‹ Histoire des théâtres de BordeauxChapitre 2 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine des théâtres a Bordeaux. — Divers petits théâtres. — Troupes nomades. — Anciennes salles de Barbarin. — Lettres du duc d'Épernon. — Lettres de Louis XIV pour recommander des comédiens. — Molière a-t-iljoué la comédie â Bordeaux? Rien ne le prouve. — Salle de l'Arsenal.— Privilège des jurats pour leurs entrées aux théâtres. — Académie de musique.

Durant de longues années , nous devrions dire des siècles, la ville de Bordeaux, comme la plupart des autres villes de France , n'eut point de salle de spectacle; nous voulons parler ici d'une salle appartenant à la ville. Les dissensions, les guerres civiles ou étrangères, une sorte de sauvagerie chevaleresque qui se plaisait seulement aux combats de la lice ou dans les émotions de l'arène , voilà ce que nous trouvons dans les vieilles pages de nos chroniques. Des disputes terminées en champ clos, des courses de taureaux, quelques jongleries grotesques, c'était tout notre répertoire. Notre ville fut même en relard dans le progrès artistique; car , en 1398 , Paris avait

déjà un théâtre dressé à l'hôtel de la Trinité, où se représentaient des pièces appelées mystères, tandis que Bordeaux ne vit que bien après cette époque , des troupes de bateleurs ambulants qui ne s'y arrêtaient que peu de jours, et s'établissaient ordinairement sur les places où leurs farces pouvaient attirer la foule.

Parmi les divertissements qui remplaçaient chez nos ancêtres celui de la comédie, nous devons mentionner le jeu de l'arc , de l'arbalète , de la baleste(l), et surtout celui du papagay. Ce dernier, dont il est souvent parlé dans nos manuscrits des XIV® et XV® siècles, n'était autre chose qu'une fête annuelle qui se reproduisait à chaque mois de mai, et que l'on célébrait plusieurs jours de suite avec une sorte d'appareil. La veille du l'"" mai, les maire et jurats faisaient publier à son de trompe : Que chacun, au premier jour de mai, soit armé et bien harnaché four tirer au papagay , sous peine d'amende (que cascun au primey jorn de may fos guarnit e hen arayat per tirar au papagay sotz pena deu gatge). Le peuple étant assemblé , on choisissait les concurrents ; puis le papagay , qui n'était qu'un oiseau de bois ou de carton , placé à une certaine distance sur une branche d'aubépine , servait de point de mire aux tireurs de baleste qui cherchaient à l'abattre. L'heureux vainqueur recevait alors le prix, qui consistait en une baleste garnie d'argent, et on le reconduisait en

(\) Balosto un fronde.

triomphe à sa demeure, en semant sur son passage des branches et des fleurs d'aubépine (1).

La bourgeoisie de cette époque n'avait pas , comme on le voit , les distractions variées de celle de nos jours; aussi ne laissait-elle échapper aucune des occasions que le hasard lui offrait de s'initier aux nouveaux plaisirs que les troupes nomades de comédiens avaient introduits dans la province. En 1406, les clercs et les bourgeois de la ville, s'étant réunis, dressèrent des tréteaux dans le fossé des pères Carmes, et donnèrent quelques représentations qui méritèrent sans doute les applaudissements de la foule, puisque les jurats voulurent en faire les frais.

Ce retard dans la connaissance de l'art scénique ne doit point étonner. La France , livrée alors aux factions et à l'anarchie , était devenue la proie de l'Anglais. Charles VII fuyait devant un ennemi victorieux; et la Guienne surtout, en butte aux incursions et aux ravages des deux partis, offrait, il faut le reconnaître, un asile peu rassurant aux bateleurs ou aux jongleurs qui auraient voulu s'y réfugier [Note A his). Cette absence de spectacle n'était pas une grande

