LE PERRUQUIER
Me faire retirer? Avez-vous peur que je ne vous souffle Mademoiselle!
TONTON, à l'abbé.
Mon oncle, que veut donc dire cet homme?
Vous vous figurez sans doute, mon cher monsieur, que Mademoiselle n'est pas ma nièce.
LK PERRUQI 1ER.
\h! ouiche! Votre nièce à la mode des Porcherons.
rONTON.
Que veut-il dire avec ses Porcherons? Sacredié! pour qui me prend-il donc?
l'abbé.
Monsieur, laissez-noustranquilles; j'ai l'honneur de vous le dire très sérieusement.
LE PERRUQUIER, ricanant.
Mademoiselle votre nièce vient de lâcher un petit sacredié qui m'en empêche, mon très cher sacristain. Ce sacrediéAà. n'est pas de paille au moins; il décèle ce qu'elle est...
TONTON
Ce que je suis? En tout cas, je ne suis pas ce que je suis pour toi, toujours...
(La bataille s'anime.]
TONTON
Mais qui diable nous a chic un homme aussi grossier et aussi incivil? Est-ce que vous n'avez jamais été à une guinguette, monsieur, que vous y êtes aussi impoli?
LE PERRUQUIER, prenant l'abbé.par le bras.
Allons, grand vicaire des marionnettes! vite, délogez, et laissez-moi cette princesse.
L'ABBÉ, le battant.
Qu'est-ce que c'est donc que ce merlan-là? Va-t'en poudrer tes perruques!
LE PERRUQUIER, battant l'abbé.
Avant de te poudrer, toi, je m'en vais te peigner!
L ABBÉ se débarrasse et lui jette son seau à rafraîchir. Et moi, je vais te baigner.
TONTON, cherchant à les séparer.
Ah! le chien! le coquin! Sainte Vierge! quel gueux! Ah! mon doux Jésus! Quel brutal!
LE PERRUQUIKU.
Tiens, vilain prêtre : mets cette calotte-là sur ta tonsure...
Il lui plante sur la tête le bassin île crème. C'est un bassin Je buis léger, arrangé de façon que le tour puisse s'en détacher et r de collet à l'abbé.)
Survient un soldat qui chasse à la fois l'abbé et le Merlan, et garde la donzelle avec laquelle il s'attable.
Vous voyez le "enre de ces divertissements sim-
pies et de mauvais goût, dont on nous assure qu'ils plaisaient infiniment.
L'actualité inspirait à propos la verve des auteurs fournisseurs.
Marquise a-t-elle été faire un voyage en Hollande pendant que le duc d'Orléans est a Yillers- Cotterets avec le duc de Chartres et des dames de sa cour: A son retour, elle trouve a Bagnolet le théâtre et la comédie, dont le divertissement a pour thème les Hollandaises (ij63).
Le mérite littéraire de toutes ces fantaisies est nul, et peu importe.
On jouait après souper devant des gens animes, avinés, étourdis par les propos et les parfums des femmes en gaîté, et mal en passe d'écouter quelque œuvre de valeur.
Il n'y faut pas tant d'apprêt.
En avril 1763, sur cette même scène de Bagnolet, Collé et Laujon s'évertuent. Leur pièce est un démarquage de Dufresnv.
C'est une troupe de Comédiens de province qui débarque dans un château; les actrices sont enveloppées de châles d'indienne et empilées sur une charrette encombrée de cordages, de vieux habits, de bonnets à plumes, de décors, d'un trône dédoré. En tète marchent le charretier, l'afficheur, les musiciens à ânes; l'un de ces quadrupèdes se cabre, jette à terre et blesse M. de Vierville qui le montait : cela ajouta au comique. Les châtelains demandent alors aux acteurs ce qu'ils savent, et la troupe joue à titre de spécimen des fragments de
son répertoire, une scène de La Joueuse de I)ufresny. souvent attribué à taux à Fagan, et / i Monde renversé de Lesage.
En dépit de la frivolité, c'était une affaire de conséquence pour les Auteurs de se faire jouer devant ces spectateurs de marque. Il y allait de l'Académie. Quand Collé y songea, si vous saviez sa fureur de voir que M. le duc de Choiseul a manqué par deux fois de venir à Bagnolet voir son Henri IV admirablement joué par le vicomte de La Tour du Pin, M. de Barbentane, le marquis de Villerov, le vicomte de Polignac, Marquise, Mme Drouin, le duc d'Orléans! Mais Voisenon est candidat académique et créature du duc de Choiseul. et il a empêché son patron d'aller voir Henri IV, pour ne pas disperser son attention et sa bienveillance sur un rival qui eût pu l'intéresser : et en effet, huit jours après, Voisenon était de l'Académie, et Collé se consolait en écrivant pour lui-même, parlant à son bonnet, son propre plaidoyer i ) un peu jaune : Je ne voulais pas qu'on dise de moi : Pourquoi est-il de V Académie? J'ai mieux aimé qu'on dise : Pourquoi n'en est-il pas? si on l'a dit. » On ne l'a point dit.
