de ce projet, comme pour moitié; l'autre ne parle que de M. Louis; mais l'on prétend que l'exécution de son plan souffrira quelque difficulté, et que l'on ne laissera point prendre Tourny sans se défendre.
» M. Rauzan était venu me voir plusieurs fois pour savoir la décision de cette affaire. Le jour où j'ai reçu la mauvaise nouvelle, je lui en ai fait part, et il a paru très-sensible au mauvais choix; mais il est persuadé que vous êtes pour quelque chose dans l'affaire et que vous devez être dédommagé
» M. Louis a écrit ici et a mandé que ce qui avait été la cause que votre plan n'avait pas été agréé du Roi , c'est que vous mettiez des maisons dans les fossés du Château. C'est un ami de M. Labottière qui a vu la lettre et qui rit de cette bêtise. Il m'a assuré que tout le monde était fâché que ce ne fût pas votre plan qui eût lieu.
» Je ne peux pas me souvenir qui m'a dit que vous feriez bien de faire réussir votre projet de rue Sainte- Getherine, et que plusieurs personnes qui ont des fonds à placer les mettraient là, n'ayant pas surtout de confiance dans M. Louis; que sûrement vous vous dédommageriez (1)
(1) 11 s'agissait do ralignemi'ntdo la rue Sainte-Catherine, que Lhote, ;( la tète d'une compagnie, avait proposé de reftifior.
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» Je vous avoue que depuis le plus petit jusqu'au plus grand , il n'y a qu'une voix sur votre compte. Je vous l'avoue, mon amour-propre est bien flatté; du moins si vous n'avez pas réussi , tout le monde en est aussi fâché que vous; c'est une consolation. »
« Ce 28 septembre 1784.
» Eh bien ! cher ami , notre sort est-il décidé? le Roi a-t-il trouvé votre plan beau? vos désirs sont-ils satisfaits? le malheur ne vous a-t-il pas poursuivi? M. Louis ne l'aurait-il pas emporté? Que je crains, je ne sais pourquoi cet ennemi! Je vous l'avoue, je suis dans la plus grande inquiétude
» M. Labottière est venu samedi en me demandant si j'avais reçu des nouvelles; il m'a dit avoir vu M. Cabarrus, qui lui avait montré une lettre par laquelle on lui mande que le plan devait être présenté au Roi; que M. Louis, malgré qu'il eût part au gâteau, voulait absolument que son plan eût lieu; mais que l'on espérait que le vôtre aurait la préférence; que le sien n'avait pas le sens commun ! »
« 17 novembre 1784.
» Voilà donc cette affaire
terminée , et M. Louis est vainqueur. Ah ! cher ami, il y a longtemps que j'ai craint ce rival ! Mais ce qui me console, c'est que vous prenez votre parti. J'avoue que j'étais dans une grande inquiétude quand j'ai reçu de vos nouvelles , craignant que vous ne soyez malade. D'après la certitude que j'avais que je devais
DE BORDEADX. 113
recevoir de vos nouvelles le samedi , et n'en recevant pas , je m'étais persuadée que vous étiez hors d'état d'écrire , et la joie de recevoir la certitude de votre bonne santé m'a fait supporter ce coup avec plus de courage Je prends mon parti comme vous. L'espoir que vous me donnez m'aide beaucoup à le prendre. Et soyez tranquille, telle peine que j'en aie, il n'en paraîtra rien , et les Bordelais ne pourront pas juger sur la mine de la peine intérieure, et je suivrai à la lettre vos conseils.
» M. Louis a déjà écrit sa victoire, et l'on ne parle que de cela. Mais ma réponse est que tous les jours deux personnes courent à la victoire, mais que le plus heureux l'emporte ; que cela arrive tous les jours; et je tâche d'avoir l'air plus gai qu'à l'ordinaire, sans affectation.
» Constance Lhote. »
Ces quelques lignes nous font connaître tous les petits moyens, les sourdes intrigues qu'on dut employer pour supplanter Louis.
