CHAPITRE VII
La salle du Grand-Théâlre placée sous la direction d'une compagnie d'actionnaires. — Cession de ce privilège k divers directeurs. — Entreprise du Grand-Théâtre affermée; conditions de la ferme. — Règlements, ordonnances , faits divers relatifs au théâtre. — M. de Noé, maire de Bordeaux, et le maréchal de Richelieu. — Disgrâce du premier. — Première représentation du Mariage de Figaro. — Larive et M"« Raucourt. — Le désordre commence k s'introduire dans les théâtres. — Émeute l\ propos de la pièce de Calas. — Marc-Antoine Julien envoyé a Bordeaux. — Son portrait. — Règlement qu'il fait pour le théâtre. — Fête de la Raison. — Continuation des troubles au théâtre.
Par arrêt du 28 janvier 1780, la salle de spectacle fut placée sous la direction d'une compagnie d'actionnaires dont nous avons déjà parlé. La durée de leur privilège était de trente ans (1), à la charge par eux de payer à la ville, et annuellement, la somme de 56,000 livres pour le loyer de la salle et toutes ses dépendances; les chargeant en outre de tout l'entretien (sauf les cas fortuits et les grosses réparations) , ainsi que des appointements de l'architecte d*e la ville et du pompier en sous ordre.
Il existe un règlement du 30 mars 1780 qui nous
(1) Ce privilège avait commencé le 21 janvier 1772.
Une ordonnance des maire et jurats, en date du 5 décembre 1786, après avoir défendu aux acteurs et actrices d'introduire des étrangers dans la salle pendant les répétitions, leur défend encore, sous des peines sévères, de se méfaire ni médire entre eux, ce qui leur arrivait trèsfréquemment.
paraît très-sage et très-logique. Nous en extrayons ce premier article :
« Le nombre des spectateurs que la salle peut contenir étant parfaitement connu, il ne sera, en aucune occasion et sous aucun prétexte , délivré un seul billet en sus du nombre fixé pour chaque rang de loges, amphithéâtre, balcon ou parterre, et le nombre des abonnés , s'il y en a ^ n'excédera jamais ti'ois cents. »
En l'année 1781 , ces actionnaires firent cession de leur privilège et bail à ,MM. Hus, Gaillard et Dorfeuil. Cette cession fut confirmée par arrêt du Conseil d'État, du 29 juillet 1781.
Déjà , par lettres du 7 février de la même année , le roi avait permis de réunir les bals à la salle de spectacle , avec défense expresse d'y souffrir aucune espèce de jeux prohibés.
Les sieurs Hus , Gaillard et Dorfeuil rétrocédèrent, en 1783, le privilège de cette entreprise, d'abord aux sieurs Albert de la Joubertie, Loreille et Lanauve , puis au sieur Albert tout seul , à la charge de rembourser aux trois premiers cessionnaires une somme de 600,000 livres qu'ils avaient avancée; plus, 80,000 livres de faux frais, et ensuite de payer à chaque cessionnaire une somme de 120,000 livres, à titre d'indemnité.
Le sieur Albert créa une compagnie qui ne put réussir à faire les fonds. Les mauvaises affaires se compliquant , soit par l'infidélité ou le peu d'intelligence des directeurs qu'on avait mis à la tète de l'en-
treprise , on imagina, au mois de janvier 1788 , de mettre l'entreprise en régie; mais cette régie ne remédiant à rien, on fut bientôt contraint de la supprimer.
Les sieurs Robineau de Beauvoir et Collineau de Coudaine se présentèrent alors pour acheter le privilège, le 12 avril 1788. Ils s'engageaient à payer une somme de 552,288 livres G sous 8 deniers, dans le terme de deux mois, faute de quoi ils pourraient être destitués du privilège , et le sieur Albert devait y rentrer de droit. Ces nouveaux venus , bien loin de remplir leurs conditions, achevèrent de mettre le désordre dans l'entreprise. Enfin le ministre , dégoûté par l'expérience de toutes ces concessions plus ou moins hasardées, maintint le sieur Albert dans son privilège , décida que l'entreprise des spectacles serait affermée, pour, le prix du bail, être employé au paiement des dettes, et que , jusqu'à l'adjudication , les jurats de Bordeaux auraient la régie des théâtres.
Par une lettre en date du 28 août 1789, le comte de Saint-Priest annonça aux jurats que le sieur Legros, ancien acteur de l'Opéra , et le sieur Blanchard , s'étaient rendus adjudicataires de la ferme du spectacle, sous les conditions suivantes : de payer annuellement 80,000 livres en donnant un quartier d'avance, et au 1'^^ octobre les six mois échus; puis, au l^"" avril 1790, un antre quartier d'avance, indépendamment du semestre courant, et les deux autres quartiers d'avance au 1'^'^ avril des deux années suivantes , toujours en sus des sommes échues, de ma-
1 50 UISTOIRE DES THEATRES
nière qu'au bout de trois ans il y eût quatre années de payées. Ce bail devait durer quinze ans. Ces conditions, comme on le pense bien, ne furent pas remplies (1). L'anarchie régnait déjà dans le théâtre comme elle allait bientôt régner dans tout le royaume. Les créanciers surgissaient de toutes parts , les acteurs réclamaient leur traitement, le public s'ennuyait; les mémoires, les réclamations, les requêtes compliquaient la question sans l'éclaircir. La municipalité nomma deux administrateurs, Gallyot, régisseur, et Pacher, contrôleur, qui furent chargés, de concert avec le trésorier de la ville, des recettes et des paiements à faire aux divers intéressés. Cette mesure se soutint quelque temps. On payait les acteurs à chaque quinzaine, et le prix du loyer était chaque soir prélevé sur le montant de la recette. Tous ces changements, ces demi-précautions, ces alternatives toujours de plus en plus désastreuses, se prolongèrent assez pour se trouver face à face avec le mouvement révolutionnaire. En 1793, les anciens actionnaires s'étaient retirés; la municipalité nomma des administrateurs pour régir le Grand-Théâtre, qui prit alors le nom de Théâtre de la République. Comme nous n'avons pas prétendu faire la biographie des directions qui se sont succédé depuis cette époque , nous n'en parlerons qu'autant que leur nom pourra se rattacher
(1) Ce fut le 20 avril de cette même année (1790) que M. Desmiraii, dans un rapport sur le Théâtre , proposa de faire assurer ce bâtiment pour un million, ii Londres, pouvant obtenir la prime a un quart pour cent. Sa proposition n'eut point de suite.
aux particularités historiques que nous allons rapporter.
nÈGLEMENTS, ORDONNANCES, FAITS DIVERS RELATIFS AU THÉÂTRE.
