CHAPITRE II
Salle de l'Opéra dans le jardin de l'Hôtel-de-Ville. — Salle de l'HOtelde-Ville ; M™^ de France y assiste h une fête de nuit ; incendie de cette salle et d'une partie de l'Hôtel-de-VilIe. — Salle de l'Intendance. — Théâtre de la porte Daupliine. — Police et règlements de cette époque. — Privilège accordé aux divers directeurs. — Académie royale de musique; composition de la troupe; appointements.
On ne pensa sérieusement à avoir qne salle de spectacle à Bordeaux qu'en 1724. Les maire et jurais prirent une délibération à cet elTet le 9 décembre de la même année. L'exécution de ce. projet fut cependant encore retardée. En attendant, on permit à la demoiselle Dujardin ( 1735) , directrice d'un opéra, de faire construire une salle dans le jardin de l'Hôtelde-Ville.
Le sieur Bousignon, architecte , et Bernard Sallefranque, habile charpentier, s'engagèrent à faire cette construction , avec la clause que la demoiselle Dujardin en jouirait l'espace de trois années, après lesquelles elle en laisserait la libre possession aux dits entrepreneurs pour se couvrir de leurs frais.
Mais les jurats, tout en autorisant cet arrangement, réduisirent à deux années seulement la jouissance accordée aux entrepreneurs, au terme desquelles la ville serait déclarée propriétaire de la susdite salle ,
dont elle fixa provisoirement le loyer à 300 liv. par mois (1).
La ville n'abandonnait pas cependant le dessein qu'elle avait formé, de la construction d'une salle qui répondît et aux besoins de la population et à la dignité de ses fondateurs ; mais le manque de fonds l'obligea de se contenter pour le moment d'une salle provisionnelle qui se construisît sur un terrain joignant l'Hôtel-de-Ville. On emprunta pour cette construction une somme de 65,000 liv. de divers particuliers de Bordeaux, lesquels se remboursèrent, quartier par quartier , sur les revenus de la ville. Cette salle, dépendant de l'Hôtel-de-YiHe, était située vis-à-vis la place du Mai , près de l'église Saint-Éloi , et faisant face aux Fossés. En attendant qu'elle fût terminée , on joua la comédie dans une baraque placée sur le pont de l'Hôtel-de-Ville.
Cette salle était belle et fort estimée. On grava sur l'une de ses portes les noms des officiers publics qui avaient présidé à sa construction : MM. Destrades, maire ; de Ségur , de Larivaux , Jean Dumas, A. Dubergier, de Senlout, de Galibert, Touges, Maignol, Dubosc. Elle fut terminée au mois de septembre 1739. Madame de France étant arrivée à Bordeaux le mois suivant, les maire et jurats résolurent d'inaugurer la nouvelle salle par une fête des plus splendides. Nous ne pouvons mieux faire que de rapporter ici l'extrait
(1) Plus tard, cette salle fut démolie, vu son peu de solidité.
du registre où la pompe de cette solennité se trouve ainsi décrite :
« La troupe des comédiens de Bordeaux donna » cette nuit un bal dans la salle neuve du spectacle. » Cette salle est une des plus belles , des plus vastes » et des mieux entendues du royaume. Elle a été » construite par les soins et sur les plans du sieur » Montegut, ingénieur de la ville. Elle fut extraorj> dinairement parée et éclairée. On ne voyait par- » tout que des glaces, ce qui , joint à une nombreuse » assemblée de dames et seigneurs magnifiquement » parés , formait un spectacle des plus brillants. . . »
» Le lendemain , Madame se rendit à la comédie , » dont la porte était gardée par cent hommes de » troupes bourgeoises , choisis et habillés d'un uni- » forme écarlate avec des vestes de salin blanc. Cette » princesse avait ordonné qu'on représentât le Che- » valier à la Mode [\). Cette pièce fut représentée avec » succès. Madame en parut satisfaite , etc. , etc. »
Cette salle exista plusieurs années. Comme il n'y avait point encore à Bordeaux de directeur ad hoc, les jurats la louaient aux diverses troupes qui obtenaient le privilège de représenter dans cette ville. [Note C.)
Cependant, un malheur, qui n'arrive que trop souvent aux théûtrcs , devait détruire en quelques
(1) Comédie on 5 actes et en prose, de Uaiicourt, et l'une des nieil- Iciircs qu'il ;iit faites.
heures la moderne création des jurais. Le 28 décembre 1755 , à deux heures du malin , le feu se manifesta dans la nouvelle salle , qui fut entièrement embrasée , de même que le pavillon de la porte royale de l'Hôtel-de-YiUe , la couverture des deux tours et le dôme de l'horloge. Cet événement était d'autant plus à déplorer , que l'ancienne salle de Barbarin avait subi le même sort, et que le projet formé alors de l'entière reconstruction de l'Hôtel-de-YiUe s'opposait à ce que la salle fut réédifiée exactement sur le même lieu. Quatre petits théâtres avaient déjà été brûlés , entre autres celui situé rue Montméjean , ainsi qu'un autre placé dans la rue du Cbai-des-Farines , et qui fut incendié en 1731. Il fallait donc lui chercher un autre emplacement , ce qui paraissait alors assez difficile à rencontrer , vu l'opposition énergique des habitants, qui ne se souciaient point d'avoir dans leur voisinage des théâtres dont la construction légère pouvait donner lieu à de nouveaux sinistres. En attendant que la ville eût arrêté un projet , M. de Tourny , intendant de Guienne , prêta aux jurais une salle de son hôtel précédemment destinée aux concerts. On y joua durant trois années.