Son projet avait été adopté , ainsi que nous l'avons dit , mais ce ne fut qu'au mois d'août 1785(15 août ) que parurent les lettres-patentes qui concédaient au sieur Mangin de Montmirail le Château-Trompette et ses dépendances, à la charge par lui d'en opérer la démolition, de faire ensuite exécuter, à ses frais, les façades de la place; celles des deux parties latérales, conformément au plan de Louis, et, enfin, de pourvoir au remplacement des logements de la garnison actuellement établie dans le Château-Trom-
pette. Il était dit que le sieur de Montmirail serait tenu de faire construire des casernes et autres établissements militaires, soit au fort du Hâ, soit en tel autre emplacement qui serait jugé convenable. Tous ces ouvrages devant être exécutés sous la conduite et inspection du sieur Louis, architecte, commis à cet etfet.
Le sieur de Montmirail , qui est qualifié dans cette transaction de grand audiencier de France et de conseiller à la Cour des Aides de Paris, offrit ensuite de se rendre adjudicataire des matériaux de démolition du dit Château, moyennant la somme de 7,400,000 livres, qu'il porta, trois mois après, à 7,500,000 livres. En conséquence de cette proposition, survinrent deux arrêts du Conseil , du 1 5 août et du 14 décembre 1785, qui, tout en acceptant les offres du sieur de Montmirail , lui imposent les conditions suivantes :
1" Que, sur les 7 millions 500,000 liv. , la somme de 500,000 liv. serait affectée à la construction des nouvelles casernes et établissements militaires qui devaient être faits au fort du Hâ , et payée entre les mains du trésorier en exercice, et les 7 millions de surplus versés au trésor royal , entre les mains du garde en exercice en quatre années, savoir :
Le 30 décembre 1787 2,000,000 liv.
Le 30 décembre 1788 1,600,000 »
Le 30 décembre 1789 1,700,000 »
Le 30 décembre 1790 1,700,000 «
Total 7,000,000 liv.
Avaiil de poursuivre , et afin de bien comprendre la cause du procès et de la ruine de Louis, il est bon de reprendre les faits d'un peu plus haut et de relater la part que cet architecte dut prendre aux actes qui précédèrent et suivirent plus tard la concession faite à Montmirail.
Le ministre de Calonne, charmé de l'ensemble et des détails du plan de Louis, l'autorisa à choisir luimême une compagnie qui pût se charger de son exécution.
Louis proposa le sieur Reboul au ministre des finances, et le nom du sieur Reboul fut désigné dans le boîi du Roi pour cette concession , à charge des conditions qui seraient réglées.
Le sieur Reboul , muni de ce boti, donna sa confiance au sieur de Montmirail , que sa fortune apparente et son état faisaient regarder comme un bailleur de fonds et un associé solide. Louis, uniquement occupé de la partie de son art , se livra à l'impulsion du sieur Reboul pour adopter le sieur Montmirail, et alors ils firent un acte de société, expédié triple en brevet chez Bancal-Desissarts , notaire , le 27 février 1785, et depuis modifié par l'effet des conventions ultérieures.
L'objet principal de cet acte de société était de régler que le sieur Reboul serait tenu de faire «ne moitié des fonds et le sieur de Montmirail l'autre ; que le sieur Louis, créateur de l'affaire, concessionnaire réel, auteur des plans, chargé de leur exécution, de la surveillance générale, ne fournirait point
de fonds, et que néanmoins les produits et les résultats seraient partagés également et par tiers entre les sieurs Louis, Reboul et Montmirail.
