‹ Histoire des théâtres de BordeauxChapitre 33 sur 55 · LIBERTÉ, ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ, ÉGALITÉ

« Marc-Antoine Jullien, membre de la Commission executive de l'instruction publique , envoyé par le Comité de salut public à Bordeaux ;

)) Considérant que l'établissement de jeux et d'exercices publics, tels que ceux dont l'histoire des anciennes républiques nous offre l'exemple , convient à la République française ; qu'il peut concourir puissamment , par l'influence du physique sur le moral , à perfectionner le système d'une bonne éducation nationale ; que les jeimes républicains, appelés à ces jeux publics, deviendront sains, robustes, courageux, adroits, s'enflammeront les uns les autres d'une émulation généreuse, d'un brûlant amour de la gloire, et surtout du civique désir de se préparer à servir un jour leur pays; que l'égalité, la fraternité, la justice, toutes les vertus républicaines qui devront présider à ces jeux, frapperont de bonne heure les âmes des citoyens de leçons et d'exemples utiles , ot feront germer dans la génération qui s'élève, les bons principes, les heureuses habitudes, les penchants vertueux qu'étouffa trop longtemps un régime cori'upteur et con-ompu ;

» Considérant que , pour arriver à rétablissement de ces jeux, et en attendant leur organisation définitive dont pourra s'occuper sous peu la Commission d'instruction publique , il importe de faire des essais préparatoires qui puissent diriger dans ce travail, et montrer la route la plus utile à suivre;

» Considérant que les jeux provisoirement établis doivent, dès ce moment, affermir dans les cœurs des jeunes citoyens l'horreur de la tyrannie, en même temps qu'ils les forment à l'adresse et au courage;

» Arrête ce qui suit :

» Art. i''^ — Il sera provisoirement établi, dans la commune de Bordeaux, un jeu public décadaire, connu sous le nom de LA MORT AUX TYRANS 1

» Art. î2. — Les jeunes républicains de quatorze à. seize ans seront successivement réunis au Champ-de-Mars; ils recevront des officiers municipaux chargés de présider aux jeux, des arcs et des flèches qui, transmis de mains en mains, leur serviront à abattre une tête couronnée qui sera leur but.

» Art. 3. — La lête sera faite de manière que les différentes parties soient susceptibles de se détacher les unes des autres, et que plusieurs des concurrents puissent participer au prix : tous les autres détails d'exécution sont laissés à la municipalité.

» Art. 4. — Le principal mérite sera de renverser la couronne , et le vainqueur aura pour récompense l'arc et la flèche avec lesquels il aura obtenu la victoire. Son nom sera proclamé dans l'assemblée du peuple.

» Art. 5. — La commune entière sera invitée à assister au jeu , dont l'heure et le lieu seront publiquement annoncés.

» Art. 6. — La municipalité chargée de prendre tous les moyens convenables pour l'exécution du présent arrêté, devra nommer trois de ses membres pour présider au jeu , en rendre la célébration plus solennelle , et décerner le prix au vainqueur.

» Art. 7. — Le présent arrêté sera envoyé aux ditïérents

districts du département du Bec-d'Ambès, qui sont autorisés à en faire usage en admettant les modifications que les localités pourraient exiger.

)) Art. 8. — La municipalité de Bordeaux rendra compte de l'exécution du présent arrêté au représentant du peuple Garnier de Xantes , en mission dans le département du Becd'Ambès , qui est invité à vouloir favoriser et perfectionner l'établissement de ce jeu, qui ne sera point étranger à l'instruction publique dans ce département.

» Bordeaux, le 12 thermidor, l'an II de la République française , une et indivisible. Signé : Jcllien. »

NOTE A BIS [page 3).

Voici comment Clotilde de Surville a retracé, dans ses charmantes poésies, les faits et gestes de ce malheureux temps :

Bellonne au front d'airain ravage nos provinces;

France est en proie aux dents des léoparts : Banny par ses subjects, le plus noble des princes .

Erre en proscripl en ses propres remparts, De chastelsen chastels et de villes en villes,

Contrainct de fuyr lieux où debroit régner, Pendant qu'hommes félons , clers et tourbes serviles

L'osent, ô crime! enjusdment assigner.