C'est chez le duc d'Orléans que fut jouée d'abord, pour faire ensuite le tour de tous les théâtres de société, la pièce de Collé La Partie de chasse de Henri [V. interdite et pour la trop grande familiarité avec laquelle le bon roi Henri est traité, et
(O Collé, 1763.
aussi par la crainte qu'eut Louis XV d'un parallèle entre le Navarrais et lui.
Le mois de décembre ij63 semble marquer la fin de la carrière théâtrale du duc d'Orléans, qui maria son tils et ferma lïagnolet. Il n'en fut rien, et si le 3o avril 1764, un lundi, veille de Saint-Philippe, vous fussiez allé. ~à • Bagnolet . c'était fête, représentation de L'amour d'autrefois et de la Tête à Perruque; et comme le i"r mai marque le jour fixé par Clémence Isaure pour la tenue des Jeux Floraux, les organisateurs, Collé et Laujon. ont fait peindre sur la toile de fond le tombeau de Clémence Isaure. On voyait cette femme illustre assise sur son sépulcre, appuyée contre une pyramide, au-dessus de laquelle le cheval Pégase s'enlevait dans un nuage. En bas le petit génie de la comédie se jouait avec un masque, près d'un autre petit génie qui portait les attributs des arts, musique, poésie, peinture.
Cependant un nouveau théâtre s'était fondé dans la nouvelle résidence du duc d'Orléans, à Yillers- Cotterets, où La Partie de chasse de Henri 1\' est jouée par le vicomte de La Tour du Pin, le chevalier de Clermont d'Amboise, le vicomte de Rochechouart, M. d'Albaret, le duc de Chartres, fils du duc d'Orléans, » qui n'a aucun talent », la comtesse d'Usson, la marquise de Ségur, Mm<? de Montesson.
Retenez ce nom nouveau. C'est la nouvelle favorite. Marquise ayant cessé de plaire.
En novembre 1766 M"' la Dauphine crache le
sang tout clair. Le duc prit ce prétexte pour ne pas jouer et éloigner sa maîtresse.
A ce moment, l'étoile de Marquise a pâli. Collé a terminé sa comédie de Vile sonnante, et il raconte la substitution de la nouvelle Esther à l'ancienne Vasthi, habilement combinée avec la complicité du fils et des dames du monde, toutes heureuses et fiéres que le duc ait cette fois une maîtresse prises « parmi elles », et qu'à l'âge de quarante ans, il mette cette • décence » dans sa conduite, et cette « dignité » dans ses mœurs. Voilà à quoi tenaient la dignité et la décence d'alors.
Qu'était cette nouvelle venue? La marquise de Montesson, née en 1737, épousa fort jeune un vieillard qui la retint en province jusqu'en 1769, l'année où elle devint veuve. Elle était jolie, aimable, souriante, spirituelle, aimait les arts et la Comédie. Elle fut remarquée à la Cour, entre autres par le duc d'Orléans, qui l'épousa en secret en 1773.
Elle était la tante de M"" de Genlis.
Elle mourut en 1806, la même année que sa rivale délaissée, la pauvre Marquise.
Elle forma une troupe d'amateurs, fit jouer et joua des pièces de sa composition, qu'elle a publiées, et qui sont d'un mince intérêt. Elle donna en présent les douze exemplaires qui constituent toute l'édition de son théâtre, à ses amis : aujourd'hui, ils atteignent d'assez bons prix, trois cents, quatre cents francs, quand ils passent en vente; il en reste huit en tout.
fHEATRE I
( ) i.iin .1 Marquise, clic disparut et fut désintéressée par son protecteur.
Elle fut regrettée par les amis. Elle était franche, serviable, « la meilleure enfant du monde . avec de l'esprit naturel, du goût, du tact; elle fut neuf ans maîtresse de Monseigneur dont elle eut une tille et deux garçons, M"' de Villemonble et les abbés de Saint-Farre et de Saint-Albin, frères jumeaux.
Bagnolet fut fermé. Les spectacles lurent d'abord des Fêtes Chamberlanes, c'est-à-dire de chambre, et eurent lieu dans les petits appartements au Palais Royal, le duc d'Orléans ne voulant pas que son fils sût qu'il jouait la comédie avec sa maîtresse; il desirait aussi restreindre la dépense.
L'abbé de Breteuil le sermonnait. Au reste, le fils, le duc de Chartres, n'ignorait rien de tout ce manège.
Le règne de la nouvelle duchesse fit changer le ton et les manières de ce milieu. Le théâtre de Bagnolet « en a dans l'aile », et celui de Villers-Cotterets l'emporte. Il n'y a plus là des actrices, des maîtresses vulgaires, comme Marquise, mais des dames de cour, le ton y est plus soutenu et la tenue meilleure. Collé déclare :
a Là, la pédante décence me rend froid comme un landier.
On y donna des spectacles variés, comédie et musique.
L'opéra-comique de Monsigny. L'Ile Sonnante, tombe à plat. Les acteurs jouent sans gaîté et a
contresens; M. de Vaudreuil est si enroué qu'on ne l'entend pas; ces dames de la Cour ne sont pas très fines. Collé regrette les soirées sans façons et les belles petites d'autrefois.
On donna, en juin 1767, Le Joueur de Saurin, traduit de l'anglais. A ce propos, Saurin fut appelé et il y eut un incident, dont Collé est tout bouleversé, et qui jette un jour curieux sur la situation subalterne alors faite aux gens de lettres. Saurin fut relégué à la table du maître d'hôtel, et ne dîna point avec le Duc.