D'après 1 état dressé le 30 mars 1780, la salle du Grand-Théâtre de Bordeaux contenait 1,726 places, celle du théâtre de la Porte-Dauphine 1,436
Différence en plus 290
Nous avons déjà parlé d'un règlement de cette même époque qui subordonnait le nombre de billets à celui des places; nous le livrons à la méditation des intéressés.
Voici maintenant un bordereau exact des recettes et dépenses de la Comédie de Bordeaux , depuis le 7 avril 1780, jour de son ouverture, jusqu'au 7 avril 1781, jour de la clôture et de la cession du privilège.
Dépenses 514,455 liv. 8 s. 7 d.
Recettes 450,674 16 3
Excédantdeladépense. 63,780 liv. 12 s. 4 d.
( Voir la lettre G.)
Quatre ans après l'ouverture du Grand-Théâtre, arriva un incident qui mit Bordeaux en émoi, et prouva combien le corps de ville tenait à ses privilèges que les rois de France avaient toujours reconnus et protégés en général , mais qu'ils attaquaient et enlevaient pièce à pièce quand l'occasion leur paraissait favorable. Les jurais avaient eu de tout temps le
droit de faire la police dans le théâtre ; ce privilège semblait, en effet, devoir appartenir à des magistrats intéressés à la tranquillité de la ville, et responsables des désordres qui pouvaient y arriver. Le maréchal de Richelieu, gouverneur de la province , et qui se trouvait alors à Paris, entreprit de le leur enlever; la chose lui était légalement impossible; mais nous savons que ce seigneur n'était nullement embarrassé pour lever les difficultés (1) etqu'il ne fut pas toujours honnête dans les ressources qu'il employa. Dans cette occasion , comme on va le voir, il fut fidèle à ses principes. Il expédia de Paris un suisse qui, sous la qualité de portier, avait mission de refuser l'entrée du théâtre à Messieurs du Corps de ville, excepté au seul jurât de police. Cette réserve était d'autant plus extraordinaire, qu'aux termes des règlements, le jurât de police devait être perpétuellement fixé à l'Hôtel-de-Yille, et ne pouvait par conséquent assister au spectacle pendant le temps de son service. Une intrigue de coulisse, dans laquelle le maréchal se trouvait engagé, l'avait, dit-on, porté à ce coup d'autorité qui devait le délivrer dune surveillance trop active. La mesure, rigoureusement exécutée, indigna les jurats, qui en référèrent au vicomte de Noé, maire
(1) Le vieux maréchal de Richelieu , aussi voluptueux qu'absolu, n'assistait , en été , aux représentations théâtrales , qu'après avoir , au préalable, ordonné que les portes ne fussent ouvertes qu'a son arrivée, ce qui avait lieu souvent à une liourc fort avancée de la nuit. Peu lui importaient les murmures, pourvu qu'il savourât la fraîcheur.
( Voir note U.)
de la ville. Ce magistrat, qui arrivait de voyage, assemble. les jurais; il leur rappelle le serment particulier qu'il a fait de soutenir de tout son pouvoir les droits de la ville; sur-le-champ il mande le suisse, il l'interpelle s'il n'a pas prêté serment dans les mains de ces mômes jurats qu'il a outragés; il lui reproche les manquements qu'il a osé commettre , lui recommande d'être plus circonspect à l'avenir, et de ne jamais perdre de vue qu'il doit obéissance à ses supérieurs. Le suisse avait sans doute des ordres plus précis, puisque le même soir il renouvela encore la scène de la veille , avec cette différence qu'il voulut laisser entrer le maire , le lieutenant de maire et les jurats gentilshommes, mais qu'il repoussa les jurats avocats et négociants. Le maire , poussé à bout , fait arrêter le suisse et l'envoie en prison. Procès-verbal de cet événement est dressé par le Corps de ville et envoyé au ministre; mais on ne bravait pas impunément le maréchal , cet homme tout-puissant , qui fut heureux toute sa vie , quoiqu'il eût tout fait pour ne pas l'être. Le ministre ordonna de mettre le suisse en liberté , et le tribunal des maréchaux de Fiance , se rendant compétent en cette affaire où il était juge et partie, condamna le vicomte de Noé, sans être cité ni entendu, à être interdit un an dans ses fonctions, et à faire des excuses au maréchal de Richelieu , qui, donnant à sa vengeance personnelle toute l'extension possible , fit insérer ce jugement dans les gazettes de France et de l'étranger. Le vicomte de Noé fut obligé de s'éloigner pour éviter les mortifications
et les dégoûts que son puissant adversaire n'eût pas manqué de lui susciter. (Noie H his. )
En 1784 et en 1785 , c'est-à-dire à un an d'intervalle, paraissent à Bordeaux deux objets qui firent sensation dans les esprits : un homme et une pièce de théâtre. Si nous parlons du premier, ce n'est pas que son nom se rattache en aucune sorte à l'histoire que nous écrivons , mais parce qu'il eut un côté dramatique qui pouvait à la rigueur devenir, comme il l'est devenu, la matière d'une spéculation théâtrale. Cet homme , c'était Cagliostro ; cette pièce , c'était le Mariage de Figaro. L'un avec sa noblesse d'emprunt, son charlatanisme de gestes et de paroles , son jargon mystique et son cortège de dupes et de roués, ne représentait pas mal la dernière période du siècle putride qui s'en allait ; l'autre , écrite toute de verve , franche et libre , trop libre peut-être dans ses allures, s'attaquant aux préjugés consacrés par des siècles, fustigeant les idoles de l'époque, et se servant du ridicule pour les renverser, pouvait également devenir le type de l'ère audacieuse et révolutionnaire qui s'avançait alors à grands pas. Le parlement de Bordeaux défendit de jouer la pièce, et cette interdiction dura jusqu'en 1789. Figaro eut ensuite les honneurs de quatre-vingt-cinq représentations, et se soutint à notre théâtre , grâce à son dévergondage d'idées et de langage, et surtout au jeu inimitable de M"*' Contât, qui, dans le rôle de Suzanne, obtenait les applaudissements les mieux mérités , comme les plus fructueux. (Note. \.)
