CHAPITRE VII
Il rHÉATRE PRIVÉ DANS LA BOURGEOISIE AU XVIIIe SIÈCLE.
Théâtre de M Le Le Camus de Mczières. — Théâtre
Mecker. - Président Hénault. — Le premier I Une
gaffe. — Le peuple. — Le clergé.
La noblesse n'avait pas le privilège des théâtres privés. La magistrature, la bourgeoisie, le cierge, le peuple, tous en étaient épris.
On allait rue Garanciére chez la présidente Lejay, voir la petite scène sur laquelle débuta Adrienne Lecouvreur; à Charonne, chez M. Le Camus de Mézières, architecte du Roi. constructeur de la Halle au Blé de Paris, qui donnait des comédies locales. Les Dragons de Charonne ou Les Laitières de Bagnolet; chez Necker, à Saint-Oucn, où les amis jouèrent un drame composé à douze ans par la future M"1" de Siael, Les Inconvénients de la vie de Paris: Une mère a deux tilles, dont l'une a été élevée à la campagne; elle préfère l'autre, la citadine; mais quand elle vient à être ruinée. elle reçoit de la campagnarde tant de preuve-
dévouement simple et touchant qu'elle reconnaît son erreur; — à la Courneuve, près Pierrefitte, chez M. de la Garde, maître des requêtes, frère du fermier général, où le poète Quêtant dirigeait la scène. La Dugazon, sœur de Facteur Dugazon et de la Vestris, y allait jouer VEmbarras du Moment. Les Etrennes de la Cour Neuve pour l'année 1774, Le Voyage de Ragotin.
Le Président Hénault fait représenter le 20 août 1740 Le Jaloux de soi-même dans la salle louée des Porcherons, devant cinq spectateurs, sans plus, la duchesse de Saint-Pierre, la maréchale de Villars, Mm'' de Flamarens, M. de Céreste, M. d'Argental. Rebel et Francœur sont, à eux deux, tout l'orchestre. Après la comédie, ballet du marquis de Clermont-d'Amboise, dansé par son fils et la duchesse de Luxembourg; puis parade par M"'' Quinault, Pont de Veyle, d'Ussé, de Forcalquier. Il y avait plus de monde sur la scène que dans la salle ; le vrai plaisir était de jouer.
Legouvé, le grand-père, qui fut sous Louis XV un avocat distingué, qui se compromit par un mot imprudent sur l'attentat de Damiens, et ne fut sauvé que grâce à de hautes relations; qui fut le père de l'auteur du Mérite des Femmes, écrivait et jouait des œuvres dramatiques.' Bachaumont conte :
« Le sieur Legouvé, avocat célèbre, avait composé dans sa jeunesse une tragédie chrétienne, intitulée Aurélie ; elle fut présentée alors aux comédiens qui la reçurent, mais firent, suivant leur
usage, languir l'auteur au désespoir. Dans cet intervalle, il déploya ses talents pour le barreau, h' livra à des occupations plus sérieuses. Encouragé par ses succès dans cette carrière, il ne voulut point essayer le danger d'une chute à la comédie et retira sa pièce. La tendresse paternelle s'est réveillée depuis quelque temps, et, mettant de côté toutes ses affaires, il s'est uniquement occupé de cette production, et a voulu la faire jouer sur un théâtre de Société. Il a choisi celui de M. le comte de ]<<>hault, à Auteuil, qui est un magnifique théâtre particulier; il a fait exécuter sa pièce en ce lieu, hier jeudi, et y a joué lui-même un rôle. Quoique ce ne lut point jour férié, beaucoup de ses confrères et même de graves magistrats, se sont rendus à la représentation, ce qui a jeté un grand vide au Palais. L'auteur n'a pas eu la gloire qu'il espérait. On a trouvé sa tragédie très médiocre, et son jeu détestable; ses vrais amis lui ont conseillé de faire des plaidoyers préférablement à des pièces de théâtre. »
Son petit-fils, Ernest Legouvé, l'auteur de l'Histoire Morale des Femmes, avait gardé de la tradition de famille cette plaisante anecdote :
« Il possédait, près de Paris, une jolie maison de campagne, à Brévannes. Un jour, il imagina d'y faire représenter, devant une nombreuse et élégante compagnie, une Attilie de sa façon en cinq actes et en vers.