Non, non, ne peult durer tant coulpable vertige :

0 peuple franc, reviendraz à ton roy ! Et pour te rendre a luy, quand faudroit un prodige ,

L'attends du ciel en ce commun desroy.

De tant de maulx, ami, ce penser me console;

One n'a pareils vengié divin secours :

Comme dégatz de flotz, de volcans et d'Éole;

Plus sont affreux, plus croy que seront courts. Laz donc veu ce daulphin! ne s'éloingne du Rosne

Qui roule encore ondes franches d'horreurs! Par luy puisse Valoys reconquestor un trosne

Qu'ont esbranlc séquaniques fureurs, etc., etc.

DE BORDEAUX. ;j()5

'NOTE B {page 5).

Le 26 janvier 1722, Madame, infante d'Espagne, ayant fait son entrée dans la ville de Bordeaux, les jurais, voulant amuser cette princesse, n'imaginèrent rien de mieux gwe le jeu des marionnettes, que la princesse accepta, et qui la divertit beaucoup.

Il est vrai qu'on avait vu auparavant , lors de l'arrivée du duc d'Épernon, le 24 janvier 1644, les jurais ne pouvoir offrir d'autre délassement à ce seigneur que le son de deux musettes qui jouèrent pendant tout le repas et une partie de la soirée, plaisir qui coûta à la municipalité la somme de 6 livres.

Nous voyons figurer le nom de Rameau parmi ceux de la troupe de M''^ Dujardin. L'histoire dit qu'effectivement ce patriarche de notre musique avait, durant plusieurs années, parcouru nos diverses provinces à la suite des troupes d'opéra. Quinault-Dufresne, qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur d'Armide, parut aussi dans notre ville en 174'!. Celui-ci possédait un grand talent de comédien , mais un orgueil bien supérieur encore; il avait acquis de la fortune, et, comme il entendait certains de ses camarades envier sa destinée : On me croit heureux , leur dit-il , erreur populaire ! Je préférerais à mon état celui d'un gentilhomme qui mangerait tranquillement 42,000 livres de rentes dans son vieux château.

NOTE B BIS [page 9).

Les représentations théâtrales faisaient fureur à celle époque. Dans le prospectus d'une traduction des œuvres de Shakespeare, faite par M. Le Tourneur, on trouve cette anecdote :

« Du temps de Shakespeare, dit M. Le Tourneur, la passion des spectacles était au plus haut degré. Les rois et leur cour jouaient ses pièces, et le théâtre alors fournit un grand

30G HISTOIRE DES THÉATBES

nombre d'excellents acteurs et de bons écrivains. Il avait aussi ses ennemis. Le zèle des puritains s'était signalé dans une satire d'un Guillaume Prynne, avocat. On y répondit par l'impression des meilleures pièces de théâtre qui n'avaient pas encore vu le jour; la dispute finit même d'une manière tragique pour l'auteur de la satire. Son livre fut dénoncé comme un libelle contre l'Eglise et l'Etat , les pairs et le trône. On traita sérieusement des platitudes grossières qui ne méritaient que la peine du ridicule. L'infortuné Prynne fut rayé du barreau, dégradé par l'Université d'Oxford, condamné à être mis au pilori à Westminster et à Cheapside, et à perdre une oreille à chacune de ces deux places, avec l'écriteau des infâmes attaché sur la tête, de plus à une amende de 5,000 livres sterling et h une prison perpétuelle. Sentence sans exemple, qui fut exécutée dans toute sa rigueur, et qui démontre le goût ou plutôt le délire de ces temps pour le théâtre. »

NOTE C [page 23).

Le fils aîné de notre romancier Le Sage vint aussi représenter à Bordeaux. Il existe dans les archives municipales un brevet de L. C. de Bourbon, gouverneur de la province, ainsi conçu :