(d) La célébration de cet anniversaire du mois de mai s'est conservée jusqu'à nous en se modiûant. Les jurats , jusqu'en 1789, avaient l'habitude d'offrir ce jour-la des branches d'aubépine au gouverneur, au commandant et à l'intendant de la ville. Une de ces branches, qu'on appelait aussi le Mai, se plaçait ensuite avec pompe dans la cour de la Mairie. Chacun de nous se rappelle les couronnes du mois de mai qui ornaient, il y a peu d'années encore , nos rues et nos places. Cette tradition , aussi ancienne qu'attrayante, est à peu près, aujourd'hui, oubliée ou dédaignée. ( \oir la note A.)

perte pour l'art, ayant pour interprètes les Clercs de la Basoche, lés Enfants Sans- Souci , les Coqueluchers , les Compagnies de l' Empereur de Galilée , du Prince de l'Etrille, du Recteur des Fous , etc. L'admiration de nos pères pour les ignobles farces qui se représentaient au milieu d'eux, trouve seulement son excuse dans le temps et le progrès. Le petit échantillon que voici , et qu'on a bien fait de conserver , suffira pour donner une idée de ces burlesques moralités à ceux qui n'ont point parcouru nos vieilles légendes dramatiques.

Dans le mystère ou tragédie de /a Passion, le Père éternel , au moment où Jésus-Christ expirait , paraissait abîmé dans la douleur. Un apôtre lui disait :

« Père éternel , vous avez tort ; » Vous devriez avoir grand'vergogne.

» Votre fils Jcsus-Clirist est mort, » Et vous ronflez comme un ivrogne.

» Réveillez-vous , car votre fils » Veut s'en aller en Paradis. »

Les clercs de la Basoche, qui n'ont laissé que bien peu de traces à Bordeaux , composèrent ensuite euxmêmes des pièces dans lesquelles ils attaquaient les ridicules ou les désordres des gens en place, ce qui leur attira souvent de sévères admonitions de la part du Parlement (1). C'est ainsi que, par arrêt du 16

(1) Les grands écoliers de l'Université de Paris , ayant joué dans une de ces pièces satiriques, eurent le lendemain, tous, le fouet de la main de leurs régents. Sî/;î>y/ dorsuin nudum pulsanfe rampnna. (V. Alexis Monteil , Hist^ des Français des divers Étals. )

janvier 1544, cité par M. Laraothe, le Parlement de Bordeaux défend à Puchabelier, roi de la Basoche, de représenter le jeu qu'il avait joué les jours passés dans les maisons privées, sans autorisation de la Cour.

Si nous joignons à ces défenses , dont sans doute le Parlement n'était point avare, les obstacles que nous avons signalés plus haut, on comprendra combien la ville de Bordeaux devait être en retard dans le mouvement artistique qui se remarquait ailleurs (1). Les tragédies latines plus ou moins châtiées que l'on composait au collège de Guienne ne paraissaient point, sans doute, aussi piquantes aux écoliers que les pièces du fameux Pierre Gringoire, de Paris; car pour se procurer une distraction plus en rapport avec leur goût, ils ouvrirent, dans la matinée du 2 novembre 1568, les portes du collège de Guienne aux réformés, qui , au nombre de quatre ou cinq cents , et mêlés aux écoliers, se mirent à entonner les psaumes de Clément Marot.

Laissons donc Buchanan , Muret et consorts, ainsi que leur Melpomène .décrépite, aux curieux et aux érudits, et contentons-nous de remarquer que ni Charles-Quint (1539), ni François I" (1542), ni Charles IX (1565), à leur passage à Bordeaux, ne purent se procurer le plaisir d'une représentation théâtrale. (NoteB.)

(1) D'après une délibération du 19 décembre loai, il paraît que la ville était si pauvre qu'elle n'avait pas plus de 3,000 liv. de revenu , que ses créanciers avaient môme fait saisir.