THÉÂTRE DE I.A PORTE D%lPHi:\'E.
Par une délibération du 7 mai 1756, il fut permis à un sieur Gaétan Camagne , concierge et peintre en décors de l'ancienne salle , de faire construire à ses frais et dépens une salle de spectacle , suivant le plan
présenté à M. de Toiirny, sur le terrain d'une ancienne corderie située près la porte Dauphine , entre le mur de ville et celui des pères Récollets (1).
Cette délibération portait : que le sieur Bonfin, architecte de cette salle , tiendrait un compte exact de tous les frais dont le dit Camagne se rembourserait ensuite, ainsi que des intérêts au denier 20 sur les loyers de la salle, au taux de GOO liv, par mois, depuis octobre jusqu'à Pûques inclusivement, et de 400 liv. par mois depuis Pâques jusqu'à septembre ; lequel remboursement terminé , les loyers entiers de la dite salle demeureraient au profit de la ville, de même que les trois décorations complètes que le dit Camagne avait faites, consistant en un palais , une chambre et une foret ; et dans le cas où il serait construit une salle permanente de spectacle avant l'entier remboursement des frais de celle-ci , la ville s'engagerait à payer ce qui resterait du. Cette délibération est visée de M. de Tourny , qui , après sa signature , écrivit les mots suivants : Sans, au surplus, qu'on en puisse induire que j'ai trouvé la salle bien placée au dit endroit.
L'illustre intendant , quoiqu'il ne trouvât pas l'emplacement bien choisi , avait cependant beaucoup insisté sur la prompte exécution de ce projet. L'attrait du spectacle lui semblait devoir arrêter la funeste épidémie des jeux de hasard , qui alors faisait chez
(1) Le Théâtre-Français ou des Variétés de nos jours a été construit sur le derrière de l'emplacement qu'occupait cette salle.
nous des progrès effrayants , et qui plus tard , empruntant le masque de Thalie, vint établir son trône et ses autels dans les lieux mêmes d'où la joie folâtre et la peinture de ses crimes auraient dû pour toujours la repousser.
Cette salle, ainsi construite, servit jusqu'à la naissance de notre Grand-Théâtre , et fut réunie à la direction de celui-ci. On y joua encore plusieurs années, et on la démolit en 1799.
Mais avant de passer outre , qu'on nous permette de jeter un coup d'œil rétrospectif sur les temps que nous venons de parcourir, de retracer quelques faits, quelques usages et règlements qui serviront à faire connaître les habitudes de l'époque. De petits détails éclaircissent souvent mieux les questions les plus ardues que ne le pourraient faire les dissertations les plus profondes. [Voir à la note C bis.)
PoHcc et Règlements.
Nous avons déjà fait mention d'un arrêt du Parlement de Bordeaux, du 3 janvier 1612, qui défendait aux comédiens de représenter le dimanche.
A'oici les jours de fête oii il n'était permis à aucun théâtre de représenter :
Depuis la veille des Rameaux jusqu'au dimanche de Quasimodo inclusivement, la Pentecôte, la Toussaint, le jour de Noël, toutes les fêtes de Notre- Dame, le jour de Saint- André, la Fête-Dieu, le jour de la procession de l'Octave des Agonisants.
On faisait, à l'Hôtel-de-Ville , lecture de ces règlements à tous les directeurs qui se présentaient pour obtenir la permission de jouer.
(2 janvier 1G3o) : Permission accordée aux comédiens de représenter jusqu'au premier jour de carême, à condition de payer 120 iiv. , moitié pour l'hôpital, et l'autre moitié pour les murs de ville.
Délibération du 17 décembre 1698, constatant que plusieurs laquais de M. Durepaire, gouverneur du Chûteau-Trompette , ayant battu le guet à la porte de l'Opéra, ce gouverneur les fit arrêter, attacher, et les envoya aux jurats pour en faire telle justice qu'ils voudraient. Les jurats, touchés de cette politesse, lui renvoyèrent ses laquais en le priant de les punir lui-même.
Délibération du 15 juin 1735, portant que le produit de 2 sous que doivent donner les comédiens pour chaque personne qui entrera, sera compté aux jurats tous les quinze jours.
Ordonnance qui défend les sifflets et huées avant, pendant, ni après le spectacle, à peine de 500 Iiv. d'amende (16 juillet 1745.)
(3 novembre 1747) : Délibération concernant l'opéra , qui établit le sieur Lahaie pour caissier et le sieur Peyrelongue pour contrôleur , voulant que le produit de la recette serve chaque jour à payer les acteurs, le loyer de la salle et les autres frais.