« Aujourd'hui, onzième jour de septembre de l'année mi! sept cent trente-neuf. Son Altesse sérénissime M»"" le Comte d'Eu, étant à Versailles, a accordé aux sieurs Moylin et Le Sage, comédiens, et à leur troupe, la permission de représenter dans la ville de Bordeaux pendant une année, à compter depuis Pâques de l'année 1741 , sans que pendant la dite année aucune autre troupe de comédiens puisse s'établir dans la dite ville de Bordeaux. A retfet de quoi mon dit seigneur le comte d'Eu charge et prie MM. les maire, sous-maire et jurais gouverneurs de la ville de Bordeaux de faire jouir les dits sieurs Moylin et Lesage et leur troupe de l'effet des présentes, et de tenir la main à ce que les dits comédiens se conforment

en tout aux règles de la police, et qu'il ne se commette aucun désordre aux dites représentations. En foi de quoi, Son Altesse sérénissime m'a commandé d'expédier le présent brevet, qu'elle a signé de sa main, et l'a fait signer par moi, secrétaire de ses commandements, maisons et finances. » Pour copie, etc., etc. »

A ce brevet se trouvent jointes diverses lettres de Moylin et Le Sage , adressées aux jurats de Bordeaux.

NOTE G BIS [page 26).

ACTEURS QUI JOUERENT AU THÉÂTRE DE LA PORTE DAUPHINE ou AU GRAND-THÉ ATRE.

Le Kain fut pour la France ce que Garrick a été pour l'Angleterre (1), c'est-à-dire un acteur inimitable; il étudiait la

(1) Garrick est le plus grand acteur que l'Angleterre ait produit , réussissant également dans la tragédie et la comédie. Il devait à une grande mobilité de muscles la facilité qu'il avait d'exprimer toutes les passions, de prendre tous les masques. Les Anglais l'avaient en haute estime, et il en reçut, comme citoyen, les distinctions les plus flatteuses. Les hommes de robe et ceux destinés aux tribunes parlementaires avaient pris de Garrick des leçons de déclamation. L'aventure suivante prouve que tous ne l'avaient pas oublié :

« Un jour que l'on agitait dans la Chambre des communes une affaire très-importante, il s'éleva de si grandes contestations entre deux membres , l'un du parti de la cour et l'autre de celui de l'opposition , que le président fut forcé d'interposer son autorité pour les calmer. Garrick était dans la galerie destinée aux étrangers. Un gentilhomme campagnard l'ayant aperçu se plaignit qu'on rendit publiques les querelles inévitables entre les membres du corps de la législature. Aussi longtemps , dit-il, qu'on permettra aux comédiens d'entrer ici , nous serons esclaves dans le sanctuaire de la liberté. Hurke, indigné de voir que ce reproche s'adressait à Garrick, se lève et réplique d'un ton ferme : Celui que voua (lésif/nez ainsi nous a enseigné à défendre par des discours éloquents les privilèges des Anglais. Fox l'interrompit et s'écria : Cest ii

peinture , et se préparait à concourir lorsqu'il lit la connaissance de Voltaire. Le Kain n'était rien moins que beau; mais sa physionomie expressive, où chaque passion se reflétait son regard vif et profond , sa démarche et ses gestes , firent deviner à Voltaire ce qu'il serait un jour. Ce fut d'après ses conseils, et lorsqu'il eut reçu quelques leçons du célèbre écrivain, que le jeune homme se hasarda à paraître sur la scène. Ses essais ne furent point heureux , et son manque de physique lui créa môme un grand nombre d'ennemis. Ses débuts à Paris durèrent dix-sept mois ; et il eût vraisemblablement échoué devant la cabale , malgré le talent profond qu'il déployait dans chaque rôle tragique, si Louis XV ne l'avait forcément réhabilité. Ce prince, de retour d'une représenta-, tion de Zaïre, s'écria au milieu de ses courtisans : Je ne sais comment a fait votre Orosmane ; mais je me suis surpris à pleurer, moi qui ne pleure pas souvent. Dès ce moment. Le Kain fut jugé, apprécié, et acquit de jour en jour une prodigieuse célébrité. Il s'identifiait tellement avec son rôle, que la nature, vaincue par l'art, s'embellissait de tout ce qu'elle lui avait re-

lui que nous sommes redevables de tous les avantages qui forment l'orateur. Si je puis librement exprimer ma pensée, c'est au seul Garrick que j'en ai l'obligation.

» Garrick voulait se retirer; mais on le retint, et l'on résolut presque unanimement qu'il aurait dorénavant le droit d'assister aux assemblées de la Chambre, quelque affaire qu'on y put traiter.