Bientôt, Reboul prélendit n'avoir pu, malgré toutes ses démarches , se procurer les fonds qu'il devait fournir , et il en prit occasion de faire désirer sa renonciation pour la mettre à prix. Montmirail mit de l'empressement à l'obtenir, et Louis, à qui cette négociation particulière paraissait indifférente, puisque ses droits restaient dans leur entier, n'y apporta aucun empêchement. Il fut donc réglé par un acte que le sieur de Montmirail abandonnerait au sieur Reboul une somme de 20,000 liv. qu'il avait remise entre ses mains ; qu'il lui paierait une rente viagère de 10,000 liv.; et qu'au moyen de ce, le sieur de Montmirail réunirait à la portion d'intérêt , dans l'affaire du Château-Trompette, celle qu'avait le sieur Reboul.
A la suite de la retraite de celui-ci , il y eut un nouvel arrangement entre le sieur de Montmirail et le sieur Louis, et il fut convenu entre eux que l'intérêt du sieur Louis serait évalué à une certaine portion de terrain. Ainsi, le sieur de Montmirail resta seul maître de la spéculation. Louis prit le soin de faire rédiger par acte authentique les conventions qui devaient régler définitivement la portion à laquelle il restreignait son intérêt dans la spéculation.
Montmirail s'associa alors au sieur Gaudran. Dans l'acte passé entre eux le 14- décembre 1785, on fixe
à la somme de 100,000 liv. les honoraires de Louis pour ses plans, et, de plus, 3,869 toises de terrain du Château-Trompette 'pour le remplir (est-il dit), tant de ce qu'il aurait droit de prétendre pour ses services passés, présents et futurs que de ce qui pourrait lui revenir et appartenir en vertu du dit acte dans les bénéfices et produits de la concession, quels qu'ils puissent être.
Trois conditions furent cependant apposées à ce traité. Par la première , les sieurs Montmirail et Gaudran se rései'vent la faculté de rentrer dans les trois portions dont il s'agit à titre de réméré, en payant au sieur Louis , comme forfait, la somme de 900,000 livres. La durée de l'exercice du réméré fut limitée à trois mois à partir de la date de la réception des ouvrages. Par la seconde , les trois portions de terrain restent affectées à l'exécution des engagements de Louis. Par la troisième , enfin , outre la clause du réméré , les sieurs Montmirail et Gaudran se réservent le droit de vendre ces trois portions eux-mêmes, pourvu que le prix ne soit pas moindre que les 900,000 liv. que ces terrains représentent; et, en tous cas, ils se soumettent à laisser, pour servir de sûreté à Louis , le montant de cette vente entre les mains des acquéreurs, et enfin , par un dernier acte du 25 octobre 1786, les sieurs Montmirail et Gaudran déterminèrent Louis à consentir que cette somme de 900,000 liv. fut réduite à 800,000 liv. seulemont. Ils parvinrent également à lui faire donner
quittance des 100,000 liv. convenues avec lui par l'acte du 14 décembre (1).
Louis entreprit les premiers travaux de démolition au commencement de janvier 1786; mais les mêmes haines qui l'avaient poursuivi durant l'érection du Grand-Théâtre et de la place , se réveillèrent alors plus fortes et plus vivaces.
La Cour des Aides , on se le rappelle , avait déjà fait paraître des protestations contre les dépenses occasionnées par le Grand-Théâtre. Elle fit paraître, le 8 avril 1786 , de nouvelles remontrances contre la démolition du château et les projets de Louis.
« Sire, dit-elle, la Cour des Aides croirait manquer à un de ses devoirs les plus essentiels si elle ne dévoilait à Sa INIajesté la surprise qui lui a été faite en l'engageant à autoriser par ses dites lettres-patentes (août 1785) un projet conçu par l'intérêt particulier déguisé sous les apparences de l'intérêt public
» Il paraît que les auteurs de ce projet l'ont présenté au monarque comme l'objet du vœu des habitants de Bordeaux , quoique leurs désirs fussent contraires ;
» Que c'est évidemment dans la vue d'empêcher que leurs vrais sentiments ne fussent connus de Sa Majesté que les auteurs du projet ont obtenu les dites
(1) Voyez Précis pour le sieur Louis, architecte du duc d'Orh'ans. contre le sieur Gaudran et le contrôleur d'Etat du Conseil; Paris, Nyon, imprimeur, 1790.