Ce fut une affaire. Des incidents de ce genre arrivaient souvent. A Bagnolet où il était venu faire répéter, le compositeur Monsigny refusa de manger avec les musiciens de son orchestre. Collé s'attable avec lui pour éviter un éclat, tout en déclarant qu'il préférerait aller manger ailleurs, que de n'être pas à la table ducale chez le duc. Les questions de préséance chatouillaient l'irritable vanité des comédiens et des auteurs, qui enrageaient d'être relégués avec le gouverneur, le précepteur et le maître d'hôtel, tandis que le gouverneur persuadait à son maître que c'étaient trop petites gens pour les admettre à l'honneur des commensaux.
M'"" de Montesson prit un grand ascendant sur le cœur et sur l'esprit du duc d'Orléans. Celui-ci voulut la remercier de ses conseils en l'épousant. Louis XV s'y opposa. Le mariage fut fait secrètement à Saint-Eustache, par l'abbé Poupart, en présence de M. de Beaumont.
Elle était passionnée de théâtre. Il y avait une
salle et une scène dans son hôtel de la rue d' \ntin, dans cet hô el qui devait avoir un si affreux spectacle après tant de spectacles si gracieux, Après M" de Montesson, l'hôtel fut l'ambassade d'Autriche. Lors du mariage de Napoléon I "' et de Marie- Louise, l'ambassadeur, prince Schwartzemberg, donna une grande fête à laquelle assista l'Empepereur, avec l'Impératrice et toute la cour. Pendant le bal, une bougie mit le feu aux voiles de gaze ou de tulle, et lit un incendie terrible. Il y eut beaucoup de victimes. L.a princesse de Schwartzemberg lut retrouvée carbonisée. La princesse de Leyen aussi; son diadème d'or avait rougi dans le feu et tracé sur son front un horrible sillon. Cet hôtel n'existe plus; la rue Lafayette et la cité d'Antin [\issent sur son emplacement.
M de Montesson tenait les rôles d'amoureuses et de bergères, mais de bergères trop bien nourries. Elle était très forte, et son embonpoint gênait un peu son jeu et ses grâces. Le prince en badinait :
« Vous voyez que l'air de la campagne est excellent pour ma bergère. »
Quand se déclara la rivalité entre le théâtre de la Chaussée d'Antin et celui de Trianon, dans la petite guerre d'épigrammes qui amusa Paris de ses fusées, les charmes opulents de la Montesson furent souvent visés. Le comte d'Adhémar l'appelait Vin-folio Philis.
lu Philis se vengeait comme elle pouvait, en se rappelant que dans Le Devin du village, le comte d'Adhémar portait un habit de berger qui le faisait
ressembler a un laquais. Et elle l'appelait Tircis- Laflèehe.
Le Théâtre Montesson fut le premier de Paris par son éclat, la noblesse et le mérite de ses interprètes, de 1770 à 1780. Les invitations étaient rares.
La direction et L'instruction de la troupe étaient confiées à M'"" Drouin, de la Comédie Française, où elle joua de 1742 à 1780. C'était une femme intelligente, capable d'enseigner.
En 1778, la Montesson eut la joie et l'orgueil de recevoir son illustre confrère Voltaire, alors à la Hn de sa carrière. Le vieillard s'agenouilla devant le prince d'Orléans qui vint le recevoir dans sa loge. Mme de Montesson s'empressa de le relever et de l'embrasser en s'écriant :
« Voilà le plus beau jour de mon heureuse vie! »
Les seigneurs présents étaient attendris. La dame du logis eut la satisfaction de jouer ses propres œuvres devant Voltaire, La Femme Sincère, comédie sensible, et L'Amant Romanesque, du genre gai. Le comte d'Ornesan eut la plus grosse part du succès dans un rôle de vieux domestique.
Les autres rôles de M de Montesson. où elle
plut davantage, furent, dans Zémire et A^nr. la Belle Arsène, Aline, la Servante Maîtresse, le Jugement de Midasde Haies, avec la musique de Grétry. dont la première eut lieu la avant d'aller aux Italiens.
On y joua une Marianne tirée par le duc d'Or-
léans du roman de Marivaux, L'Homme Impassibles La hausse Vertu, deux comédies en vers de M" de Montesson, et la tragédie de Sedaine Les Maillotins.
L'ambitiop vint à la poétesse. Elle conçut l'ambition d'affronter le grand public. La Comédie Française joua d'elle la Comtesse de Chamelles, pièce tirée des Liaisons dangereuses de Laclos et de Clarisse de Richardson.
Le soir de la première, quelques sifflets se mêlèrent aux applaudissements décommande. Après la représentation, une ouvreuse trouva un sifflet à soufflet, qu'on manœuvrait avec le pied, oublié dans une loge, dont les titulaires avaient semblé applaudir avec suite, comme il convenait à des amis du duc d'Orléans.
Le duc rit acheter l'instrument, et le suspendit avec des rubans de soie dans le boudoir de son amie, entre la statue de l'Amitié et celle de la Bienfaisance.