« A sa mort, on lui rendit les plus t;rands honneurs. Le corbillard où il se trouvait déposé était attelé de six chevaux; quarante voitures, attelées de même , suivaient, remplies des plus grands seigneurs du royaume; puis venaient vingt-quatre voitures vides précédant les pages, les gens à cheval, les amis et parents du défunt.

» Arrivés a l'abbaye de Westminster, l'évèque de Rochester officia et )cndit les derniers devoirs. Le cercueil, couvert de velours cramoisi, garni de clous de vermeil, orné des armes du défunt gravées sur des plaques de même métal avec l'année de sa naissance et celle de sa iiiorl, fut ensuite enterré a deux pieds du monument de Shakespeare. >■

DK BOUDKAIX. 305)

l'usé. Les femmes, dit la chronique du temps, le trouvaient beau sur la scène.

Le Kuin avait un caractëre irascible et impétueux ; ses réponses se ressentaient quelquefois de ce vice de tempérament, et , si elles ne péchaient point par l'énergie , elles laissaient souvent à désirer quant au choix des mots. Disputant un jour sur le mérite d'une pièce de théâtre avec l'un de nos écrivains en renom, Le Kain soutenait qu'on aurait dû supprimer certaine scène comme triviale et ridicule. —Mais, disait son adversaire, cette scène est tout à fait dans la natui'e ; je crois, au contraire, qu'on doit la conserver comme otIVant la véritable image du simple et du beau tout à la fois. — Bah ! reprenait Le Kain, vous conviendrez que les expressions sont grossières, dégoûtantes... ? — Je ne conviens de rien, répond son interlocuteur; il me suffit que la nature ne les désavoue pas. Je ne veux ni qu'on les supprime , ni qu'on les voile : la nature, la nature, toujours la nature.... — Le Kain , hors de lui , saisit alors fortement son adversaire par

le bras : — Eh ! f , monsieur, lui dit-il , mon derrière est

aussi dans la nature, cela n'empêche pas que je n'y mette une culotte.

Sa réponse à un certain fat qui, ne pouvant le convaincre dans une discussion, s'avisa de lui dire : Bah I on ne discute point avec un homme comme vous, n'est pas moins vive, quoique

moins libre Un tailleur, répondit Le Kain, pourra former

plusieurs hommes tels que vous, tandis qu'il faut des siècles pour former un homme comme moi.

Lainez, pensionnaire de l'Académie de musique, chanteur dans l'opéra, haute-contre moins étendue que juste et mélodieuse ; admirable pour la pose , le geste et la démarche. II obtint à Bordeaux de grands succès dans l'opéra de Chimène, rôle de Bodrigue; dans celui d'Alceste, rôle d'Admète, et celui d'Achille dans Jphigénie.

M"e Sainvai, l'aînée, charmante actrice, qui joua successivement à Bordeaux les personnages d'Emilie 'tragédie de

Cinna) , de Sémiramis, d'Iphigénie, de Didon, d'Athalie, de Pauline dans Polyeucte, d'Hermione, d'AIzire.

Laïs, belle voix fort applaudie dans Chimène, la Caravane, etc.

M™« Scio , première chanteuse du Théâtre-Feydeau à Paris, qui donna un grand nombre de représentations dans notre ville. Les Prétendus, la Caverne, opéras dans lesquels elle remplissait les rôles de Julie et de dona Séraphine, lui méritèrent les bravos du public et les éloges de nos journalistes.

T^jmes DuGAzoN, Trial, Arnould, Saint-Huberti, qui , dans Aze'mia, Nina, la Belle Arsène, Iphige'nie en Aulide, Didon, disputaient de grâce , de beauté et de talent.

M"« Contât, qui brillait particulièrement dans les Amours de Bayard, rôle de M™<' de Randan, dans les Fausses Confidences, la Coquette corrigée.

Sainval cadette, dans Iphigénie en Tauride.

^jme Vestris , élèvc de Le Kain , qui réunissait aux avantages physiques le double talent de la comédie et de la tragédie , et qui produisait toujours un effet terrible dans le rôle de Gabrielle de Vergy, ainsi que dans ceux de Lady Macbeth, d'Éléonor (du Boi Lear] , de Jeanne de Naples, de Roxelane.