(5 juin 1750) : Défense de commencer le spectacle plus tard que cinq heures du soir , et de dépasser neuf heures. Ce règlement de police , qui existait
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aussi à Paris, avait pour cause les délits nocturnes que le guet ne parvenait pas toujours à empêcher.
(15 novembre 1732) : Défense aux garçons chirurgiens et perruquiers d'entrer au spectacle en habit de poudre, et aux domestiques de s'y introduire même en payant (1), et condamnation à une amende de 12 liv. pour tout acteur ou musicien qui ne sera pas prêt à l'heure prescrite.
Une autre ordonnance du 11 septembre 1755 fixe à cinq heures et demie le lever du rideau ; assigne aux filles pubhques exclusivement les six premières loges qui sont sur Tamphithéâtre , avec injonction de s'y tenir décemment. L'aide-major qui les surveille est chargé de leur déclarer que la police veut bien leur accorder. protection, mais qu'elles seront fortement punies si elles occasionnent le moindre trouble. Néanmoins, il est recommandé à l'aide-major de ne leur parler qu'avec honnêteté.
(14 février 1759) : Défense d'introduire des chiens dans la salle de spectacle , et ordre aux archers de saisir ces animaux et de les tuer dans un endroit écarté.
Nous lisons encore qu'en l'année 1733, mois d'avril , les maîtres joueurs d'instruments , qui seuls avaient le privilège de jouer au théâtre , n'ayant pas voulu se contenter de 20 sous par représentation , à
(1) Une ordonnance parut le 27 novembre 1754, qui défendait a tous les directeurs d'opéra et de comédie, auteurs, comédiens, musiciens, et k tous suppôts de théâtre , de porter des armes.
quoi ils avaient été taxés par les jurais , refusèrent de jouer. Les comédiens prirent alors des engagements avec des musiciens non maîtres , et les maîtres ayant voulu se soumettre à la taxe, ils furent refusés, et les jurats ordonnèrent que dorénavant on se servirait des autres.
Nous avons trouvé dans les Annales de Bordeaux, publiées depuis plusieurs années , que les juifs étaient exclus du théâtre ; nous devons remarquer que cette loi absurde ne dura sans doute pas longtemps , puisque , au théâtre de l'Hôtel-de-Ville, le sieur Francia, juif, s'étant permis de circuler sur la scène pendant la représentation, et ayant dit qu'il se moquait des jurats, fut vivement admonesté par ceux-ci, auxquels il promit de tenir à l'avenir une conduite plus décente.
Les décors et la mise en scène devaient aussi se ressentir du peu de progrès que nous avions encore fait dans l'art scénique. Le théâtre le mieux agencé n'avait pas plus de trois décorations , dont nous trouvons la répétition dans celles que Camagne avait peintes pour la salle de la porte Dauphine.
La Comédie italienne et l'Opéra donnaient à cette époque des représentations à Bordeaux. Les jurats avaient eu, jusqu'à la fm du XYII'' siècle , le droit de conférer le privilège des représentations; mais, en 1720, le duc d'Orléans, régent du royaume, accorda au sieur Barbarin le droit de faire une loterie pour reconstruire son théâtre , qui avait été incendié, avec le privilège que cette salle servirait aux représenta-
lions théâtrales, préférablement à toute autre que l'on pourrait faire construire. On la rebâtit dans la rue Montméjean.
En 1759, le maréchal de Richelieu, gouverneur de la province, accorda pour un an, au sieur Heberard , le privilège exclusif de l'opéra ; au sieur Duplessis, le privilège exclusif de la comédie; et enfin, quelques années plus tard , le sieur de Belmont fut investi du privilège exclusif de tous les spectacles de Bordeaux.
Nous ne pouvons passer sous silence les vers que le sieur Prin, directeur de la Comédie de Bordeaux en 1755, adressa aux maire et jurais. Il est probable qu'ils n'ont jamais fait de jaloux parmi ses confrères du Parnasse et de la direction :
« A MM. les Maire, Sous-Maire, Jurais et Gouverneur de la ville y> de Bordeaux.
» Pères de la patrie, illustres magistrats,
» Gouverneurs éclairés de ces heureux climats,
» Votre illustre cité toujours se renouvelle;
» Vous y faites fleurir les arts, et votre zèle,
» Animant à l'envi des Amphions nouveaux ,
» Élève des palais superbes dans Bordeaux.
» De ces pères conscrits la gloire est établie;
» Que la Parque à jamais en respecte la vie 1
» Les peuples auront beau parcourir l'univers ,
» Cette ville sera souveraine des mers.
» Gouvernée avec soin des maires et sous-maires
» Des heureux Bordelais, moins magistrats que pères ,
» Vous attirez à vous tous les cœurs des mortels,
» Et tous les citoyens vous dressent des autels.
» Pour moi, que vos bontés ont sauvé du naufrage, » Je consacre à vos pieds mes vœux et mon hommage. »
Voici maintenant un état des sujets, tant hommes que femmes, qui composaient la troupe de l'Académie royale de musique de Bordeaux , en l'année 1752, avec leurs émoluments :