Nous devons ici donner des louanges à la philanthropie des jurais, qui, n'oubliant jamais le tribut que le plaisir doit à la misère, mettaient une taxe au profit des pauvres sur toutes les troupes de comédiens qui séjournaient dans notre ville. L'arrêt suivant , rendu par le Parlement, prouve la difficulté qui se présentait quelquefois à prélever ce droit , qui était toujours basé moins sur l'éventualité de la recette que sur le nombre des représentations (1) :

« Veu par la Cour la requeste à elle présentée le neufvieme du présent moys par le syndic des pauvres de riiospital Saint-André de la présente ville, disant que, par les arrests de la Cour, lescommédiens qui jouent en la dicte ville ont esté condempnés à payer la somme de troys escus pour chescun jour qu'ils ont joué et aussy tout ce qu'ils pourroyent prendre pour ung jour. Toutesfois deux coippaignies de commédiens qui sont à présent en ceste ville, et jouant tous les jours, il y a quinze jours, l'une desquelles a bailhé seullement aux trésoriers du dict hospital dix escus, et l'autre compaignie n'a rien bailhé. Surquoy requiert le dict supliant condempner les dicts commédiens qui se sont joincts et sont encore en ceste ville qui jouent tous les jours, bailher et payer aux trésoriers du dict hospital la somme de trente escus et ordonne que, au payement d'icelle,

(1) Les permissions de séjour accordées par les maire et jurais à ces troupes nomades, n'étaient guère que de quinze jours, et ne s'étendaient pas au delà de trois mois.

ils seront contraincts par arrest de leurs propres personnes et enjoindre à tous huyssiers et sergens contraindre les dicts comraédiens au payement de la sus dite somme qui sera adjugée aux dicts pauvres par les dictes voyes et constrainctes en vertu de la présente requeste ou arrest qui interviendra sur icelle et sansaultre commission. Et responce du procureur général mize au bas de la requeste qui requiert estre enjoint aux sus dicts commédiens vuyder la ville par ce que, par le moyen de ces jeux, ils emportent beaucoup de deniers de la dicte ville, oultre que, contre les ordonnances , ils font leurs jeux aux jours de festes et aux heures du divin service , ce qu'il requiert leur estre inhibé et néanmoins iceulx estre condempnés de payer aulx pauvres du dict hospilal la somme de trois escus par chasque jour qu'ils ont joué et aultant à l'advenir, en cas que la Cour trouve bon qu'ils continuent. Au payement desquelles sommes requiert iceulx estre constraincts par le premier huyssier, tant par arrest de leurs meubles que de leurs personnes ; deux arrests attachés à la dicte requeste du sezieme de may mil cinq cens quatre vingt dix sept et quatorzième juillet mil six cens, avec aultre requeste, luy a, la dicte Cour présentée , aux fins de l'entérinement de la sus dite.

» Dict a esté entérinant la dicte requeste quant à ce que la Cour a ordonné et ordonne, que les dicts commédiens payeront aulx pauvres de l'hospital Saint- André pour les jours qu'ils ont joué et joueront y compris en la présente ville pour chescun jour , la

somme de trois escus, et à ce faire seront constraincs iceulx commédiens par arrest de saizie de leurs hardes et par emprisonnement de leurs personnes, par le premier huyssier ou sergent sur ce requis. Auquel est enjoint d'exercer en vertu du présent arrest et aux jurats de tenir la main à l'exécution d'icelluy.

» Prononcé à Bourdeaulx en Parlement le vingtquatriesme jour de janvier mil six cens neuf.

» Monsieur Daffis , premier président.