M"*^ DuMESNiL, excellente tragédienne dans Clytemnestre , Mérope, Phèdre, Agrippine, Athalie, etc.

M"*' Raucocrt , pour laquelle la nature et l'art avaient tout l'ait ; admirable surtout dans le rôle de Médée.

^jmes Crêtu et Verteuil, si souvent citées dans les journaux de cette époque.

MoLÉ, l'inimitable comédien dans le Misanthrope, et si remarquable encore dans le Nérestan, de Zaïre.

Oranger, qui, pendant dix années, fit comme comédien les délices des habitants de Rordeaux.

Fleury, créateur du rôle de Milord Ronfil, dans Paméla , et si justement applaudi dans la pièce de Médiocre et Bampant.

Dauberval et sa charmante épouse , l'un et l'autre si fort aimés du public bordelais! Leur absence de notre ville causa

DE HORUKAUX.

une émeute qui ne s'apaisa que par leur retour. Dauberval, danseur et chorégraphe distingué, a enrichi le répertoire dramatique d'un grand nombre de ballets de sa composition. Nous avons sous les yeux l'épîtrc originale que nous rapportons ici; elle est adressée aux quatre-vingt-dix électeurs de la ville de Bordeaux (année 1789), et signée de trois artistes dramatiques : Lamery, Eugène Hue, Dauberval. Quel que soit l'auteur de ces rimes, nous ne l'en féliciterons pas.

« A Messieurs les qiialre-vin(jt-iUx Électeurs de la ville de Bordeaux.

En offnint au piibhc l'intéressante image Du peuple athénien, de son aréopage, De son intégrité, ses lois et ses vertus : On laisse a deviner quelque chose de plus. Tout le monde connaît les sept sages de Grèce , Que de sages en France ont prouvé leur tendresse ! On en compte beaucoup, dans différents districts , Bordeaux seul, dans son sein, en a quatre-vingt-dix. Tous les bons citoyens doivent, de cet ouvrage , Louer l'intention; agréez-en l'hommage Messieurs; il est le prix du zèle et des travaux Auxquels nous devons tous nos biens, notre repos; Notre reconnaissance envers vous est extrême. Quand des sages d'Athènes on cite les vertus, Le génie et les lois, le public en chorus » Pourra bien aisément en démêler l'emblème. »

» Nous sommes, avec respect, Messieurs, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs.

Signé ; I.amerv , Eugène Hue , Dauberval.

Les deux Gaudel, les deux Vestuis, père et fils, si renommés pour la danse noble , Vestris père surtout , ce dieu de la danse , qui n'avait au-dessus de son talent qu'un orgueil indomptable et qui approchait de la folie. Quelques octogénaires bordelais se rappellent peut-être encore le fracas, le luxe, l'attirail hurles-

que dont ce dieu mortel accompagnait toujom's son entrée dans chaque ville. D'autres pourront également raconter le fameux mot du même danseur : // n'y a qve trois grajids hommes en Europe , Moi, Voltaire , et le roi de Prusse. Mais l'anecdote que nous allons rapporter n'étant pas aussi connue , nous n'aurons garde de l'omettre.

Yestris le fils, sous un prétexte frivole, ayant refusé de danser en présence de Marie-Antoinette, fut mis en prison. Son père le fit venir devant lui : Comment , lui dit-il, la Reine de France fait son devoir, elle te prie de danser, et tu ne fais pas le tien! Je Voterai mon nom!

NOTE D [paye 74).

Dii il décembre 1785, A Monseigneur le comte de Vergeimes.

<( Monseigneur,

» La demande de M. Louis, d'une pension sur les revenus de notre ville, nous a paru bien étrange , ses reproches et ses inculpations contre le corps municipal bien déplacées. (Ici les jurats retracent à M. de ,Yergennes l'historique de la construction du Grand-Théâtre, et ajoutent ensuite) :

» M. Louis maître de cette entreprise , sa vanité , son amour-propre, lui firent changer les plans qui avaient été signés, arrêtés, et ajouter un péristyle, des colonnes, une galerie, des promenades dans le pourtour du bâtiment. Ce nouveau plan fut arrêté définitivement