Quand cette bonne et généreuse dame accordait trop à l'amitié, défendait un ami trop chaleureusement, niait l'ingratitude et avait des retours vers la gloire, le prince s'approchait du mur, appuyait de la main sur le soufflet, un petit sifflement interrompait la trop confiante femme, et, lui rappelant la perfidie de ses faux amis, qui avaient montré l'ostentation de leurs applaudissements feutrés, et dérobé la vilenie de leur trahison, lui disait qu'il ne faut se fier ni à l'amitié, ni à l'espoir, ni à la vanité, et elle souriait amèrement delà leçon que lui donnait ainsi
discrètement son ami, le philosophe résigné et perspicace dans sa bonhomie.
Plus tard le comte et la comtesse du Nord vinrent assister en 1782. au spectacle chez Mme de Montesson. Le souvenir le plus artistique qu'ils ont garde de cette soirée fut qu'on servit au souper pour 1.800 francs de fraises. Mais déjà les grandes maisons se fermaient; le cercle aristocratique, brillant, mondain, se rétrécissait; il n'y avait plus à Paris que les vendredis de la duchesse de La Vallière. les dîners du maréchal de Biron, et les soirées dramatiques de l'hôtel où M. le duc d'Orléans n'était plus que M. de Montesson.
Un autre amateur, qui contribua autant que d'Orléans à l'éclat et à la vogue du genre, ce fut Clermont.
Le comte de Clermont, prince du sang 1709- 1771 , hls de Louis III, prince de Condé, et de M"" de Nantes, abbé de Saint-Germain des Prés, oncle de Louis XV, après s'être fait remarquer par sa bravoure aux sièges de Menin, Ypres, Furnes, Anvers, Namur. fut écarté soudain en 1747, et remplacé dans son poste par M. de Lowendahl. La retraite lui pesait; pour s'occuper, ii se livra à la comédie, et fit un théâtre dans son domaine de Bernv.
Il invitait des savants, des lettres, des artistes, et admettait tous les genres, opéra, opéra-comique, vaudeville ou parades. Un nombreux orchestre était attaché à sa maison. Laujon dirigeait, au grand dépit de Collé, qui déclare, sur le ton du renard
aux raisins, qu'il ne travaillera qu'au pis aller pour le comte de Clermont, si le duc d'Orléans le congédie, il v a à la cour du comte de Clermont des
dessous de cartes, des tracasseries
Il passa là au-dessus, car il fut trop heureux de s'y faire jouer. Le comte de Clermont donnait rue de la Roquette, le 19 novembre 1734. sur un petit théâtre « assez passable qu'il y a tait construire . Les Amants Déguisés de Collé avec La Rancune officieuse de La Chaussée, où un amant, voulant se faire aimer pour lui-même, cache sa condition.
Il y avait représentation les jours de fêtes et d'anniversaires du maître ou de la maîtresse de céans.
Le comte de Clermont s'appelait Louis. A sa tête. Laujon lui chanta :
\u mois qui mûrit la moisson Ri une donna le nom d'Auguste :
I 1 France, au prince le plus juste. Ion- ce mois choisit un patron.
Sur les bords qu'arrose la Seine B Unsi qu'au siècle des Césars Un même jour permet aux arts De fêter Auguste et .Mécène.
Un ministre, arrivé peu d'heures avant la fête, crut que Laujon avait fait ce couplet pour lui, qui s'appelait aussi Louis, et qtii avait des fonctions officielles pouvant servir à l'allusion du nom de Mécène; il se jeta au cou du poète et le remercia de sou impromptu. Le comte de Clermont, qui avait vu le geste sans en comprendre le sens, voulut savoir le motif de cette caresse; Laujon le lui raconta nai-
veinent. « Oh! garde-toi de le désabuser, dit le prince... Comment donc? Ce serait à moi de le remercier; il me laisse beaucoup plus qu'il ne m Y>te. »
Une autre fois, le prince joue avec Mlle Le Duc, sa maîtresse, une comédie Barbarin ou Le Fourbe puni, dont il est l'auteur, aidé sans doute de M. Rongoll, secrétaire des commandements du prince.
La Gaussin, Rozelly, le chevalier de Bonac en étaient. Le spectacle se continua par une pastorale sur les vendanges.
A Berny encore, on joua Je vous prends sans verd et Ton s'arrangea pour prendre en défaut le maître du lieu; Gilles, garçon peintre, parodie du Peintre amoureux de son modèle; Zi\abelle, commissaire et bouffon -italien.
Les troupes d'amateurs de Bagnolet et de Berny se réunissaient parfois pour jouer ensemble sur l'un de ces deux théâtres, avec M"' Gaussin. Quelques années plus tard, ce fut la fin.
En janvier 1756, le comte de Clermont a fermé son théâtre, et renvoyé sa musique « pour arranger ses affaires ».
CHA1MTKI. VI
LES llli Al RES DE VOLTAIRE.
Voltaire acteur. — Théâtre de la rue Traversière. - Voltaire régisseur. A Lausanne. — A Tournay. \ Ferney. — Souvenir de John Moore. — Une bergerie de Florianet. M",e Denis actrice. — La Clairon et Lekain. Impressions du prince de Ligne. — Notes de Chabanoii. Théâtre de Châtelaine. — Voltaire joue en ville.