lettres-patentes, sans convocation préalable de l'assemblée des Cent-Trente
» Qu'en comparant l'annonce faite dans le plan annexé aux lettres-patentes, de l'érection d'une colonne ludovise de 180 pieds d'élévation, avec le défaut d'énonciation parmi les engagements du cessionnaire d'ériger ce monument à ses frais , on est porté à croire qu'il a voulu se ménager les moyens d'éluder un jour l'accomplissement d'une offre dont il se fait honneur aujourd'hui
» Que si les habitants de Bordeaux avaient été préalablement consultés , ils auraient représenté que, si jamais il s'élevait une nouvelle ville sur les vastes terrains accensés, la valeur que pourraient acquérir ces nouveaux quartiers ferait déchoir d'autant la valeur de ceux de l'ancienne ville
» Qu'en favorisant aujourd'hui l'accroissement excessif de cette ville, ce serait provoquer une nouvelle dépopulation rurale, consommer la ruine des propriétaires fonciers, tarir la source des denrées territoriales, et diminuer, par une suite nécessaire, le produit légitime des impôts
» A arrêté en outre, la dite Cour, que, sous le bon plaisir de Sa Majesté, et jusqu'à ce qu'elle ait fait connaître à sa dite Cour ses intentions ultérieures, il sera sursis à l'enregistrement des dites lettrespatentes, etc., etc., etc. »
Tandis que la Cour des Aides lançait ainsi son réquisitoire contre Louis, et que cet architecte, absorbé par la multiplication dos détails, se livrait avec
ardeur à la réalisation de son rêve chéri, ses deux associés , Montmirail et Gaudran , allaient , soit maladresse ou mauvaise foi, compromettre irréparablement l'avenir de cette entreprise.
En effet, par acte du 6 octobre 1786, les sieurs Montmirail et Gaudran reconnurent avoir emprunté du sieur Marie-Joseph Régnier, conseiller en la Cour des Aides de Paris, la somme de 7 millions 500,000 livres en espèces sonnantes d'or et d'argent ayant cours , pour être employée en entier au paiement de la dette contractée envers le Trésor. Le sieur Régnier fut donc ainsi subrogé aux droits du Roi.
Cette somme de 7 millions 600,000 livres fut portée le lendemain 7 octobre , au trésor royal , par les sieurs Montmirail et Gaudran , assistés de deux notaires au Chûtelet de Paris, qui en constatèrent le versement par un procès-verbal du même jour.
Le sieur Savalette de Lange , garde du trésor royal, reçut cette somme et en donna quittance ; elle est datée du môme moment que le procès-verbal du notaire, et a figuré au procès.
Cette quittance fut enregistrée le 1 1 octobre au contrôle général, et se trouve signée de Calonne.
Bientôt le sieur Régnier se substitue divers créanciers subrogés, qui tous se trouvent avoir en gage la possession de l'avenii- de l'entreprise. Il semble que , dès lors, les fonds étant faits, la position régularisée, les obligations bien comprises, tout devait marcher avec rapidité vers un but identique; mais loin de là: un obstacle, qu'on ne pouvait ni prévoir ni renverser,
rendit infructueuse la bonne volonté de l'architecte, et donna naissance aux empêchements plus sérieux qui surgirent ensuite et ruinèrent tous les projets. Un ordre du ministre de la guerre, qui refusait d'approuver les opérations relatives au déplacement des troupes casernées au Châleau-Trompelte , vint tout à coup arrêter les travaux.