« Placé au parterre, confondu avec les spectateurs, il savourait avec grande satisfaction l'har-
monie de ses hémistiches, quand son voisin, amené par une tierce personne et qui ne le connaissait pas, se pencha vers lui, et lui dit tout bas, confidentiellement : « Comprenez-vous, Monsieur, qu'un « homme de mérite rassemble tant d'honnêtes gens « pour leur taire entendre une platitude pareille ': — Pardon, Monsieur, repondit mon grand-père, je
suis l'auteur. » L'autre, tombant en confusion, et balbutiant, lui dit : « Oh ! Monsieur, je me suis mal « expliqué... Je ne parlais pas de la pièce... elle est
pleine de talent... Mais que pourrait devenir un « chef-d'œuvre même avec de tels interprètes?... s Connaissez-vous rien de plus comique que ce a beau rôle d'Attilie. joué par cette jolie petite » poupée? — C'est ma femme, Monsieur. — Ah! « ma foi, Monsieur, reprit le voisin, c'est trop « difficile à arranger, j'y renonce. » Sur quoi, mon grand-père éclatant de rire et lui tendant la main :
Monsieur, vous êtes un homme d'esprit... » Et à partir de ce jour, ils devinrent les meilleurs amis du monde. »
La province aussi donnait dans cet engouement.
Zénéide, de Cahusac, fut jouée en i -5 r dans les salons du Havre, et ce serait une trop longue liste que celle des ouvrages qui furent interprètes de même ailleurs extra muros.
Dans le peuple, demandez à Mercier si on aimait ces récréations :
« Ce goût est répandu depuis les plus hautes classes jusqu'aux dernières ; il peut contribuer quel-
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quefois à perfectionner L'éducation, ou à en réformer une mauvaise, parce qu'il corrige tout à la l'accent, le maintien et l'élocution. Mais cet amusement ne convient qu'aux grandes villes, parce qu'il suppose déjà un certain luxe et des mœurs peu rigides. Gardez-vous toujours des représentations théâtrales, petites et sages républiques, craignez les spectacles : c'est un auteur dramatique qui vous le dit. Parmi les anecdotes plaisantes que fournissent les amateurs bourgeois, donl la fureur est de jouer la tragédie, je choisirai cette historiette, que je trouve dans le Babillard. Un cordonnier habile à chausser le pied mignon de toutes nos beat et renommé dans sa profession, chaussait le cothurne tous les dimanches; il s'était brouillé avec le décorateur. Celui-ci devait pourvoir la scène, au cinquième acte, d'un poignard, et le poser sur l'autel. Par une vengeance malicieuse, il y substitua un tranchet; le prince, dans la chaleur de la déclamation, ne s'en aperçut pas; et voulant se donner la mort à la fin de la pièce, il empoigna aux yeux des spectateurs l'instrument bénin qui lui servait à gagner sa vie. Qu'on juge des éclats de rire qu'excita ce dénouement, qui ne parut pas tragique. »
On sait que les Jésuites accordaient au théâtre une importance considérable, et il faudrait pour le dire faire une histoire fort longue et intéressante. celle du Théâtre de Collège.
Dans les monastères même, dans les couvents, on se livrait à ces exercices.
Les religieux bernardins de La Bresse construisirent un théâtre provisoire, pour y jouer la pièce interdite de Collé La Partie de chasse de Henri IV, avant qu'elle fût représentée en public.
Cil \]>1TRK VIII
l E MONDE t.AI.ANT.
Théâtre des déni derrières. - Colardeau et La liai;
Théâtre de La Guimard. — A Pantin. Chaussée d'Antin. Jean et Jeannette. — M"" de Meaux. M11, Dangevill ville. D'Auberval. — Maisons cl
Le m<mdc galant, les actrices, goûtaient fort ces divertissements si propices à la galanterie, aux exhibitions, aux rapprochements, aux invitations, au succès personnel.
Les demoiselles de Verrières, les hétaïres du siècle, aïeules de George Sand, avaient des théâtres ires fréquentés.
o Les demoiselles Verrières, dit leur petite- nièce George Sand, vivaient ensemble dans l'aisance et menant même assez grand train. Celle qui fut mon arrière-grand 'mère était la plus intelligente et la plus aimable. L'autre était superbe, on l'appelait La Belle et La Bète. »
C'étaient deux élégantes et fameuses demi-mondaines. L'aînée avait été la maîtresse de Maurice de Saxe, du duc de Bouillon, du prince de Turenne. Elles tenaient le haut rang parmi les tilles entrete-
io3
nues parisiennes. Elles logeaient ensemble, à Paris, à la Chaussée d'Antin, et à la campagne, à Auteuil. Leurs deux demeures étaient somptueuses, il y avait un théâtre dans l'une et dans l'autre.
Celui de Paris était vaste, bien orné; il y avait sept loges ornées, en baldaquin, richement tendues, et des loges grillées pour les dames du monde qui voulaient voir sans être vues. La musique était brillante, et l'assistance toujours fort nombreuse.
Colardeau et La Harpe, qui travaillaient pour elles, jouaient eux-mêmes avec les amis de ces demoiselles, des seigneurs, un magistrat, et avec, aussi, des actrices des Français, des Italiens, et même les danseuses de l'Opéra.