La nouvelle salle de spectacle amenait chez nous un grand nombre d'étrangers, et par suite les meilleurs acteurs de la capitale. Le beau Larive, cet élève de Le Kain, comme celui-ci l'avait été de Voltaire, attirait une foule immense qui venait l'admirer dans Tancrède, Vendôme, Warwick, Rhadamiste, Oreste, Bayard , Philoctète, tous rôles de sa création. La nature, ainsi que le disait Beaumarchais, avait fait un tour de force en créant Larive. Physique superbe, bel organe, âme de feu, il excitait tellement les transports de la multitude, que, à la sortie du spectacle, où il avait souvent recueilli jusqu'à deux cents couronnes, cet acteur trouvait les avenues de sa demeure toutes parsemées de lauriers.
Larive était, il est vrai, admirablement secondé par la célèbre M"*' Raucourt, et ce beau couple, qui n'avait rien à s'envier, semblait avoir été créé tout exprès pour cette époque et pour l'ornement de notre belle scène. Nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de trouver ici trois lettres intimes de Larive, adressées à M. Soulé de Besin, directeur de notre Grand-Théâtre. [Note J.)
Dauberval et sa femrpe , M"" Théodore , faisaient partie, à cette époque, du personnel de la troupe; le premier, en qualité de maître de ballets , et la seconde, comme première danseuse. Tous deux jouissaient, à ce titre, d'un traitement de 28,000 livres, et tous deux étaient extrêmement aimés du public. Nous voyons qu'en 1787, le départ de ces artistes étant annoncé, le peuple se mutina. Les jurats écri-
1 56 UISTOIRE DES THÉÂTRES
virent en cour, et il leur fut ordonné , pour apaiser le désordre, d'obliger les administrateurs à engager de nouveau ce couple aimable.
iW"^ Saint-Huberti, première cantatrice de l'Académie royale de musique, qui se trouvait à Bordeaux, y partageait, avec les Dauberval, la faveur publique. Elle avait fait connaître aux Bordelais la belle musique de Rameau, de Gluck et de Sacchini , dans Castor et Pollux , Iphigénie et Armide, où elle se montrait à la fois bonne comédienne et grande cantatrice. Nous n'examinerons pas si les talents qui produisaient à cette époque de si beaux résultats égalaient ou surpassaient les talents d'aujourd'hui. Cette question sera toujours mieux décidée par le temps que par les hommes, car le même principe d'amourpropre qui rattache les vieillards au passé, fait aussi tenir au présent la jeunesse. Laissons donc à chacun ses préjugés sur cet article, et croyons plutôt que les talents sont dé toutes les époques et de tous les pays(1).
Relatons comme assez curieuse une permission accordée au sieur Jean-Baptiste Dorte, rédacteur du Journal de Guienne, de faire l'analyse des pièces de théâtre et de parler du jeu des acteurs , sur la pro-
(1) N'oublions pas de mentionner que, par délibération du 3 avril 1784, les jurats permirent de placer au chauffoir du Grand-Théûtre le portrait du comédien Roniainville, qui, pondant vingt années, cliarnia la population bordelaise, comme une marque de reconnaissance, dit la délibération, et pour servir d'encouragement aux autres acteurs du spectacle.
messe de n'en parler qu'avec une grande circonspection , et de ne se livrer qu'à une critique douce et honnête, qui encourage les acteurs au lieu de les mortifier. M. de Tourny, dans une de ses lettres aux jurats, professait le même principe. « 11 faut, écrivait-il , traiter avec indulgence les acteurs qui ne sont encore que médiocres, afin qu'ils puissent devenir bons , et ne pas les rebuter par trop d'exigence qui vous mette dans l'impossibilité d'avoir une troupe. »
La soirée du 8 août 1789 fut bruyante au Grand- Théâtre , mais le désordre ne s'y montra pas ; ce fut plutôt une ovation , une fête de famille. Voici ce qui l'occasionna :
George-Louis Marie Leclerc , comte de Buffon , major en second du régiment royal angoumois, infanterie en garnison à Bayonne , venant du dit lieu pour se rendre en Bourgogne , fut arrêté à l'une des portes de Bordeaux , par suite des précautions prises pour la sûreté de la ville et de ses habitants. Ayant été conduit devant la municipalité, il donna des témoignages si satisfaisants de ses sentiments patriotiques et de son attachement inviolable à la personne du Roi , que les administrateurs trouvèrent en lui (pour nous servir de leurs expressions) le digne pis du Pline français , le successeur du vertueux et célèbre auteur de notre histoire naturelle, et à ces causes , ajoutent - ils , désirant lui donner des preuves des sentiments que nous inspirent et ses vertus personnelles et la mémoire de l'illustre auteur de ses jou7's , il a été délibéré de lui offrir des lettres de
bourgeoisie, que M. Vilolte , avocat , jurât , député à ce sujet, a été chargé de lui offrir.
Ces lettres furent remises à M. de Buffon, qui les reçut avec beaucoup de reconnaissance. M. de Buffon ayant ensuite été conduit à la Comédie, y fut accueilli par un applaudissement général. Après avoir donné au public des marques de la plus vive sensibilité, il se plut à montrer avec une sorte de fierté les lettres qu'il venait de recevoir, et protesta de son entier dévoîiment à la ville qui l'avait si bien accueilli, et qui lui fit la même fête jusqu'à son départ.