» M. Louis se transporta à Paris. Il ne voulait pas abandonner un monument si cher à sa gloire ou si avantageux à ses intérêts. Il remit à M. le Contrôleur général un nouveau devis, par lequel il portait la dépense totale, pour la salle et tous ses accessoires , entièrement achevée et perfectionnée , à 'l,4'J7,f1 5 livres 4 sous 8 deniers. Il l'cvint à Bordeaux: les travaux recommencèrent au mois d'avril 1775; tous les

autres édifices publics furent arrêtés et le sont encore

» M. Louis ne s'était pas oublié lui-même dès le commencement de cette entreprise. Il avait présenté son mémoire au corps de ville , dans le mois de juillet 1774, pour demander un traitement qui lui lînt lieu , tant de ses frais de voyage pour aller choisir des artistes à Paris, que pour tout autre avantage qui pourrait lui être fait à titre de gratification extraordinaire, ou pension, etc., etc. ( Les jurats rapportent ici la délibération qu'ils prirent, et dont nous avons déjà parlé; puis ils poursuivent ainsi) :

» Nous nous garderons bien de croire ce que le cri public supposait dans le temps des monopoles affreux à l'occasion des fournitures et des ouvriers de toutes les espèces, pour un aussi immense bâtiment. La possibilité et les apparences trompent souvent l'imagination.

» Nous pouvons donc assurer que la construction de la salle de spectacle n'a pas occasionné de pertes à M. Louis, à moins qu'il ne veuille prétendre que les dépenses excessives qu'il a faites à Bordeaux dans tous les genres, et peu analogues à son état , devraient être à la charge de la ville, et que le corps municipal devait être responsable des injustices du sort dans les jeux ruineux auxquels il s'était livré sans modération, et où la fortune ne lui avait pas été favorable.

» Et c'est M. Louis qui demande une pension sur les revenus de notre ville ! Il aura beau nous regarder comme injustes , il ne nous forcera jamais de convenir qu'elle lui soit due, et nous espérons bien, Monseigneur, que vous approuverez notre façon de penser à cet égard.

NOTE D BIS [page 84).

Le discours que nous offrons à nos lecteurs se ressent du pathos et de l'emphase que conservaient encore, à la fin du XVIII« siècle , quelques dédicaces et harangues de l'école par-

lementaire. Nous l'insérons le plus sérieusement du monde , et nous désirons que nos lecteurs l'acceptent avec le même sérieux.

« Harangue à Monseigneur le Comte d'Artois.

» Monseigneur,

» Votre Altesse royale était encore dans l'enfance , lorsque j'eus l'honneur de lui rendre mes hommages; je vis alors, dans l'amas de ses attraits , dans les prompts et lumineux éclairs de ses esprits naissants, un enfant des rois de la plus belle espérance; aujourd'hui, voici le printemps de l'âge, avec la riche parure des plus beaux talents. Nous voyons en vous, Monseigneur, un prince rare, à qui il ne manque qu'un jour encore pour être le modèle des grands rois.

» Deux lignes séparent du trône Votre Altesse ; mais point de distance du mérite de régner à la gloire du trône ; une grandeur d'origine d'où coule dans vos veines le plus illustre sang de l'univers; une riante majesté de front, rehaussée des brillants feux du génie et des plus touchantes qualités du cœur ; l'ardeur prématurée d'un courage guerrier qui présage la gloire des héros; de nobles regards toujours fixés sur des objets dont l'importance prépare les plus belles destinées; qu'ont de plus les rois au-dessus de Votre Altesse que toute la France adore , mais qui pourtant retrouve son image dans l'auguste personne de Louis?

» L'Europe et tous les empires de la terre les plus délicieusement enivrés de l'éclat de leur grandeur et des triomphes de leur prospérité; tous les peuples, sans distinction , amoureux esclaves des lois, de l'autorité et du tribut de la dépendance ; les souverains ne voulant régner que pour faire des heureux , et les sujets attachant le bonheur de leur sort à la gloire des souverains ; nous jouirons. Monseigneur, d'un spectacle si ravissant, lorsque nous verrons votre grande âme passer dans l'âme des potentats.