^ » De Gauffreteau. »

La défense de jouer le dimanche était souvent renouvelée par la Cour , mais aussi quelquefois on ne tenait pas grand compte de cette défense ; en voici une preuve remarquable :

Il était d'usage que les troupes nouvelles de comédiens arrivant à Bordeaux fissent leurs essais (1) sur un théâtre provisoire qu'ils dressaient dans la cour de la Mairie. En 1612 (4 janvier), une troupe de comédiens ayant obtenu de M. de Roquelaure, gouverneur de la ville , l'autorisation de jouer le dimanche , usa de la permission et donna une représentation à l'Hôtel-de-Ville. M. de Roquelaure y assista avec ce que Bordeaux renfermait de personnes disdinguées. Le Parlement avait rendu, la veille, un arrêt qui défendait aux comédiens de jouer ce jourlà; mais le gouverneur, irrité de cette défense dont

(I) Co que nous noniiiioiis ;iujouni"luii repétition».

il n'avait point été prévenu , ordonna de passer outre, et , depuis cette époque, les comédiens jouèrent après le service divin.

De 1613 à 1624, on voit de nombreuses troupes de comédiens français et espagnols traverser notre ville et y donner des représentations ; mais toujours en se soumettant à payer une rétribution pour les pauvres , à moins qu'ils ne préférassent donner une représentation entièrement au bénéfice de ceux-ci. (Note B his. )

Le 30 janvier 1632 , le duc d'Épernon écrivit de Cadillac aux jurais de Bordeaux :

« Messieurs ,

» Le sieur Dufresne et ses compaignons comédiens, s'en allant à Bourdeaux, je les ay vouleu accompaigner de ces lignes pour vous prier de leur donner la permission de jouer, ce que m'assurant que vous ferez volontiers pour l'amour de moy , et la présente nettant pour autre subject, je la finiray en vous assurant que je suys. Messieurs ,

» Votre plus affectionné amy à vous servir.

» Signé Louis de Lavalette. »

Les jnrats s'étant refusés à accorder cette permission par la crainte de quelque incendie , le duc leur écrit de nouveau :

« Messieurs,

» Le nouvel accident que vous me mandez eslre arrivé en une maison du costé de Saint-Michel ne

tloibt pas ce me semble empescher que vous ne donniez aux comédiens la permission de jouer dont je vous ai prié puisqu'il n'y a pas en cella tant de danger qu'aux bals et aux assemblées qui se font à la ville. Je vous prie donc de reclief de la leur accorder et s'il est besoing ou que cella préjudie tant soit peu à la sûreté publique il sera assez a temps de la révocquer.

» C'est votre plus affectionné ami à vous servir.

» Signé Louis de Lavalette. »

Les jurais se rendirent à ces instances et permirent aux comédiens de jouer, à la charge de donner 60 liv. pour être employées, savoir , la moitié aux pauvres de l'hôpital Saint- André , et l'autre moitié à l'hôpital des jmuvr es pestiférés. Ces 60 liv. tenaient lieu de la représentation qu'ils auraient été obligés de donner pour les dits pauvres.

Le collège des jésuites luttait déjà de réputation avec le collège de Guienne. Le 30 août 1633, cinq de MM. les jurais et le clerc de ville, précédés du guet, se rendirent au collège des jésuites (1) et y entrèrent par la porte des Pèlerins, à cause de la foule qui encombrait la grande cour. Il ne s'agissait de rien moins que de la représentation d'une tragédie (la Mort du Roi Crispus) , jouée par les élèves du collège, à la suite de laquelle devaient se distribuer les prix. Les jésuites, dérogeant en cette occasion aux

(1) Aujourd'hui caserne des Fossés.

habitudes classiques, avaient arrêté que la tragédie serait jouée en français , prévoyant bien que l'auditoire n'en serait que plus nombreux. C'est, en effet , ce qui arriva ; et l'afïluence fut telle , que les bons pères ne purent que s'applaudir d'avoir essayé cette innovation. On leur tint compte de leur bonne volonté, et la pièce fut fort applaudie (1).