Le théâtre de la porte Dauphine était demeuré fermé depuis que la foule se portait au Grand-Théâtre. A la fin de 1790, on permit aux actionnaires du Grand-Théâtre d'y faire jouer. Les acteurs ayant demandé la permission d'y donner des représentations à dix heures du soir , l'autorité , qui commençait à mettre le mot de morale à côté des actes les moins moraux , refusa aux acteurs leur demande , attendu que les spectacles nocturnes sont contraires aux bonnes mœurs. Il y a toute une époque dans cette réponse.
Nous trouvons également , dans une délibération du 26 décembre 1790, qu'il devait être expressément réservé pour les mères de famille et leurs filles, au grand spectacle , le rang en entier des premières et toutes les galeries jusqu'à l'amphithéâtre exclusivement , y compris les balcons.
Dans un état de la troupe du spectacle de Bordeaux, publié en 1790, nous voyons que cette
troupe se composait de 92 sujets qui coûtaient 235,100 livres ainsi réparties :
Comédie et tragédie 90,S00 liv.
Opéra 61,600 »
Chœurs 21,900 »
Danse 58,100 »
Total 235,100 liv.
Martelly, premier rôle dans la comédie et la tragédie, recevait 7,000 liv. ; Donnât, premier chanteur dans le grand-opéra , 10,000 liv.; Eugène Hus, premier danseur, 8,000 liv. ; M'"^ Martelly, dans les premiers rôles comédie et tragédie, 3,000 liv.; M""" Clairville, première chanteuse dans l'opéra, 10,000 liv.; M'"^ Rochefort, première danseuse, 6,000 liv. L'orchestre, composé de 28 musiciens, recevait 35,720 liv. ; il était dirigé par Beck, qui, en sa qualité de chef, touchait un traitement de 4,000 liv. Le résumé de toute la dépense, en y comprenant l'administration et les employés, se montait à 367,300 liv.
Nous ferons observer que les appointements étaient, à cette époque , regardés comme trop élevés, et que l'on proposait, dans le môme état, de faire subir une diminution de 60,000 liv. sur le total de la dépense.
L'administration théâtrale , comme nous l'avons vu par ce qui précède , était bien loin , à cette époque , de faire des bénéfices. Les artistes n'étaient cependant point rétribués aussi fortement qu'ils le sont de nos jours ; les bénéfices n'étaient pas aussi nombreux.
Les sommes payées à de certains acteurs appelés de la capitale n'offraient point la progression exorbitante que nous leur avons vu acquérir plus tard. Et pourtant , si , avec tous ces éléments de perte de moins, les directions antérieures n'ont pu longtemps se soutenir , que doivent et que peuventelles faire actuellement? Le public, si exigeant, si capricieux et souvent si injuste , qui ne pourrait supporter une augmention de prix dans les places, pourrait-il supporter un talent médiocre ? Il veut voir passer devant lui toutes les grandeurs dramatiques de l'époque , sans se mettre en peine de ce qu'ailes coûtent. Patience encore, si sa bienveillance pesait pour quelque chose dans la balance de la recelte , s'il était conséquent avec lui-même , et s'il cherchait à assurer ses plaisirs au lieu de les détruire ; mais il n'en est pas toujours ainsi ; et dans quelques années, les troupes seront aussi difficiles à trouver pour un certain public que les directeurs à rencontrer pour de certains théâtres.
S'il était permis de séparer les hommes de la révolution des atrocités par eux commises, on ne pourrait s'empêcher de rire à l'aspect du Solon (Marc-Antoine Julien), membre de la Commission executive de l'instruction publique , envoyé par le comité de Salut public pour régénérer les théâtres de la République (an II de la République). Julien tenait beaucoup à justifier le choix qu'on avait fait de sa personne. Jeune et d'une santé débile, mais endurci au meurtre et se
soutenant à l'aide de cette activité fiévreuse et sanguinaire que Marat avait léguée à ses disciples, il atteignait à tout, suffisait à tout. Écrivain, législateur ou bourreau, il remplissait à la fois ces fonctions, et ne s'acquittait bien que de la dernière.
Ce brave Marc-Antoine, qui composait parfois des pièces de circonstance qu'il obligeait les acteurs à jouer, composa aussi un règlement pour les artistes de nos théâtres. Ce règlement, trop long pour être rapporté, renfermait en substance : que l'administration des deux théâtres de Bordeaux (celui de la République et celui des Sans-Culottes) serait composée de neuf administrateurs sous la surveillance du Conseil général et du Bureau municipal.
Les administrateurs étaient pris parmi les artistes du Grand-Théâtre; il s'y trouvait sept hommes et deux femmes, au nombre desquelles était la Clairville. Ces administrateurs étaient chargés de l'examen des pièces nouvelles et de leur mise en scène. Il était défendu à tout artiste, sous peines sévères, de refuser un rôle quelconque, ne voulant pas que l'on retrouvât dans les théâtres la rouille aristocratique dont ils avaient été si longtemps infectés sous le nom d'emploi sans partage ou avec partage, ces distinctions étant bannies par l'unité et l'égalité. (Art. 5, 20 messidor an II de la République. )
» Tout artiste, continue le même règlement, qui ne marchera pas d'accord avec les principes du jour, sera aussitôt livré à la police (tout le monde sait ce qu'était la police de Julien).
» Le répertoire sera formé pour dix jours, et, une fois arrêté, il ne pourra être changé.
» Comme il est juste qu'un artiste soit exactement récompensé de ses peines et qu'il ne soit point inquiet sur le paiement de ses honoraires, la caisse sera sous la surveillance de la commune , etc., etc. »
Ce règlement philocomique, dont nous ne pouvons donner qu'un faible aperçu, embrassait la régénération du moral des artistes et leur bien-être physique. Nous doutons beaucoup que la République, avec ses vertus burlesques et ses vices atroces , fut capable d'accomplir le premier de ces projets; quant au second , voici ce qui arriva :
La commune, qui devait surveiller la caisse, s'en empara, et les artistes, administrateurs et autres, privés du strict nécessaire, adressèrent, à la date du 28 ventôse, 3'' année républicaine , une demande à la municipalité pour obtenir de la chaussure, dont le manque les mettait dans l'impossibilité de continuer leurs services. Savez-vous quelle fut la réponse de cette bonne municipalité qui devait si soigneusement veiller au bien-être des artistes? La voici : // a été arrêté , l'agent national entendu , que les citoyens composant le corps des acteurs demeurent invités, et au besoin requis, an nom de la loi , de se rendre à la répétition et à la re}wésentation de ce jour, afin d'y remplir leurs devoirs portés par leurs engagements.