» Les scènes variées qui , avec tant d'appareil , se succè-

dent en ce jour, dans cette capitale, sont faites pour vous , prince ; le plaisir le plus pur et le plus délicieux que porte au fond du cœur la pompe de votre réception, est fait pour nous; méfiez-vous, Monseigneur, des subtils retours de votre modestie ; ils vous font le plus cruel larcin en ne partageant pas, entre vous et nous, ce plaisir dont je parle, c'est la triomphante ivresse de voir Votre Altesse , et de l'admirer.

» Mais qu'ai-je fait en noyant son portrait dans l'immensité des couleurs? un seul trait suffisait pour la peindre sous le

plus brillant coloris. Monseigneur le Comte d'Artois

C'est tout dire, prince, l'éloge est accompli. »

En juillet 1782, le comte d'Artois, qui appelait Bordeaux son plus aimable séjour, repassa par cette ville, ainsi qu'il l'avait promis aux jurats, A cette occasion , MM. de Piis et Barré, deux vaudevillistes en renom , firent représenter sur notre théâtre , une petite pièce ayant pour titre, la Rose et le Bouton. Comme cette pièce est très-libre , on voulait en empêcher la représentation : Qu'on la joue , dit le prince. Si les Bordelais s'y rendent dans la même intention que moi , nous aurons plus de plaisir à nous voir qu'à Jious occuper de la pièce.

NOTE E {page 92).

PLAFOND DU CnAND-THÉATUE.

Nous avons déjà rapporté le coiit du plafond peint par Robin; voici, quelques pièces qui se rattachent au même objet.

Robin, enhardi par les éloges, tout à fait mérités, que l'on accordait à son plafond , désira le reproduire par la gravure ; il fit adopter son projet au maréchal de Mouchy , qui en écrivit aux jurais, afin qu'ils voulussent bien prendre cette œuvre sous leur patronage, et s'y associer, en souscrivant pour un certain nombre d'exemplaires.

Dans la lellre que Robin écrivit à l'intendant , sur le même sujet, cet artiste semble prévoir la destinée possible de son

plafond, que la chaleur du luminaire avait déjà commencé à détériorer.

« Ce 11 juillet 1779.

» Il y a déjà près d'un an que j'ai eu l'honneur

d'adresser ma lettre à la ville. Si elle n'a pas dessein de me refuser la grâce que je lui demande, il est essentiel qu'elle veuille bien me répondre , afin que la gravure paraisse au moins peu de temps après l'ouverture de la salle

» La ville ferait-elle des difficultés à cause de

l'état fâcheux du fond sur lequel j'ai travaillé. Ce serait alors me punir d'un malheur dont je ne suis pas l'auteur , mais bien la première victime. J'y suis tellement sensible, que sf on consent à la réparation de ces accidents, après que les lumières et les vapeurs des représentations y auront produit tout l'effet dont la boiserie est susceptible, je m'engage à repeindre ce qui sera nécessaire , en me payant seulement les frais du voyage et des couleurs. Mais s'il arrivait que le mauvais état de tous les bois détruisît absolument l'ouvrage en peu d'années, je me soumets à refaire mon plafond à toutes les conditions qu'il vous plaira de m'imposer à cet effet. Je suis dans le dessein de conserver tous les cartons, études, esquisses, etc., qui en renferment toute l'essence , et me mettront à portée de l'exécuter aisément dans tous les temps, etc. , etc. »

Les jurats acceptèrent toutes les propositions de Robin, Ils souscrivirent pour trois cents épreuves de son plafond , à raison de 12 livres chacune , se réservant, d'ailleurs, de mettre à contribution la bonne volonté de Robin, si le plafond se détériorait plus tard.

Nous rapportons ici l'explication des diverses allégories qui composent le plafond de Robin. Nous la copions sur le texte original envoyé aux jurats, et écrit de la main de ce peintre. Elle nous a semblé plus étendue , plus pittoresque et plus colorée que toutes celles que nous avons vues jusqucs ici. L'intention de Robin s'y rencontre à chaque mot.

PI.Al'OND DE LA SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX.

Sujet général.

Apollon et les Muses agréent la dédicace d'un temple qui leur est consacré par la ville de Bordeaux.

La composition peut se diviser en cinq parties , toutes liées entre elles par l'agencement pittoresque et poétique.

Première partie. Elle est la plus élevée dans la calotte , en se portant du côté de l'avant-scène.