Près de trois ans s'écoulèrent sans que le ministre parût vouloir approuver les plans des nouvelles casernes ; et lorsqu'enfin il céda aux vives réclamations des intéressés , les esprits, déjà frappés de l'imminence d'une crise gouvernementale , avaient perdu la plus grande partie de leur confiance dans l'entreprise ; et prêteurs et acquéreurs, redoutant d'autres déceptions, se pressèrent autour de Montmirail et lui demandèrent de nouvelles garanties. Les jurats mirent encore à profit ce moment d'hésitation. Le ministre Galonné était tombé, et le mépris public, qui faisait justice des opérations de ce haut fonctionnaire , enhardit les jurats à recommencer leur système d'attaque contre Louis et ses co-associés. Ils adressèrent une supplique dans ce sens au nouveau ministre , M. de Brienne.
Après avoir, dans cet écrit, protesté contre la vente du Château-Trompette consentie aux sieurs de Montmirail et consorts, et réclamé pour eux-mêmes la propriété de ces terrains, les jurats accusent M. de Galonné de les avoir trompés jpar des raisons captieuses et par des vues de cupidité impossibles à prévoir.
Ln peu plus loin , les jurais disaient :
« On a commencé à démolir le château , et le sieur Montmirail , entrepreneur téméraire d'un projet dont il ne connaissait ni l'étendue ni l'inconséquence, vend ces matériaux ou les emploie à faire les fondements de la seule maison qu'on a osé tenter de bâtir.
» Le sieur Montmirail, non content de la concession du terrain immense du Château , du glacis et de l'esplanade, limité, toisé dans les qualifications de la vente et sur les plans annexés ; sûr d'obtenir tout ce qu'il voudrait, s'est fait adjuger postérieurement, par un arrêt du Conseil, un terrain qui ne pouvait en aucune manière y être compris, qui est au devant de la porte Royale et de la grille du -Chapeau-Rouge. Il sert à former la plus belle cale delà ville
» Cette cale est indispensable pour le commerce ; c'est là que se chargent et se déchargent presque tous les navires venant des colonies, etc —
» Les réclamations sont déjà connues du Gouvernement. Elles ont commencé à faire connaître l'excès de l'injustice commise envers la ville, et en faveur de qui ? D'un particulier hors d'état de remplir pas un de ses engagements , pour qui nul citoyen ne peut avoir de la confiance, qui cherche en vain à en imposer par ses propos, et qui ne séduit personne
» Les débris de cette démolition ont arrêté l'écoulement des eaux des fossés à la rivière ; la stagnation répand déjà la putridité dans l'air ; la contagion multiplie les maladies et annonce la destruction; des chaussées , élevées aux dépens des fonds voisins, pré-
parent pour l'hiver des cloaques qui produiront les luêmes effets •.
» Et c'est ainsi qu'il fait de ces terrains un lieu de désordre et de libertinage, le repaire des malfaiteurs, un asile de sauvegarde contre la police
» Quelle dégradation affreuse ! Quelle horreur dans le plus beau quartier de la ville ! Avec quelle douleur nous voyons que ce chaos , ce bouleversement ne fera qu'augmenter, que ce projet ne s'exécutera jamais; qu'il n'est pas possible qu'il s'exécute ; que l'ouvrage , à peine commencé , demeurera imparfait et impoursuivi pendant des siècles ! Et il n'est plus possible que ces terrains redeviennent ni esplanade, ni glacis. Tout est dévasté, tout est détruit (1)!»
C'est à l'aide de ces amplifications mensongères que les jurats espéraient amener quelque conflit qui arrêterait ou du moins paralyserait les opérations. Les événements surgirent d'eux-mêmes , et ne servirent que trop bien leurs desseins.
Montmirail, pressé par ses créanciers, que toutes ces interruptions plongeaient dans l'inquiétude , et n'ayant pu réaliser lui-même les ventes des terrains
(1) Louis n'avait encore fait abattre que les deux bastions des deux angles donnant sur la rivière et tous les ouvrages avancés environnant le château, sans toucher à la clôture, et il avait alors jeté les fondements de l'une des façades, commencé a fouiller l'autre, et fondé en retour quelques-uns des arcs de triomphe destinés a former l'ouverture, sur la place, des treize rues qui devaient y aboutir. Les premières assises de quelques maisons étaient près de s'élever ou d'être terminées; de ce noinhro claient les maisons (jobiiicau, Dcsplini , Lussac
à cause de la suspension forcée des travaux , prit le parti désespéré de convoquer tous les créanciers , et de leur faire l'abandon du Château-Trompette et de tous ses droits.