Jamais sans doute les théâtres ne furent les foyers de plus grands troubles qu'à ces époques de terreur et de réactions sanglantes. La commission militaire
qui siégea à Bordeaux, qui fil tomber tant de têtes et qui ne cherchait partout qu'une agglomération de victimes , n'eut garde de laisser en paix les artistes de nos théâtres. Ils furent tous emprisonnés , et , ce qui pourrait paraître incroyable si les pièces n'existaient pour le pi'ouver, c'est que tous ces législateurs plus ou moins entachés de vices et de crimes, qui vivaient dans le désordre et la crapule ; eux qui , selon l'expression pittoresque de Babise, crachaient à chaque instant la révolution; qui auraient reproduit le chaos pour nier ensuite la création ; ces mêmes hommes , enfin , sentirent leur pudeur effarouchée à la représentation d'une pièce de comédie. Tous les artistes du théâtre de la Montagne, au nombre de quarante-six , furent incarcérés et jugés. Le curieux paragraphe que j'extrais de leur jugement va nous déduire les motifs de leur arrestation.
Les dits acteurs ont été cités à la barre de la Commission militaire pour avoir tous contribué plus ou moins à la représentation de quelques pièces propres à alarmer la pudeur des âmes vertueuses et à corrompre les mœurs publiques par des tableaux de lubricitéj notamment à l'époque oii les dits acteurs jouèrent sur leur théâtre une comédie intitulée : La Tentation de Saint-Antoine, pièce scandaleuse^ qui tend à faire passer le vice par tous les sens en étalant des scènes entières de prostitution.
Qui ne croirait, à la suite de ce préambule, que la Commission militaire n'ordonnât une punition se-' vère contre les coupables ? Il n'en fut rien , grâce à
l'adresse du directeur de la troupe, le citoyen Mayeur , qui fit valoir la pureté de ses intentions , disant Ji avoir voulu, en mettant au théâtre la Tentation de Saint-Antoine, que verser le ridicule sur les jjréjugés religieux et peindre la vie hypocrite et vicieuse des dévots j et que son erreur provenait de son . esprit et non de son cœur.
Ils furent tous acquittés , et le président Lacombe, en les relaxant de la plainte, recommanda fortement au directeur de ne prendre pour son théâtre épuré d'autre devise que la liberté et les mœurs.
Écoutons maintenant le rapport fait par les représentants au ministre de l'intérieur, sous la date du 1 0 frimaire an II.
« La Commission militaire marche toujours révolutionnairement. La tête des conspirateurs tombe toujours sur l'échafaud. Les hommes suspects sont renfermés jusqu'à la paix; les modérés, les insouciants, les égoïstes sont punis par la bourse. Avanthier, tous les sujets du Grand-Théâtre, au nombre de 86, ont été mis en état d'arrestation. C'était un foyer d'aristocratie; nous l'avons détruit. La veille , la salle de ce spectacle avait été investie au moment où plus de 2,000 personnes y étaient , et tous les gens suspects, qui s'y trouvaient réunis en très-grand nombre , ont été incarcérés. »
Cette arrestation en masse des acteurs du Grand- Théâtre aboutit comme la précédente, c'est-à-dire à un acquittement pour les personnes; mais Ysabeau et Tallien, par leur arrêté du 16 frimaire an II, suppri-
mèrent le spectacle connu à Bordeaux sous la dénomination de Théâtre de /a iVa/ion( le Grand-Théâtre), et l'article 3 du même arrêté accorda aux artistes du théâtre ci-devant Molière la jouissance de la salle ou plutôt du local du ci-devant Grand-Théâtre , ainsi que de tous les objets de décorations ou autres renfermés dans les magasins. Les acteurs de Molière en jouirent gratuitement jusqu'à la fin de vendémiaire suivant.
Le Comité de surveillance et de salut public du département de la Gironde voulut à son tour faire acte de civisme. Il fit afficher , et particulièrement à la porte et dans l'intérieur de chaque salle de spectacle , que tous les citoyens avaient la liberté de se vêtir et de tenir leur coiffure, soit en cheveux -plats , longs ou ronds, en un mot, comme il plairait à chacun; et qu'il était fait inhibitions et défenses à tous citoyens de se permettre, sous aucun prétexte, de couper les cheveux à qui que ce fût, à peine d'être poursuivi extraordinairement. (An II, S"*^ décade. )
Les femmes ne furent pas oubliées dans cette régénération. Il leur fut défendu de se présenter dans les spectacles et autres lieux sans être décorées de la cocarde tricolore ; et si elles s'avisaient de la profaner , la même loi les frappait de six années de réclusion.
La fête de la Raison, célébrée le 20 frimaire an II, fut une image parfaite des anciennes bacchanales. Tout ce qu'il y avait dans la ville de misérables déguenillés ou d'êtres disgraciés par la nature fut choisi
de préférence pour remplir un rôle dans cette ignoble farce. On emprunta , aux magasins du Grand- Théâtre et à la dépouille des églises et des malheureux condamnés , les costumes qui devaient recouvrir ces dégoûtants personnages. Les uns, destinés à représenter les rois, princes, seigneuis de l'ancien régime, étaient revêtus d'habits somptueux ; les autres étaient déguisés en pape, en évêques, en membres du parlement ou de la jurade. Leurs grimaces, leurs jurons et leurs gestes cyniques excitaient à chaque instant les ris et les clameurs de la populace, charmée surtout du grotesque tableau que lui offrait un nain appelé Richefort, que nous avons tous connu comme un objet de caricature , et qui, revêtu d'habits pontificaux , monté sur un grand cheval , en descendait quelquefois pour distribuer de droite et de gauche , à la multitude , de facétieuses bénédictions.
