CHAPITRE VIII
Garât et Dofk; vers qui leur sont adressés. — Rapports de police : la Descente en Angleterre. — Le Carnaval républicain (chanson). — Mépris et décadence des formes républicaines. — Le Grand-Théâtre sous l'Empire. — Prat et Bojolay. — Bénéfices du petit théâtre. — Lettre du ministre Laine en faveur de Dojolay. — Arrivée à Bordeaux de Joanny, de M"" George, Lafont, M"e Mars, Talma, etc.
Les réactions, avec leur cortège d'atrocités, et les événetùents qui surgissaient de toutes parts, ne pouvaient mettre une entrave aux plaisirs. Garât, Beck, Dacosta, M""^^ Martin, Scio, Crêtu, s étaient donné rendez-vous dans notre ville, où ils avaient conquis les plus fortes sympathies. Beck, notre habile chef d'orchestre, relevait à peine d'une longue maladie. Un concert est organisé à son bénéfice. Tout Bordeaux veut revoir et entendre cet artiste bien-aimé. Beck est secondé par son ami Garât (1), Garât, dont
(1) Garât et Azévédo, de Bordeaux, avaient, par leur talent comme chanteurs , mérité les sympathies de l'infortunée Marie-Antoinette. Cette princesse avait fait délivrer à chacun d'eux le brevet d'une pension de 6,000 liv.
Garât recevait journellement une grande quantité de pièces de vers qui lui étaient adressées par les admirateurs de son rare talent. Comme ces poésies n'étaient pas toujours marquées au coin du bon goût, un de nos compatriotes lui en témoigna ses regrets de cette manière :
« A M. Garât aîné.
» Jadis fut déchiré, sur les bords du Riphée, » Ce chantre dont la terre admirait les concerts. » Tu vis, mais plus à plaindre, hélas! nouvel Orphée! » Car, même en prétendant t'élever un trophée, » Sans cesse on t'assassine avec de méchants vers. »
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le talent échappe à toute analyse, qui séduit, qui charme, qui transporte par la magie de son chant. Les couronnes pleuvent, Beck en fait une ample moisson, et Lamontagne aîné lui adresse les vers suivants, qu'il vient de composer pour lui :
« Ce favori du dieu de l'harmonie » Par son aspect encor anime les talents ; » De la môme clarté le feu de son génie
» Brille toujours au déclin de ses ans. » Il cueille encor des fleurs nouvellement écloses, » Et les Grâces, dansant au bruit de ses cliansons,
» Viennent mêler des myrthes et des roses » Aux lauriers immortels dont nous le couronnons. »
Garât, à son tour, est rappelé trois fois, et trois fois on lui fait répéter sa délicieuse romance :
« Églé, sur le peu que je vaux
» Sans raison tu t'alarraes; » Tu t'enivres de mes défauts
» Autant que de tes charmes.
» Tu crois pouvoir te défier
» De mon orgueil extrême ; » Je vais , pour me justifier,
» Avouer que je t'aime.
» Mais ne crois pas facilement
» Régner sur ta conquête ; » Je veux qu'à ton aveuglement
» Je doive ta défaite.
» Je veux aussi fermer les yeux
» Sur quelques ridicules ; » Et plus nous serons amoureux ,
» Plus nous serons crédules.
» Trouve-moi donc franc et sans fard ,
» Je te trouve adorable.
» Trouve-moi de l'esprit sans art ,
» Et je te trouve aimable.
» Surtout , crois-moi beaucoup d'amour ,
» Je te croirai sincère; » Et prenons garde qu'un beau jour
» L'âge ne nous éclaire. »
Le thermomètre de l'opinion publique, à toutes les époques, doit se retrouver dans les rapports de police qui se rattachent aux théâtres. C'est là , en effet, que les manifestations se croient plus libres, parce qu'elles peuvent se compter. Les théâtres deviennent des espèces de Bourse où toutes les opinions, tous les intérêts, toutes les industries aiment à se produire. On y va chercher la nouvelle du jour, souvent même celle du lendemain; on s'y crée un comité d'affection, de haines et de pensées. Les cabales, les petites intrigues qui, en temps de paix , n'ont d'autre but que de soutenir un artiste ou de faire tomber un directeur, prennent, dans d'autres circonstances, un caractère politique. On applaudit une pièce ou on siffle un auteur, parce que l'homme ou la pièce est la représentation d'un principe.
L'agent qui surveille, qui épie et sait prendre des notes peut se renseigner avec certitude et marquer jour par jour , avec une précision presque musicale , le progrès ou la décadence d'une couleur et d'un parti. Or donc, que l'on parcoure ces mêmes rapports pendant les années V , VI , VU , VIII et suivantes de
la République, on y rencontrera partout des faits et (les appréciations dans le genre de ceux-ci :
« On a joué ce soir au Grand-Théâtre Gaston cl Bayard, tragédie en cinq actes de Dubelloy. Dans le cours de cette pièce se trouve un passage qui a produit une vive sensation. C'est dans la quatrième scène du premier acte, entre Bayard et Urbin. Bayard s'exprime ainsi :
« Dieu dit à tout sujet, quand il lui donna l'être ,
» Sers, pour mieux me servir, ta patrie et ton maître.
» Sur la terre à ton roi j'ai remis mon pouvoir ;
» Vivre et mourir pour lui, c'est ton premier devoir. »
» A peine l'artiste eut-il déclamé le dernier vers ci-dessus , que les applaudissements les plus nombreux se firent entendre de presque toutes les parties de la salle, et furent prolongés assez longtemps. Au travers de ces applaudissements , nous entendîmes crier à différentes reprises : Bravo ! — Bis ! — etc.
» A la fin de la pièce du Mariage du Capucin, le citoyen Huby a chanté sur la scène un air patriotique. Nous avons été frappé de douleur du peu de zèle des artistes musiciens et chanteurs des chœurs ! Il n'y avait que trois ou quatre instruments pour accompagnement, mais pas un chanteur ; il a fc\llu que les artistes qui se trouvaient en scène, et que cela ne regardait pas, se missent de la partie et fissent chorus
» Nous, soussigné, commissaire de police de la section n** 17, de service au Grand-Théâtre, la toile ayant été levée à six heures et demie , on a joué
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l'Heureuse Supercherie et Gulnare. Au commencement de celte dernière pièce , de grands cris se sont aussitôt élevés : Les bras couverts ! les bras couverts ! criait-on de toutes parts; à bas les Jacobins !
Nous étant aperçus que ces cris s'adressaient aux artistes qui se trouvaient en scène, nous nous y somofies transportés, et avons reconnu que c'était le citoyen Desforges, un des acteui's de Gulnare, qui avait paru sur la scène les bras découverts jusqu'aux épaules. Nous étant informés des régisseurs pourquoi ils laissaient paraître sur la scène des acteurs rais aussi indécemment, il nous a été répondu qu'ils n'avaient pas d'autres habillements que ceux-là à pouvoir leur donner ; mais que la prochaine fois les acteurs seraient plus décemment vêtus, etc., etc. (1).
» Signé : Derville. »