La paix de 1748, écrit Lekain, en rappelant les plaisirs de tout genre dans la ville de Paris, devint l'époque mémorable d'une nouvelle institution de quelques sociétés bourgeoises, qui se réunirent pour le seul plaisir de jouer la comédie.
" La première lut établie à l'hôtel de Soyecourt, au faubourg Saint-Honoré; la seconde à l'hôtel de Clermont-Tonnerre, au Marais; et la troisième à l'hôtel de Jaback, rue Saint-Merry. C'est de ce dernier théâtre que je suis fondateur. »
11 y eut fusion.
C'est dans la troupe de Clermont-Tonnerre, reunie à celle de l'hôtel Jaback, rue Saint-Merry, que Voltaire rencontra et devina Lekain en février ij5o. — On donnait le Mauvais Riche de Bacu-
lard-d'Arnaud, devant une brillante assemblée. Voltaire se rit présenter le jeune acteur, lui adressa de chaudes félicitations, et, après avoir voulu inutilement le détourner de monter sur les planches en public, le voyant décidé, il le prit chez lui, éleva un théâtre au-dessus de son appartement, et l'y rit jouer avec ses nièces et la société de l'hôtel Jaback. C'était encore ainsi qu'il élevait « à la brochette » le tyran Paulin, qui ne lui Ht pas tant d'honneur.
Voltaire était trop profondément possédé par le feu sacré du théâtre pour ne pas lui sacrifier beaucoup. 11 eut au moins deux principaux théâtres, a Paris, rue Traversière, et à Ferney. 11 y jouait en personne avec flamme, action et emphase. Il essavait là les pièces neuves; c'était son trébuchet. 11 y faisait sonner les autres, pour renouveler à ses oreilles la musique délicieuse du triomphe.
C'était un diable enragé ; il galvanisait les acteurs, et les répétitions avec lui étaient d'une vie intense et bruyante. Il surveillait, contrôlait, conseillait, rectifiait, apercevait tout à la fois.
Un jour, raconte Lekain, nous répétions chez lui, rue Traversière, la tragédie de Mahomet : je jouais Seïde. Une jeune demoiselle, fille d'un procureur au parlement de Paris (M"e Bâton , jouait le rôle de Palmire. Elle n'avait tout au plus que quinze ans; elle était très intéressante; elle était aussi fort éloignée d'exhaler les imprécations qu'elle vomit cmtrc Mahomet, avec la force et l'énergie que la situation de son rôle exigeait.
M. de Voltaire, pour lui montrer combien elle
était éloignée du sens de ce rôle, lui dit avec douceur : « Mademoiselle, figurez-vous que Mahomet esi un imposteur, un fourbe, un scélérat, qui a fait poignarder votre père, qui vient d'empoisonner votre frère, et qui, pour couronner ses bonnes œuvres, veut absolument coucher avec vous. Si tout ce petit manège vous fait un certain plaisir, vous avez raison de le ménager comme vous faites: mais, si cela vous répugne à un certain point, voilà comme il faut s'y prendre. » Alors M. de Voltaire, joignant l'exemple au précepte, répète lui-même cette imprécation et parvient à faire de cette demoiselle une actrice intelligente et très agréable.
Et ailleurs, lorsque à la répétition généraledeAf ahomet, il avait à peindre, au second acte, l'effet terrible que la présence de Mahomet avait imprimé au sénat de la Mecque et au reste du peuple, et qu'il terminait cette harangue en disant ces beaux vers :
Mahomet marche en maître, et l'olive à la main; La trêve est publiée et le voici lui-même:
le ton pusillanime et plat avec lequel Legrand proférait ces deux vers lui valut cette apostrophe de M. de Voltaire : « Oui, oui, Mahomet arrive; c'est comme si l'on disait : Rangeç-voùs, voilà la vache. »
Il était coutumier des extravagances à ses répétitions. Un jour à Potsdam, la Reine et les princesses assistaient à une répétition de Catilina ou Rome saur ce.
Pour lui composer un sénat, on lui avait habillé plusieurs tailleurs et ouvriers de l'Opéra; un de
ces drôles-là, qui le voyait se démener comme un possédé, ne pouvant s'empêcher de rire, Voltaire lui dit en colère : Mais /..., vous n'êtes pas ici pour rire! — Prene- donc garde, lui dit quelqu'un. vous êtes là devant la Reine! — Cela est vrai, répondit-il,je n'y ai pas pris garde: mais tout est de Carême prenant.
C'était un metteur en scène endiablé, d'activité agitée et infatigable. La première représentation de Rome sauvée fut donnée rue Traversière le 8 juin 1750. Maudron faisait Cicéron ; Lekain était César; Heurtaux était Catilina.
Dans la chambre il y avait peu de dames.
Parmi les invités on remarquait D'Alembert, Diderot, Marmontel, Hesnault, Voisenon, Raynal, Richelieu. La Yallière, le Père de la Tour, en sa qualité de Jésuite, auteur dramatique du Théâtre collégiaque.