Derrière lui venait un Israélite remarquable par sa haute taille , lequel , pour mieux faire ressortir la disparate, passait et repassait ses longues jambes sur la tête du nain. A la tête du cortège, et à demi nue, se montrait dans un char la comédienne Duchaumont, figurant la déesse de la Raison. Elle foulait aux pieds un crucifix , et aux angles, ainsi qu'aux roues de son char, étaient attachés des emblèmes de la religion et de la royauté déchues.
Le 7 prairial an II , parut une ordonnance de Julien, à propos de l'anniversaire du 31 mai. Dans le programme emphatique qui compose la description de celte fête, Julien s'exprime ainsi :
« La fôte commencera à deux lieures seulement , afin qu'on puisse se rendre vers trois ou quatre heures au temple de l'Être suprême, oîi des morceaux de musique seront exécutés au milieu de la foudre et des éclairs, pour rappeler les combats et les triomphes de la Montagne. »
•La municipalité à laquelle était adressé ce programme, était digne de le comprendre. Voici ce qu'elle y ajouta :
« Il sera exécuté des symphonies de la composition du citoyen Beck, et, après le discours, il sera exécuté la musique triomphale du même citoyen Beck, dont les paroles seront analogues à la fête, avec les effets de la foudre et des éclairs.
» On ira , après cette fête , prendre ses places au Théâtre de la République, qui sera gratuitement ouvert ce jour-là , et oii l'on représentera des pièces patriotiques.
» Le temple sera illuminé. Il y aura un orchestre sur la tribune pour y exécuter des airs de contredanse et autres , et les citoyens et citoyennes y pourront danser tant que cela leur fera plaisir. »
Le désordre et l'insubordination commençaient à faire partout des progrès effrayants : on s'avisa de jouer au Grand-Théâtre la pièce de Jean Calas , qui avait déjà été représentée à Paris. Une partie des spectateurs, choqués de certaines situations de ce drame, réclame à grands cris la chute du rideau. L'autorité le fait baisser; mais le parterre veut la continuation de la pièce, et on a la faiblesse d'y consentir. Cette
première concession rend le parterre exigeant. Il demande que la pièce soit encore jouée le lendemain. La municipalité croit devoir s'y refuser et substitue à la pièce de Jean Calas, celle du Médecin malgré lui. Les mutins écrivent sur l'affiche : Calas malgré lui, et sur la proclamation qu'avait fait afficher la municipalité : Calas malgré eux. La pièce commence, on siffle les acteurs , on force l'orchestre à jouer l'air ça ira, et l'on accompagne en chœur. Non content de ce résultat, le parterre escalade les loges et se précipite sur la scène. En vain les officiers municipaux veulent parler, les séditieux leur imposent silence et demandent même que M. Jaiibert, l'un de cesofficiers, adresse des excuses au public. On traîne de force les acteurs sur la scène : Calas est joué, et la municipalité obligée de permettre au directeur déjouer Ca/a5 toutes les fois qu'il le voudrait.
En 1792, le Club national, qui se piquait de vouloir régénérer notre ville , s'avisa de demander l'inauguration du drapeau national , à la salle du Grand- Théâtre, afin que les citoyens qui s y rassemblaient pussent avoir continuellement sous les yeux ce signe (le notre régénération et de notre liberté , et que le jour de cette cérémonie on jouât la tragédie de Brutus. Or, comme le Club national était composé des plus ardents démagogues, et qu'il s'était déjà signalé par l'importante réforme de la livrée des suisses de la Bourse , de la Douane , de l'Hôtel de la Mairie et de la Comédie, on lui accorda sa demande. Le programme fut exécuté de point en point, et vu la grande af-
fluencc (lu peuple qui se porta au Grand-Théâtre, on répéta la même cérémonie le lendemain.
Cependant le régime de la terreur était sur son déclin; en 1795 et 1796, une réaction générale se forma contre les anarchistes; plusieurs individus désignés comme tels furent arrêtés, puis amnistiés. Mais la morgue qu'ils affectèrent en se montrant ostensiblement dans les promenades et aux théâtres ne tarda pas à porter ses fruits. Plusieurs furent tués, entre autres le nommé Parmentier (1), qui , en sortant du Grand-Théâtre, fut poignardé presque sous les yeux de l'autorité , sans qu'elle pût l'empêcher ni découvrir ensuite le meurtrier. [Note K.)
Uîie grande et forte mesure eut lieu cependant pour remédier aux troubles incessants du théâtre. Quelques philosophes auraient peut-être cru que la cause devait en être attribuée à cet esprit de désordre et de liberté anarchique qui avait depuis quelques années bouleversé les hommes et les choses; mais la municipalité en jugea autrement; en conséquence, elle défendit à la citoyenne Degrille, tenant un café dans l'intérieur de la salle , de vendre du punch aux spectateurs , parce que, dit le considérant de cet arrêté (arrêté du 26 frimaire, 3^ année républicaine), le punch exalte les têtes de la jeunesse et l'excite au désordre.
Or la municipalité n'avait pas défendu aux jeunes gens d'en aller boire dehors, et le désordre continua de plus belle.
(1) Ce Parmentier était un ex-comédien du théâtre Molière, qui se trouvait membre do la commission ujilitairc itrcsidée par Lacomlie.