Ces créanciers formèrent une union au mois de juillet 1788. Ils traitèrent avec Louis l'architecte, auquel il fut vendu un terrain de 5,000 toises, à la charge par lui de construire les nouvelles casernes à ses frais.
Les travaux reprirent ; mais au mois de janvier
1789, le contrôleur des bons d'Etat , excité par le sieur Gaudran, qui, ne faisant plus partie de l'association ne cessait de la déprimer, se pourvut au Conseil pour demander qu'il fût sursis à toutes opérations quelconques qui pourraient être faites en vertu de la concession du terrain du Château-Trompette.
Des propos , qui parurent d'abord calomnieux ou exagérés, se répandirent en même temps et finirent par prendre de la consistance en devenant des actes ministériels.
Il est faux, disait-on, que jamais le sieur de Montmirail ait versé un sol au trésor royal pour le prix des terrains et des matériaux du Château-Trompette.
Le prêt de 7 millions 500,000 livres par le sieur Régnier, et la numération d'espèces sonnantes dont fait mention la quittance du trésor royal , ne sont qu'imaginaires. Cette quittance et la déclaration en faveur du sieur Régnier n'avaient pour but que d'opérer un privilège pour lequel il n'a rien déboursé. Il n'a été réellement fourni par le sieur de Montniirail (pie des
billets pour la somme de 7 millions 500,000 livres, billets qui, attendu la faillite de ce débiteur, ne présentent aucune ressource.
D'après le résumé de ces faits, le contrôleur des bons d'Etat conclut à la nullité de la quittance donnée par le garde du trésor royal, et à ce que le sieur de Montmirail fût tenu de payer les termes échus du prix de 7 millions 500,000 livres.
Le contrôleur des bons d'Etat poursuivant toujours l'affaire, obtint un arrêt du Conseil qui ordonne la communication de sa requête au sieur de Montmirail et fait défense de faire aucune démolition, disposer des matériaux et passer outre à aucune opération , vente et aliénation quelconques des terrains du Château, sinon en présence du contrôleur des bons de l'État. (Mémoire pour le sieur de Montmirail ; Paris 1 790.)
Les ouvriers furent, aussitôt après, expulsés, la démolition suspendue, tous les travaux arrêtés, et un procès, tout à la fois scandaleux pour le Gouvernement et ruineux pour les parties, s'engagea entre le contrôleur des bons de l'État joint à l'administrateur des Domaines, et les créanciers et acquéreurs (1).
Le 24 août 1790, survint un arrêt qui déclara « nuls et de nul effet la cession, abandon et accensement du terrain occupé par le Château-Trompette et
(1) L'administration des Domaines revendiquait le Château-Trompette comme faisant partie du domaine de la commune, dont il n'avait pu être séparé par une aliénation faite sans formalités et ii vil prix.
ses dépendances, faits au sieur Montmirail par l'art. 7 des lettres-patentes du mois d'août 1785, comme faite sans qu'aucune formalité préalable ait été observée ni ordonnée, et à des conditions qu'aucune évaluation ne peut mettre en proportion avec le véritable prix du dit terrain , a ordonné et ordonne, en conséquence, que les dites lettres-patentes seront rapportées, etc. »
Cet arrêt, en annulant tous les faits antérieurs, établissait par là l'entière et pleine disponibilité de ce domaine, comme le remarque fort bien Louis dans la soumission qu'il présenta quelques jours plus tard : // est clair t dit-il, que le champ est redevenu libre aux spéculateurs , et que la soumission d'acquérir cet emplacement, si elle se rapproche de sa valeur, est dans le cas d'être agréée.