Au retour de Potsdam, quand Voltaire s'installa sur la frontière franco-suisse, l'art dramatique le consola et l'occupa. Aux Délices, il joua, et Gibbon qui l'a entendu a noté ses impressions :
Le plus grand agrément que je tirai du séjour de Voltaire à Lausanne fut la circonstance rare d'entendre un grand poète déclamer sur le théâtre ses propres ouvrages. Il avait formé une société d'hommes et de femmes, parmi lesquels il y en avait qui n'étaient pas dépourvus de talent. Un théâtre décent fut arrangé à Mon-Repos, maison de campagne à l'extrémité d'un faubourg; Ls habillements et les décorations faites aux dépens des
acteurs; les répétitions soignées par "auteur, avec l'attention et le zèle de l'amour paternel. Deux hivers consécutifs, ses tragédies de Zaïre, d'Adiré et de Zulitne et sa comédie sentimentale de l'Enfant prodigue lurent représentées sur le théâtre de Mon-Kepos. Voltaire jouait les rôles convenables à son âge, de Lusignan, Alvarès, Benassar, Euphémon. La déclamation était modelée d'après la pompe et la cadence de l'ancien théâtre, et respirait plus l'enthousiasme de la poésie qu'elle n'exprimait les sentiments de la nature. »
Voltaire habitait à ce moment, en 1750, à Lausanne, rue du Grand-Chêne. La société fit construire un théâtre dans la propriété du marquis de- Gentil de Langallerie. Voltaire était a la lois le directeur et l'auteur. C'était une association d'actionnaires. Gibbon en constata l'heureux effet.
« L'esprit et la philosophie de Voltaire, sa table et son théâtre contribuèrent sensiblement à raffiner, à Lausanne, et a polir les manières. »
Il semble que cette vieille coutume du théâtre en Société ait dure et se soit implantée depuis dans la région. Il y en a un de même genre à Divonne 1 . Voltaire en est peut-être le parrain lointain.
Marmontel aussi se rappelle avoir visité aux Délices Voltaire qui lui rit les honneurs de son théâtre de Tournav en 1760. Leur conversation fut assez plaisante et montre avec quelle fougue le grand homme se laissait emporter au jeu de l'illusion. Il
(1) Cf. p. 20(1.
s'agissait de Mmc de Pompadour, qui l'avait éloigné comme trop familier.
« M. de Voltaire voulut nous faire voir son château de Tournay où était son théâtre à un quart de lieue de Genève. Ce fut, l'après-dînée, le but de notre promenade en carrosse. Tournay était une petite gentilhommière assez négligée, mais dont la vue est admirable. Dans le vallon, le lac de Genève bordé de maisons de plaisance, et terminé par deux grandes villes; au delà et dans le lointain, une chaîne de montagnes de trente lieues d'étendue et ce mont Blanc chargé de neiges et de glaces qui ne fondent jamais : telle est la vue de Tournay. Là, je vis ce petit théâtre qui tourmentait Rousseau, et où Voltaire se consolait de ne plus voir celui qui était encore plein de sa gloire. L'idée de cette privation injuste et tyrannique me saisit de douleur et d'indignation. Peut-être qu'il s'en aperçut : car plus d'une fois, par ses réflexions il répondit à ma pensée; et sur la route, en revenant, il me parla de Versailles, du long séjour que j'y avais fait, et des bontés que M'"'' de Pompadour lui avait autrefois témoignées. « Elle vous aime « encore, lui dis-je; elle me l'a répété souvent. Mais « elle est faible, et n'ose pas ou ne peut pas tout ce « qu'elle veut, car la malheureuse n'est plus aimée, « et peut-être elle porte envie au sort de Mmc Denis « et voudrait bien être aux Délices. — Qu'elle y « vienne, dit-il avec transport, jouer avec nous la « tragédie. Je lui ferai des rôles, et des rôles de « reine. Elle est belle, elle doit connaître le jeu des
passions. Elle connaît aussi, lui-dis-je, les pro-
mdes douleurs et les larmes arrières. — Tant
mieux: c'est là ce qu'il nous faut, s'écria-t-il
comme enchante d'avoir une nouvelle actrice. El en vérité l'on eût dit qu'il croyait la voir arriver. i Puisqu'elle vous convient, lui dis-je, laisse/ faire,
si le théâtre de Versailles lui manque, je lui dirai
que le vôtre l'attend. »
Il la voyait déjà arrivée.
Mais c'est à Ferney que lut sa scène principale.
L'Anglais John Moore, quand il passa a Ferney en 1776, à la tin de la vie de Voltaire, consigna dans son livre A View of Society ce court historique :
« Voltaire avait ci-devant un petit théâtre dans son château, où les gens de sa société jouaient des pièces de théâtre; lui-même se chargeait ordinairement d'un des principaux rôles; mais, suivant ce qu'on m'en a dit, ce n'était pas là son talent, la nature l'avant doué de la faculté de peindre les sentiments des héros, et non de celle de les exprimer. M. Cramer de Genève était ordinairement acteur dans ces occasions. Je l'ai souvent vu jouer sur un théâtre de société de cette ville avec un succès mérité. Peu de ceux qui ont fait leur unique étude du théâtre, et qui paraissent tous les jours en public, auraient été capables de jouer avec autant d'énergie et de vérité que lui. La célèbre Clairon même n'a pas dédaigné de monter sur le théâtre de Voltaire, et d'y déployer à la fois le génie de cet auteur et ses talents d'actrice. »
Une de ses actrices d'occasion lui ayant plu, il voulut lui témoigner sa joie en lui offrant ses œuvres. La petite personne était naïve, elle répondit :
« Oh! monsieur, elles sont trop belles, je ne voudrais pas vous en priver. »
Château de Voltaire à Ferne?