Le 17 pluviôse, on avait représenté au théâtre la pièce intitulée ÏEspion autrichien. Dans cette pièce , l'un des acteurs offre à son collègue un bonnet rouge pour s'en décorer. A ce moment, des sifflets et des cris tumultueux : A bas le bonnet rouge! se firent entendre dans le parterre et dans la plupart des loges. Les acteurs obéirent : ceux qui se trouvaient affublés de cette ignoble coiffure s'en dépouillèrent et quelques-uns même allèrent jusqu'à la fouler aux pieds, au bruit des applaudissements. Quelques protestations essayèrent bien de se faire entendre ; mais elles furent aussitôt étouffées. Les républicains exaltés et les anarchistes se donnèrent rendez-vous pour le lendemain, afin de prendre une éclatante revanche. Ayant aperçu dans plusieurs loges des dames portant à leurs chapeaux des panaches blancs, les émeutiers imitèrent la tactique de leurs adversaires de la veille, et poussèrent des clameurs si bruyantes , que ces dames se virent obligées d'ôter leurs chapeaux; mais, soit l'effet d'un oubli ou plutôt d'un ordre supérieur, la toile s'étant levée, on vit l'actrice Clairville (1) paraître
(1) On lit dans un journal de Toulouse, Y Anti-Terroriste {praiirial an V) :
« Dans son court séjour à Toulouse, M°"« Clairville a été constamment applaudie et cinq fois couronnée. Sensible a un si grand talent, la municipalité elle-même n'a pu s'empêcher de permettre la lecture de vers adressés à ce digne objet de l'enthousiasme général.
» Dans une pièce devers, on assurait M"« Clairville que le vandalisme n'avait jamais infecté notre ciel. Ce mot n'a pu que très-désagréablement affecter son cœur. L'auteur ignore sans doute que l'objet de ses éloges a failli être victime du monstre hideux du terrorisme. Il saurait
sur la scène avec un magnifique panache blanc. Des applaudissements partent de la loge des représentants et ils sont le signal de ceux qui se font entendre dans toutes les parties de la salle. Les dames reprennent alors leurs chapeaux, des coups de sifflets se font entendre. Treilhard se lève et déclare qu'il traitera avec toute la rigueur possible les hommes coupables qui voudraient perpétuer le système horrible de la terreur. Blutel parle dans le même sens et ajoute que chacun a le droit de se vêtir comme il lui plaît. Des applaudissements accueillent ces paroles.
On avait déjà joué à Paris une pièce de circonstance, intitulée : L'Intérieur des Comités révolutionnaires , ou les Aristides modernes , comédie en trois actes et en prose. Cette pièce, oii ne sont guère ménagés les Aristides de 93 , avait eu un grand succès à Paris et elle n'en n'eut pas moins sur notre théâtre. Les artistes la jouèrent dans tout son hideux. L'acteur Perroud , qui remplissait le rôle de 'perruquier gascon, provoqua un rire fou dans l'assemblée , lorsqu'ayant demandé la parole au président du tribunal , il s'écrie dans son accent gascon : Président , bous lé hoyez, nous sommés zinfluincés. Les turpitudes dont se couvrent, dans cette pièce, ces agents de Robespierre, exaltèrent les têtes; le parterre fit main basse sur les bonnets rouges des acteurs; on les foula aux
que longtemps menaci'e du dernier supplice, M"'^ Clairvillc n'avait dû sa liberté qu'au plus triste courage; qu'obligée de jouer dans Miltiade le
jour oit la tête la plus chère Je m'anùte, cet écrit pourrait
tfiiiibor dans ses mains ! »
pieds, on les lacéra , aux cris de : A bas les jacobins! et on redemanda la pièce pour le lendemain.
Le lendemain , même tumulte que la veille. Les jeunes gens se portèrent devant le cercle de l'Académie, où l'on supposait que quelques anarchistes se rassemblaient encore. On y brûla plusieurs bonnets de la liberté , on y cassa des vitres , et la force armée qui survint empêcha de plus grands excès. La pièce fut ensuite défendue et l'effet cessa avec la cause qui l'avait produit.
Le punch était-il donc le seul coupable dans l'épidémie révolutionnaire? Quoi qu'il en soit du remède, nous le livrons tel quel à la sapience des directions actuelles. Cet arrêté vaut bien celui qui fut pris à l'unanimité le 13 germinal an V de la République :
« Le Bureau central du canton de Bordeaux à ses concitoyens.
» L'épuisement total des finances du Bureau central ne lui permettant plus de continuer l'illumination des réverbères , les citoyens qui désireront faire allumer les réverbères de leur rue pourront s'adresser directement au citoyen Soyer , demeurant rue Saint- Paul, n° 17 , derrière l'Hôpital, qui est autorisé par le Bureau central à traiter avec eux à raison de 3 liv. 15 sous par bec pour chaque mois. »
Nous pourrions y joindre encore cet extrait d'un autre arrêté du 6 prairial an V, sur une pétition de la directrice Latapy , portant sommation au nom de la
DE BORDEAUX. i73
loi^ aux citoyennes Blondine, Dosnac , André et l'Espérance, artistes danseuses (qui prétendaient manquer de chaussure ) , à se rendre le même soir au Théâtre des Variétés jmur y figurer dans le ballet de la Fille Hussard.
Heureux temps ! heureuse municipalité, qui avait le loisir de s'occuper d'aussi petites choses !
Dans la soirée du 5 thermidor (an V) on pouvait remarquer dans la population ordinaire du théâtre une certaine animation , une prolixité de gestes et de paroles, des acclamations, des frémissements, et enfin tous les signes de quelque événement extraordinaire, dont on se racontait sans doute les péripéties. Il s'agissait en effet du meurtre de Groussac.
Groussac avait été maire de Toulouse pendant la Terreur, et malheureusement pour lui, sa conduite sanguinaire et les crimes dont il s'était souillé à cette époque , avaient amassé sur sa tête un anathème de malédictions et de haines atroces. Pressentant le péril dont il était menacé , et croyant le conjurer en s'éloignant de Toulouse , il se rendit à Paris, où il comptait encore des protecteurs et des amis. Quelque mystère qu'il eût mis à son départ, les habitants de Toulouse l'apprirent bientôt par le journal V Anti-Terroriste, qui paraissait dans cette ville. Groussac , après un séjour de quelques semaines à Paris , et se confiant sans doute à la crainte qu'il pouvait encore inspirer à ses concitoyens, résolut d'effectuer son retour. Il arriva à Bordeaux dans la matinée du 4 thermidor an V, et s'entendit aussitôt avec Sauti,
courrier de la malle de Toulouse, qui partait pour cette ville à l'heure de raidi et demi.