Nous avons vu que jusqu'ici les troupes nomades de comédiens qui représentaient dans notre ville n'avaient point de salle appropriée à cette destination. Cette nécessité de s'établir tantôt sur un point de la ville I tantôt sur un autre, déroutait la police des jurats et pouvait entraîner de fâcheuses conséquences. Un événement tragique, arrivé à l'un de ces théâtres (1G34), éveilla leur sollicitude à ce sujet. Le fils de M. de Tarncau, conseiller au Parlement , s'étant pris de querelle et battu dans le théâtre avec un gentilhomme de l'archevêque , fut tué raide par celui-ci. Les tracas et les déboires que cette affaire occasionna aux jurats les rendit plus prudents pour l'avenir, et ils assignèrent aux comédiens l'établissement du jeu de paume d'un nommé

(1) C(î sujet (le la mort do Crispiis a été traité par plusieurs écrivains, entre autres par François de Grenaille en 1(359, et Tristan l'Ermite en 1641. En voici l'historique :

Crispus, fils de l'empereur Constantin, jeune prince rempli des plus belles qualités, eut h; malheur d'inspirer une passion incestueuse a sa belle-more Fausta, qui, n'ayant pu réussir a le séduire, l'accusa luiraème de séduction. L'empereur trop crédule fit empoisonner son fils, dont l'innocence, plus lard reconnue, entraîna la punition de la calomniatrice.

Barbarin, situé dans la rue des Ayres, et à portée de l'Hôtel-de-Ville, comme le seul endroit où désormais on pourrait dresser un théâtre (1635, 2 janvier). Ce jeu de paume, placé vis-à-vis la rue Saint-Antoine, avait, selon Baurein, englobé dans sa contenance la maison ou logis de Talhot , nommée auparavant la Garde-Robe royale , ou Archives royales, puis, plus tard, l'Auberge du Grand Conti (de nos jours, la Tète-Noire).

Barbarin, ne faisant pas sans doute de brillantes affaires dans un établissement trop rapproché de l'Hôtel-de-Ville, avait obtenu, sous la condition de laisser aux jurats la jouissance de son local , d'établir une petite salle de comédie dans la rue Montméjean. C'est précisément dans cette salle que Molière débuta , suivant une certaine tradition dont nous allons examiner les titres :

Si nous en croyons l'auteur ou les auteurs de ï Histoire du Théâtre Français (tome X), ce fut en 1645 que Molière arriva à Bordeaux et y tit son coup d'essai sur le théâtre de la rue Montméjean. M. de La Tralage, dans ses mémoires manuscrits (art. 77 du vol. in-4° , 59, 688), nous apprend que Molière avait commencé de jouer en province sur la fin de l'année 1645. Ce fut, ajoute-t-il , à Bordeaux qu'il fit son coup d'essai, où M. d'Epernon , qui était alors gouverneur de la Guienne, le goûta et Vhonora de son amitié. Bernadau a également rapporté cette tradition. M. Guilhe , dans ses Etudes sur l'Histoire de Bordeaux, y ajoute une va-

riante : Des règlements, dit-il, furent faits pom- la salle de comédie; elle était rue Montméjean, suivant la chronique, et l'illustre Molière y fit ses essais en

Ducourneau (Essai sur l'Histoire de Bordeaux) a suivi le récit de Bernadau. L'auteur d'une nouvelle vie de Molière (M. Emile de la Bédolière), mise en tête des œuvres de ce comique, s'inspire de cette tradition, et, après nous avoir dit que Molière s'engagea dans la troupe de Béjart l'aîné, que cette troupe partit de Paris en 1645 et courut plusieurs années de ville en ville , il ajoute qu'elle fut favorablement accueillie à Bordeaux par le duc d'Epernon , gouverneur de la Guienne. Tous ceux , enfin , qui de nos jours se sont occupés de Molière, dans notre ville surtout, n'auraient eu garde d'oublier cette tradition. Nous aussi , nous l'avons autrefois invoquée , nous promettant, il est vrai, de rechercher plus lard les preuves d'un tel fait. Nous tenons aujourd'hui notre promesse ; et , quoiqu'il nous en coûte d'attaquer la certitude d'une tradition flatteuse pour notre ville , nous ne devons pas hésiter en présence de la vérité historique. Afin de remonter à la source et d'y rencontrer quelque trace , quelque preuve du séjour de Molière à Bordeaux , nous avons soigneusement parcouru la correspondance de d'Epernon le fils , présumant bien qu'il ne pouvait avoir accueilli , goiité et protégé Molière sans en avoir écrit aux jurais, qui seuls pouvaient autoriser Molière ou sa troupe à donner des représentation? en ville. La correspon-