C'est un des plus gracieux souvenirs de l'enfance de Florian que les spectacles de Ferney. Voltaire avait fait venir près de lui ce jeune neveu, qu'il appelait Florianet, et dont il rit l'éducation avec son aumônier, celui dont il disait : « Il s'appelle Adam, mais il n'est pas le premier homme du monde. » Un jour la Clairon arriva. Une fête fut improvisée: Florianet habillé en berger, accom-
i D'après le dessin Je Boudier, publié dans Le lux Huitième siéeie » (Hachette et G" éditeurs).
pagné d'une bergère rose, portant une corbeille de Heurs, récita une hluette dialoguée. < le lut sa première bergerie. 11 ne devait pas en rester la.
La Clairon partit ; ce lurent des interprètes de moindre envergure qui l'entouraient; son premier sujet était sa nièce M Denis. lien était fort satisfait, à en juger par le curieux dialogue que Marmontel n'a eu garde d'oublier :
« Au retour de sa promenade, il tii quelques parties d'échecs avec M. Gaular, qui respectueusement le laissa gagner. Ensuite, il revint à parler du théâtre, de la révolution que M"'' Clairon y avait faite. « C'est donc, me dit-il, quelque chose de bien « prodigieux que le changement qui s'est fait en « elle? — C'est, lui dis-je, un talent nouveau; c'est la « perfection de l'art, ou plutôt c'est la nature même, « telle que l'imagination peut vous la peindre en « beau. » Alors exaltant ma pensée et mon expression pour lui faire entendre à quel point dans les divers caractères de ses rôles elle était avec vérité, et une vérité sublime, Camille, Roxane, Hermione, Ariane et surtout Electre, j'épuisai le peu que j'avais d'éloquence à lui inspirer pour Clairon l'enthousiasme dont j'étais plein moi-même, et je jouissais, en lui parlant.de l'émotion que je lui causais; lorsque enfin prenant la parole : a Kh bien! mon « ami, me dit-il avec transport, c'est comme M"" De- « nis; elle a fait des progrès étonnants, incrOya- « blés. Je voudrais que vous lui vissiez jouer Zaïre,
Al/ire. [damé? le talent ne va pas plus loin. » M '" Denis jouant Zaïre! M",e Denis comparée à
Clairon I Je tombai de mon haut : tant il est vrai que le goût s'accommode aux objets dont il peut jouir, et que cette sage maxime :
Quand on n'a pas ce que l'on aime.
■Il faut aimer ce que l'on a,
est en effet non seulement une leçon de la nature, mais un moyen qu'elle se ménage pour nous procurer des plaisirs. »
Quand Lekain était là, c'était une recrue rare(i). Il vint à trois reprises, en 1762, en 1772, en 1776. Les autres acteurs n'étaient pas de même force. Lekain conte ce trait :
« Après mon départ de Ferney au mois d'avril 1762, M. de Voltaire eut la fantaisie de faire jouer sur son petit théâtre sa tragédie de Y Orphelin de la Chine. Le libraire Cramer s'était exercé avec M. le duc de Villars sur le rôle de Gengis. Il n'y a personne qui ne soit instruit de la prétention de ce grand seigneur pour bien enseigner à jouer la comédie : aussi fit-il de son élève Cramer un froid et plat déclamateur, et c'est ce dont M. de Voltaire ne tarda pas à s'apercevoir. Dès la première répétition, il sentit plus que jamais que l'on pouvait être en même temps duc, bel esprit, et le fils d'un grand seigneur; mais que ni l'un ni l'autre de ces titres ne donnait du talent pour exercer les beaux arts, des connaissances pour les approfondir, et du goût
1 Voir Lekain, N->u-s sur M. de Voltaire et faits particuliers concernant ce grand homme, recueillis par moi pour servir à s<>n histoire , par M. l'abbé de Vernet.
pour lus bien juger. M. de Voltaire se mit à persifler son Cramer, et promit de le tourmenter jusqu'à ce qu'il eût change sa diction. Le fidèle Genevois lit des études incroyables pour oublier tout ce que son maître lui avait appris, et revint au bout de quinze jours à Ferney, pour répéter de nouveau son rôle avec M. de Voltaire qui s'apercevant d'un grand changement, s'écria avec joie à M" Denis : Ma nièce, Dieu soit loué! Cramer a dégorgé son
« duc! 0
C'était une lièvre, une ardeur non pareille. Voltaire se démenait, se multipliait, et les gens du pays Le voyaient aller et venir, et l'applaudissaient, soit qu'il jouai lui-même, soit qu'il s'assît en spectateur sur la scène, dans le costume que le prince de- Ligne a soigneusement décrit :
<< Il était toujours en souliers gris, bas gris de fer roules, grande veste de basin, longue jusqu'aux genoux, grande et longue perruque, et petit bonnet de velours noir. Le dimanche, il mettait quelquefois un bel habit, mordoré, uni, veste et culotte de même; mais la veste à grandes basques et galonnée en or, à la bourgogne, galons festonnés et à lames, avec de grandes manchettes à dentelles jusqu'aux bouts des doigts, car avec cela, disait-il, on a l'air noble
Le prince le raille un peu. le trouve comique » de faire le seigneur du village et de parler à ses manants comme à des princes de la Guerre de Troie, c'est-à-dire poliment. Ce n'était pas encore l'habi tude de considérer les manants comme des hommes.