Dans l'intervalle, un inconnu se présente à l'administration municipale du S'"" arrondissement , et fait la déclaration suivante : « Le jeune homme de Tou- » louse qui va partir avec le courrier de ce jour , » doit être assassiné à la sortie de Bordeaux, par un » nombre assez considérable de personnes qui sont » allées l'attendre sur la route. Je pense que pour » éviter un pareil malheur, il faut prendre des me- » sures promptes et surtout bien dirigées. »
Le Bureau central, prévenu de ce fait, suspend le départ du courrier; mais au lieu d'envoyer la gendarmerie sur la route où devait se commettre le meurtre , il s'occupe à discuter le plus ou moins d'opportunité de la mesure qu'il vient de prendre à l'égard du courrier, et laisse ainsi s'écouler le temps jusqu'au moment où il croit pouvoir lever la consigne qu'il avait donnée à Sauti. Celui-ci était dans la cour de la poste, ainsi que le voyageur Groussac, au moment où les ordres du Bureau central arrivaient; on invite Groussac à se rendre aussitôt devant les membres de cette administration. Il obéit , et là on lui fait part du danger qui le menace , et on l'engage à renoncer à son départ jusqu'à ce que l'administration ait pris des mesures pour sa sûreté. Groussac répond ^qu'il ne se connaît point d'ennemis; qu'il pense n'avoir rien à craindre, et qu'il ne veut ni ne peut retarder son départ. Le courrier Sauti affirme, de son côté , que Groussac ne court aucun risque avec lui , que
Groussac est un honnête homme , que rien de sinistre ne peut lui arriver , et que l'administration pouvait être tranquille. Mais, lui objecta- t-on , ce môme Groussac , de la sûreté duquel vous répondez, a été maire de Toulouse pendant la Terreur; nous sommeg sûrs que c'est à lui qu'on en veut, et nous avons la certitude qu'il sera égorgé s'il part avec vous. Nouvelles assurances du courrier, que le citoyen Groussac ne courait aucun risque avec lui ; et comme les administrateurs insistent encore , Sauti exige un ordre écrit qui lui défende d'emmener Groussac. Les membres du Bureau central ne se croyant pas autorisés à donner un ordre semblable, laissèrent s'éloigner la malle-poste.
Il était environ deux heures, lorsque le même inconnu qui avait fait à l'administration municipale la déposition dont nous avons parlé plus haut, se présenta de nouveau dans les bureaux de l'administration et s'informa si l'on avait pris les mesures nécessaires pour prévenir le meurtre qu'il avait dénoncé. On lui rendit compte de tout ce qui avait été fait. Pourquoi , s'écria aussitôt l'inconnu, et avec toutes les marques d'un profond désespoir, pourquoi donc n'a-t-on pas fait partir la gendarmerie? Soyez-en certains, Groussac est perdu ! !... Ces paroles portèrent l'inquiétude et l'alarme parmi les membres du Bureau. On fit partir, en bidet, le piqueur de la commune, afin de s'opposer au crime , s'il en était encore temps. La gendarmerie reçut l'ordre de monter à cheval , et de se porter, ventre à terre, au delà du pont de la
Maye, où l'on supposait que le courrier aurait pu être attaqué. Ces précautions furent prises trop tard : Groussac n'existait plus ! Voici ce qui s'était passé : Parvenue vis-à-vis le bois de Baret, la raalle-posle avait été entourée par uoe vingtaine de cavaliers bien montés et armés jusqu'aux dents. L'un d'eux ordonna au courrier Sauti de faire descendre Groussac. Sauti prétendit lui avoir répondu que Groussac ne se trouvait pas au nombre des voyageurs. Nous savons le contraire , répondit le chef de la troupe; et ayant ouvert en même temps la portière , on trouva ce malheureux blotti sous des coussins. Il fut arraché de la voiture et jeté à terre. Tous ces hommes ( dépose le courrier) avaient de larges mouchoirs et une partie de leurs cheveux qui recouvraient et rendaient méconnaissables leurs visages. Une voix forte, celle du même chef, ordonna à Groussac de se mettre à genoux. Celui-ci obéit. Recommande ton âme à Dieu, lui cria-t-on de nouveau , et en même temps un homme grand et robuste sortit du milieu de la troupe , s'avança vers Groussac et lui déchaigea dans la tête le pistolet qu'il tenait; puis, laissant leur victime se rouler dans les convulsions de l'agonie, la troupe, à un signal donné, s'éloigna au grand galop, après avoir ordonné au courrier de continuer sa route. Lorsque la gendarmerie arriva , elle ne trouva plus qu'un cadavre, et ne put se procurer aucun indice sur le chemin qu'avaient pris les meurtriers.
Cependant, sur les ordres réitérés du ministre, la police, qui n'avait pas su prévenir le crime, se mil
DE 150RDEAUX. 177
en mouvement pour en découvrir les auteurs. On opéra quelques arrestations , entre autres celles des nommés Seccey et Meillac ; celui-ci, rédacteur d'un journal de Toulouse, intitulé Y Anti-Terroriste , avait, cotume noils lavons dit , annoncé le premier le départ de Groussac pour Paris. On conclut de là qu'il ne devait pas se trouver étranger au complot. Le courrier de la malle fut aussi du nombre des personnes arrêtées, mais toutes ces recherches, tout ce grand appareil n'aboutirent qu'à quelques mois de détention préventive pour les accusés , et le public , affamé d'émotions nouvelles , oublia Groussac , et porta toute son attention d'un autre côté. {Note L.)
Le fameux arrêté contre le punch n'avait pu encore réussir à calmer les têtes le 18 nivôse an YI républicain , puisque le brave général Lannes , alors de passage à Bordeaux , fut insulté au théâtre , et faillit à devenir la victime d'un infâme guet-apens , organisé par quelques mauvaises têtes de l'époque. {Note M.)
Ce général montra , dans cette occasion , le sangfroid et la générosité qui caractérisèrent toute sa vie. Invité le lendemain par l'autorité à désigner ceux qui l'avaient outragé, il refusa de le faire, quoiqu'il en connût plusieurs, laissant, dit-il, au temps et à leur conscience le soin de le venger. {Note N. )
UISTOIUE DES THÉÂTRES