Dans la soumission dont nous venons de parler, faite aux noms des sieurs Louis et Reboul , associés dans cette entreprise , notre architecte s'exprime ainsi :
« . Jaloux de concilier et l'avantage des habitants de cette ville et celui qu'ils espèrent tirer de l'exécution de ce monument; persuadés qu'ils ne peuvent en adopter un qui les conduise plus sûrement à remplir ce double objet que la distribution du plan terrier tracé par le sieur Louis, ils commencent par se soumettre à suivre cette distribution. »
Louis, après ce préambule, demande: 1** que l'on rende un décret pour qu'il leur soit consenti une vente et aliénation , à titre perpétuel et irrévocable , du Château-Trompette et de ses dépendances ; 2° que
cette vente soit exempte de tous droits seigneuriaux; 3° que le Gouvernement se chargeât d'indemniser les précédents acquéreurs qui auraient déjà bâti sur ces terrains ; 4° que tous les matériaux existants et résultant des démolitions faites ou à faire, ainsi que les fondements déjà jetés , soient compris dans la vente; 5° que dans trois mois, le château sera évacué par la garnison qui l'occupe; 6° que sous ces conditions, les deux associés portent le prix de la vente à 9,500,000 livres , payables comme suit :
» Les sept premières années sans rien payer ; un million à la fin de la huitième, et deux millions par chacune des quatre années suivantes. »
Louis termine ainsi la série de ses propositions :
« La grande expérience que les sieurs Reboul et Louis ont acquise dans ces sortes d'acquisitions, et l'intérêt personnel qu'ils doivent avoir à réaliser le plus tôt possible les jouissances qu'ils ont droit de s'en promettre, sont autant de moyens qui, en accélérant les reventes, opéreront infailliblement le rapprochement des époques du paiement, et cette considération, jointe à leur soumission de ne rien recevoir jusqu'à leur entière libération, doit faire apercevoir que les termes qu'ils demandent n'ont rien qui puisse jeter la défaveur sur leurs offres et sur les conditions dont ils les accompagnent. Ils ont eux-mêmes le plus grand intérêt à n'être point forcés de jouir de ces longueurs. »
Louis, comme on peut le croire, n'avait nullement trempé dans toutes les transactions plus ou
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moins occultes , plus ou moins indélicates qui avaient, dès le principe , compromis la sûreté de l'entreprise. Sa bonne foi était entière dans le choix de ses associés, et la justice que rendait à son caractère et à ses talents le Gouvernement qui le dépouillait prouve qu'il était plus malheureux que coupable , plus confiant qu'intéressé. Nous allons le suivre dans ses derniers efforts, ou plutôt dans ses dernières déceptions.
Sa formule de soumission fut remise par lui à la direction du comité des Domaines. Cette administration la renvoya à la municipalité de Bordeaux pour fournir ses observations. Or , Louis put , dès ce moment, pressentir la perte de ses espérances. En effet, la municipalité, qui, on se le rappelle, avait des prétentions sur la propriété du Château-Trompette , ne pouvait , dans l'intérêt de ses réclamations , donner un avis favorable à un projet quel qu'il fut , et bien moins encore à une proposition qui tendait à la dépouiller , et dont l'auteur était l'objet de son aversion. Dans cette occasion cependant, elle eut recours, avant de formuler son opinion, à un moyen bien assuré de la faire valoir : ce fut de transmettre la proposition et les offres de Louis à l'académie de peinture , sculpture et architecture civile et navale de Bordeaux.
On concevra tout ce qu'il y avait de méchant et d'injuste à vouloir s'étayer de l'avis de cette académie, quand on saura que l'architecte Lbote, cet éternel antagoniste de Louis, en était le présidentdirecteur.
L'Académie épousa chaudement , comme on va le voir, le ressentiment des municipaux. Seulement, nous agirons en ceci comme nous l'avons fait précédemment, nous contentant, vu l'étendue de ses observations, d'en rapporter les passages les plus saillants :