On y donnait le meilleur répertoire des Français et des Italiens. Les deux amants des donzelles dirigeaient la scène. C'étaient Colardeau et La Harpe. Marivaux écrivit spécialement pour le théâtre de ces « deux Aspasies du siècle ». Dupin de Francueil, l'amant de Mme d'Epinay, y apportait de la musique, et M. d'Epinay jouait dans les opéras de celui qui fut à la fois son coadjuteur et sa victime. Une des plus jolies actrices était la fille de la maison, la fille de la Verrières aînée et de Maurice de Saxe, mariée au comte de Horn, la belle Aurore, « beauté angélique, intelligence supérieure », assure Gorge Sand.
Buffon était un spectateur assidu, et Aurore se plaisait dans sa conversation.
La Harpe jouait souvent et mettait dans sa mémoire, pour les réciter, des vers ineptes d'auteurs
inconnus, amants de céans; son jugement devait répudier sévèrement les paroles que prononçaient ses lèvres d'acteur complaisant et de critique muscle1 par l'amour. Son collègue Colardeau avait
Geneviève de Verri
quitté la maison, s'était brouillé avec sa Verrières, était entré à l'Académie, s'était lié avec une riche veuve; il mourut jeune, a d'un souvenir amer que
i Gravures extraites de l'ouvrage de M. Gaston Maugras, les
Demoiselles Je Verrières (Pion, Nourrit et (.". éditeurs .
la Verrières lui avait laissé de ses embrassements », assure Bachaumont.
La sœur aînée s'assit un soir en se plaignant du froid aux pieds, devant le feu. La carriériste lui rit
.Marie Je Verrières.
chauffer ses pantoufles : au moment de les lui chausser, elle vit que sa maîtresse ne bougeait plus. Elle avait trépassé le plus doucement du monde, comme elle avait vécu.
Sa tille Aurore, devenue veuve, épousa Dupin de
Francueil; il leur naquit un fils, Maurice Dupin, qui devait être le père de George San J, et celle-ci
lut directrice du théâtre de Nuhant. pour perpétuer une tradition de famille.
Et le théâtre de laGuimard i ! si frais, si élégant, temple de la beauté, de la sensualité et de l'esprit!
C'étaient des fêtes, des orgies, des tableaux dévêtus, des priapées que l'archevêque de Paris dut faire interdire.
Bachaumont a narré ces soirées :
« On parle beaucoup des spectacles magnifiques que donne, à sa superbe maison de Pantin, mademoiselle Guimard, la première danseuse de l'Opéra, très renommée par l'élégance de son goût, par son luxe nouveau, et par les philosophes, les beaux esprits, les artistes, les gens à talents de toute espèce, qui composent sa cour et la rendent l'admiration du siècle. M. Marmontel n'a point craint de dégrader ses talents académiques et la hauteur de son aine, en adressant à cette courtisane une Epître, si répandue il y a un an. M. Collé semble avoir consacré son Théâtre de Société à être joué chez elle, M. de Carmontelle a fait un recueil de Proverbes dramatiques destinés au même effet. Ils ont été mis en musique par M. de la Borde, cet amateur qui ne croit pouvoir mieux employer ses connaissances que pour l'amusement de la moderne Terpsichore. Les acteurs de différents spectacles se dérobent, quand ils le peuvent, à leurs occupations, et viennent jouer à sa maison de plaisance. Jeudi 7,
fête de la Vierge, oh a représente la Partie de chasse de Henri IV, avec un proverbe des auteurs dont on vient de parler, pour petite pièce. Le public brigue L'honneur d'être admis à ces spectacles, et c'est toujours un concours prodigieux. M. le maréchal, prince de Soubise les honore souvent de sa présence, et ne contribue pas peu à soutenir cette dépense fastueuse. M",J Guimard y joue quelquefois, mais son organe sépulcral ne répond pas à ses autres talents. »
La Guimard avait deux théâtres, l'un dans sa villa de Pantin, l'autre dans son bel hôtel de la Chaussée d'Antin, — une salle délicieuse, d'un goût riche et soyeux, où des tentures de taffetas rose relevées d'un galon d'argent, animaient aux mille feux des lumières, les loges, les toilettes et les jolis visages.
Fragonard y avait semé les peintures exquises, où la déesse du lieu était mille fois reproduite sous les traits de Terpsichore.
Pendant l'entr'acte, on se promenait dans le jardin d'hiver, tous les élégants croisaient et accostaient les belles très humaines; il venait même des femmes du monde, mais elles entraient par l'escalier dérobé, et ne sortaient pas des baignoires grillées, d'où elles voyaient les princes du sang, les seigneurs de la Cour, les présidents au Parlement, se carrer dans les fauteuils près des piquantes amies de la maison.