Apollon tenant d'une main sa lyre , témoigne à la ville que son offrande lui est agréable. Auprès de lui sont des couronnes de lauriers.

A la droite de ce dieu , et au-dessus, se voit Melpomène tenant son poignard , et Thalie son masque. Celle-ci semble dire à sa sœur d'unir leurs talents pour le plaisir des hommes. Auprès de ces deux Muses, sont Polymnie, qui préside à l'éloquence, Clio, à l'bistoire des béros , et Uranie, à celle du ciel, comme pour contribuer toutes trois à la composition des poèmes tragiques et comiques.

De l'autre côté d'Apollon , Therpsicbore ou la Danse , Euterpe ou la Musique, Érato ou la Poésie lyrique, rassemblent en un groupe les arts qui constituent l'opéra ; mais la plus sublime des Neuf Sœurs, Calliope , qui enflanniie les poètes épiques, est aussi la plus élevée' et la plus procbe d'Apollon. Sa tête est exaltée. Elle tient un rouleau sur lequel est écrit Iliades , le premier des poèmes qu'elle semble se glorifier d'avoir inspiré.

Seconde partie. Elîe se voit au-dessus de l'avant-scène. Elle est composée du temple édifié en l'honneur des Muses et de tout ce qui peut indiquer le lieu de sa construction. Ce temple est représenté par une portion de la façade de la salle de spectacle , vue par l'angle gauche. La nécessité de faire diminuer les figures , n'a pu permettre au peintre de montrer en entier cet édifice superbe.

Antérieurement , la Garonne est assise sur des rochers es-

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carpes ; elle verse les eaux de son urne avec abondance. Pour caractériser le lieu de la source, on a peint auprès d'elle les débris du tombeau de la nymphe Pyrène. Cette jeune beauté ayant été dévorée par les bêtes sauvages sur ces hautes montagnes qui séparent l'Aquitaine de l'Ibérie , leur a donné son nom , d'où vient Pyrénées.

Plus bas on voit un groupe de dieux marins qui, ayant remonté la rivière et paraissant s'opposer au cours des eaux, expriment l'efiFet de la marée sur la Garonne.

La paix plante son olivier sur ses bords, et laHbéralité répandant des richesses d'une main , est appuyée de l'autre sur une corne d'abondance ; elle a près d'elle le compas qui dénote l'équité de ses dons.

Au-dessous du temple, sur un plan très-avancé, se voient des nymphes qui , ayant amassé des fleurs sur les rives de la Garonne , les distribuent aux Jeux et aux Ris, pour orner de guirlandes le temple où ces enfants doivent fixer leur demeure.

Troisième partie, du côté du roi. On y a rassemblé la plupart des arts et métiers employés à élever l'édifice. La figure la plus apparente , est la riche et mâle architecture. Elle est assise sur un monceau de pierres à demi taillées, présidant de là aux ateliers des serruriers et des charpentiers que l'on aperçoit dans le fond. Elle est accompagnée de l'arithmétique et de la géométrie.

Sur un terrain plus avancé, est la sculpture, occupée du buste du roi , comme l'ouvrage le plus digne de ses veilles. La peinture tient les attributs de son art, qu'elle oflre aussi au dieu et aux déesses des arts.

Quatrième partie. Elle occupe le dessus de l'amphithéâtre, sur un lieu un peu élevé. La ville de Bordeaux a fait dresser un autel où brûle l'encens qu'elle offre aux Muses. Un sacrificateur est occupé à immoler des victimes , suivant l'usage des anciens , aux jours des dédicaces.

Le Gouvernement, sous la figure de la Sagesse , protège la ville en la couvrant de son égide.

La source de ses richesses est dénotée par Mercure, dieu du commerce, qui montre aux spectateurs un nombre de navires et de travailleurs au port.

La traite des nègres est indiquée par ceux d'âges difl'érents qu'un capitaine de navire tient enciiaînés à sa suite.

Le dieu Bacchus, assis, tenant sa coupe, et entouré de ses attributs , semble se vanter des avantages qu'il procure , par les bons vins , à la province de Guienne.

Derrière ces figures , on entrevoit une multitude qui , par son action empressée , unit ses hommages à ceux de la ville.

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