dance de d'Épernon n'en dit rien. Si le duc eût écrit à ce sujet , les jurats n'auraient certes pas manqué de lui adresser une réponse. Eh bien ! la correspondance des jurats , bien que complète pour 1644, 1645 et années suivantes , se tait également sur cet article. Les délibérations, les pièces comptables du trésorier pour ce qui concerne le droit des pauvres sur les représentations théâtrales, sont entièrement muettes. Molière passa par la ville de Nantes en 1648 (28 avril) : les registres municipaux de cette ville en font foi. Il était à Lyon en 1653. On vous dira dans cette ville qu'il y joua dans la comédie de l'Etourdi. Beziers l'a vu jouer dans le Dépit Amoureux. Pézénas conserve encore son vieux fauteuil. A Narbonne, à Vienne (Dauphiné) , à Montpellier , à Rouen , on vous offrira des traces de son passage; à Bordeaux, rien. Coypeau d'Assouci, qui , dans le récit de ses aventures, parle de Molière , qu'il suivit à Lyon, à Avignon, à Pézénas , à Narbonne , ne fait nulle mention du passage antérieur de Molière par notre ville. Molière lui-même, pas plus que Racine, Boileau et les autres écrivains, qu'il comptait parmi ses amis, ont-ils jamais, dans leurs écrits, dans leur langage, fait quelque allusion au séjour de celui-ci dans la capitale de la Guienne ? La Chronique Bordelaise, citée , on ne sait pourquoi , par M. Guilhe, garde le silence le plus complet ; et cependant , si nous groupons un peu les dates et les faits , nous trouverons qu'en 1 632 , c'est-à-dire dix ans après la naissance de Molière, le comédien Dufresne , directeur d'une troupe, obtient

la permission de jouer à Bordeaux. Ce même Dufresne , accompagné cette fois de Molière , donne des représentations en 1648, dans la ville de Nantes, c'est-à-dire trois ans après le prétendu séjour de ce dernier à Bordeaux. Molière devait donc, lors de son passage dans notre ville, faire partie de la troupe Béjart, et peut-être même des deux troupes réunies de Dufresne et de Béjart , lesquelles troupes voyageant et exerçant ensemble, comme cela arrivait fréquemment lorsqu'il n'y avait qu'un seul théâtre dans la ville, se trouvaient par cela môme réunies à Nantes en 1648. Or, la troupe de Béjart et celle de Dufresne avaient une réputation déjà faite et recevaient partout le meilleur accueil. Il est donc difficile de croire que, sous de pareils auspices, Molière et ses camarades n'eussent laissé des souvenirs et des traces de leur séjour à Bordeaux, si Molière y fût réellement venu. Pas une troupe ne s'arrêtait dans notre ville sans que son séjour ne fiît soigneusement relaté sur les registres de la jurade. Or, en supposant que Molière et la troupe Béjart se soient arrêtés à Bordeaux en 1645, pourquoi ce silence général des registres de délibérations , des registres de correspondance, du trésorier, de la chronique et des divers autres écrits de l'époque.

En présence de pareils faits, nous n'hésitons pas à déclarer que nous ne pouvons ajouter foi au séjour de Molière à Bordeaux, et que nous conserverons nos doutes tant que des documents irrécusables ne viendront |)as nous prouver l'inexactitude des

faits avancés par nous et l'erreur qui nous avait séduit (1).

En 1659, la cour se proposant de venir à Bordeaux, Louis XIV écrivit aux maire et jurais :

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