La Guimard jouait elle-même; elle avait la voix rauque, mais beaucoup de grâce. Ses camarades de
l'Opéra et delà Comédie Française La secondaient.
Elle fut divine dans le joli personnage de Victorine du Philosophe sans le savoir.
Elle était plutôt laide, noiraude, giclée; mais elle était endiablée et séduisante, intelligente et vibrante. Joseph II l'ayant entendue disait :
« Il est étonnant qu'on puisse tirer un si grand parti d'un asthme. »
Vous rappelez-vous Jean et Jeannette de Théophile Gautier, le souper chez la Guimard, présidé par cette menue et sémillante créature.
« Sa maigreur célèbre s'expliquait par l'entraînement de la danseuse, qui avait bien voulu sacrifier quelques-unes des rondeurs de la femme à la légèreté de son art : cette maigreur, qui n'avait rien de désagréable, ne se traduisait que par des élégances, des grâces et des finesses. Sa taille dégagée d'appas superflus, s'enchâssait naturellement dans un corsage fluet comme le corps d'un papillon, dont sa jupe étincelante semblait former les ailes. Sa main frêle et diaphane se jouait dans des bagues de diamants qu'une petite ri lie de dix ans n'eût pu mettre à son doigt. Sa poitrine, intrépidement décolletée, étalait les plus délicieux néants, et l'on peut dire que jamais le rien ne fut plus joli. Son col mince et blanc avait beaucoup de noblesse et lui faisait porter la tête comme un oiseau ou comme une Heur. »
On s'amusait fort chez elle. Elle avait tant d'esprit!
Elle demeura quelque temps fidèle au chevalier
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de BoufHcrs; ci comme on s'étonnait de cette fidélité, elle disait :
( l'est une vraie friandise, c'est du fruit défendu. »
Son théâtre participait au succès de sa petite personne.
Chez M"'' Contât, au château d'Ivry, une fort belle salle de comédie servait à des représentations brillantes, dans lesquelles la troupe se composait d'amateurs et de comédiens mêlés. M" Mars, M ' Contât et Fleury, parmi des marquis et des ducs, à qui on rit jouer Tartufe i).
On se portait aussi chez Mme de Meaux, fille du comédien Dufresneetde M"' Seine, actrice, mariée par le duc de Nevers à un sous-fermier, « ce qui vaut mieux pour elle que d'être comédienne ».
M. de Romgold, M. de Mondorge, M. Coqueley, Crébillon fils, M. Pallu, conseiller d'État, la couturière et la femme de chambre, constituaient une troupe panachée, mais habile. Quand M. Pallu jouait, le secret était demandé, et il n'y avait guère dans la salle que M. de Meaux, Dufresne, Mllc Jouvenot, un M. Jouan, et un vieux chevalier de Saint- Louis.
On donna ainsi La Vérité dans le Vin, mais Crébillon ne savait pas contrefaire l'homme ivre, il ne savait que l'être. Quant a Pallu, il joua indignement à la représentation ; « il avait oublié, et fut d'un froid à glacer. Je sens bien qu'il faut passer quelque chose à un conseiller d'Etat qui a soixante-
i Cf. Sophie Gay. Salons célèbres.
rHÉAI IÉTÉ.
sept ans, et qui pour plaire a la maîtresse de la maison, dont il se croit amoureux, et dont il est réellement maltraité, prend un rôle dans une comédie de société qu'elle veut jouer » (Collé .
En avril 1759, une autre comédie de Colle fut représentée et l'auteur en fut ravi.
Un couplet annonçait le spectacle suivant :
M iSSii urSj -! VOUS demande/' qu'est-ce Qu'on donnera dans le mois qui Vient, nous VOUS annoncerons qu'on Jouera la Veuve Philosophe.
Et cela ne tombait pas dans des oreilles de sourds, car on se précipitait pour revenir la fois suivante.
Et c'était encore chez M"' Dangeville, chez l'acteur Préville, à Fontenav-sous-Bois(i) , chez le danseur d'Auberval, dont le salon, par un mécanisme, se changeait instantanément en salle de spectacle à l'usage des grandes dames et des seigneurs qui venaient s'exercer et apprendre leur art; et je ne parle pas ici des maisons tout à fait équivoques, où c'était la mode de faire représenter des pornographies (2), comme chez la Lacroix, abbesse d'un couvent profane aux Porcherons, où on jouait des pièces obscènes qui attiraient une nombreuse clientèle, comme Paris/... tant, ballet (174 1) interprété par M"'s Petit, Lesueur, Duplessis, Rosette, Mouton, Lempereur, filles galantes alors très en renom.
0 Cf. Collé, août 1769.
(2) G. Capon, Les maisons closes au AT///' siècle.