'Le même prince de Ligne, quand il vint à Ferney en i — < > 3 , eut souvent l'occasion de voir jouer Voltaire. Tantôt c'étaient clés représentations organisées, tantôt c'était une récitation impromptu, dans un coin du salon. La conversation est-elle sur Molière :
« Ma nièce, Les Femmes savantes! Nous venons de les jouer. »
lu a l'instant, on réunit les acteurs et la pièce marche. « Il ritTrissotin on ne peut plus mal, mais s'amusa beaucoup de ce rôle. M11" Dupuis, bellesœur de la Corneille, qui jouait Martine, me plaisait infiniment et me donnait quelquefois des distractions, lorsque ce grand homme parlait. Il n'aimait pas qu'on en eut. » Il mettait à la porte, en les saisissant par leur gorge nue. les servantes Suissesses qui passaient des crèmes et intéressaient trop les messieurs. Il jouait mieux que ne dit de- Ligne. Ecoutez un autre témoin, Gui de Chabanon, qui lut à Ferney durant les années 1766-67.
a Durant les sept mois que je passai cette année à Ferney. nous ne cessâmes pas de jouer la tragédie devant Voltaire, et dans l'intention d'amuser ses loisirs par le spectacle de sa gloire. La première pièce que nous jouâmes fut les Scythes, qu'il avait nouvellement achevée. Il v joua un rôle. Je n'ai pu juger son talent d'acteur parce que. mon rôle me mettant toujours en scène avec lui, j'aurais craint de me distraire de mon personnage si j'eusse donné au sien un esprit d'observation. A l'une de nos répétitions seulement, je me permis de juger et d'écouter
le premier couplet qu'il avait a dire, .le me semis fortement ému de sa déclamation, tout emphatique et cadencée qu'elle était. Cette sorte d'art était naturelle en lui. En déclamant, il était poète et comédien, il faisait sentir l'harmonie des sers et l'intérêt de la situation, (le qu'on dit de la déclamation de Racine en donne une idée assez semblable. La première qualité du comédien, Voltaire l'avait : il sentait vivement; aussi faisait-il beaucoup d'effet. Il pensait qu'un grand volume de voix et des inflexions fortes sont nécessaires pour émouvoir la multitude, pour ébranler cette masse inactive du public. Il n'a point exercé d'acteur tragique à qui il n'ait dit en plus d'un endioit : « Criez, criez! — Point de grands effets sans cela, » me disait- il quelquefois. »
Il ajoute plus loin ces renseignements intéressants :
« Rien de si solennel que nos représentations. On y accourait de Genève, de la Suisse et de la Savoie. Tous les lieux circonvoisins étaient garnis de régiments français dont les officiers affluaient à notre théâtre. Nos habits étaient propres, magnifiques, conformes aux coslumesdes pièces que nous représentions. La salle était jolie, le théâtre susceptible de changements, et digne de rendre la pompe du spectacle et des prodiges de Sémiramis. Un jour, des grenadiers du régiment de Conti avaient servi de gardes à la représentation. Voltaire ordonna qu'on les fît souper à l'office, et qu'on leur donnât le salaire qu'ils demanderaient. L'un d'eux répon-
dit: « C'est là notre payement. » Voltaire entendit cette réponse; il fut dans le ravissement, a O mes « braves grenadiers, s'écria-t-il, avec transport, ô « mes braves grenadiers ! » Il leur dit de venir manger au château tant qu'ils voudraient
« Chaque jour de représentation était au château jour de fête. Il restait soixante ou quatre-vingts personnes à souper, et Ton dansait toute la nuit. Voltaire ne faisait que paraître quelques moments au repas ou à la danse, et l'on se peint aisément l'effet que sa présence y produisait. Après avoir payé ce tribut à l'empressement de ceux qui le désiraient, il se retirait chez lui et travaillait ou s'endormait au son des violons, car sa chambre à coucher était voisine de l'antichambre où les domestiques dansaient. Ce bruit ne l'incommodait point, et il aimait à voir régner l'allégresse dans sa maison. »
Et c'est aussi l'Anglais John Moore qui raconte l'institution d'un théâtre public au hameau de Châtelaine, à l'imitation de celui de Ferney; Genève n'en avait pas voulu; il s'installa en territoire français; Lekain y joua avec succès, et on venait surtout pour voir Voltaire, qui s'y exhibait avec complaisance.
Il ne jouait pas seulement sur ses théâtres à lui. Il portait ses talents chez ses amis. C'est ainsi que nous l'avons vu déjà au théâtre de la duchesse du Maine, à Sceaux, exercer à trois reprises ses talents indiscutés de comédien féru de son art. Je n'y reviendrai pas.
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