‹ Histoire des théâtres de sociétéChapitre 22 sur 28 · LE PRÉCEPTEUR · texte numérisé non relu

LE PRÉCEPTEUR

Vous avez bien raison, et voilà comment toutes les éducations tournent maintenant. Les pères et mères gâtent tout par leurs entêtements et par l'envie qu'ils ont de mettre leurs enfants dans le monde avant qu'ils aient aucuns principes de mœurs. Instruisez-les!

Et les deux jeunes gens qui sont encore bien de leur temps, ne sont-ce pas les deux petits bambins de Tout chien qui aboie ne mord pas.' Le petit marquis de Surmont et le petit chevalier d'Urzy ont neuf ans. La petite d'Urzy a sept ans. Le marquis a voulu apprendre à la petite le jeu de billes: celle-ci n'a pas compris assez vite; il l'a appelée bête. Le frère, le chevalier, a aussitôt relevé l'insulte, et il y a entre ces deux petits une scène de provocation à la Corneille :

« Mon petit Chevalier, prenez garde à ce que vous dites, ou vous me forcerez moi à vous apprendre à parler. »

Jugez quelle morgue et quelle insolence donnait aux jeunes gens une telle éducation.

Et cet autre rôle, joli cadeau à faire à un enfant :

M. bklmon, la tête penchée sur sa main.

Mon fils unique se meurt! depuis huit ans, je n'ai plus aucun rapport avec ma femme, et je suis hors de toute espérance d'en avoir jamais d'autres enfants. O ciel ! J'avais en moi les moyens, et je les sentais si bien, d'être bon père, bon mari : faut-il que ma femme m'ait forcé par sa conduite de me séparer d'elle.

Le bambin qui disait cela avait au plus treize ans.

Rien à cet égard n'est plus édifiant que ce théâtre de Moissy qui évoque, révèle et trahit tout un monde.

Les théâtres d'enfants sont instructifs. Comparez Moissy à la comtesse de Ségur, née Rostopchine, qui a aussi écrit des comédies célèbres pour le jeune âge, vers 1860. Ce sont deux époques bien différentes qui revivent et s'opposent. La nôtre est beaucoup plus saine, simple, naturelle et honnête.

La comtesse de Ségur dans ses Comédies et Proverbe, a l'art de disposer un petit sujet dans les scènes qu'il comporte, de ménager les entrées et les sorties avec des prétextes qui sentent leur na-

turcl, de garder à chaque personnage le caractère qui lui est assigné; le style est aisé, facile, correct, sans trop d'emphase; il n'est pas assez spirituellement naïf comme est le langage des enfants. Il manque de la souplesse, delà variété, du développement dans le moral des acteurs; ils sont solides et tout d'une pièce. Le défaut attaqué disparaît brusquement à la fin de la comédie, comme une tache qu'on a bien frottée de benzine. Il n'y a que deux catégories, les anges et les diables. La société n'est pas ainsi faite. Ce théâtre a en outre un défaut qui tient, je crois, aux origines russes de l'auteur : il enseigne le dédain, la haine pour les gens du commun et les domestiques, qu'il représente comme des ennemis cruels et avinés. Ceux-ci, dans Le Dîner de Mademoiselle Justine, ne songent qu'à monter dans leur chambre, sabler le bourgogne et boire du café en de furieuses agapes; celle-là. M d'Embrun, institutrice de Berthe, dans On ne prend pas les mouches avec du vinaigre, applique à son élève par la punir une ceinture de bonne tenue, carcan en fer muni de plaques qui emboîtent les épaules et d'une barre qui relève le menton. Les enfants qui sortent de cette lecture ou de ce spectacle deviennent impossibles à diriger pour leur gouvernante qu'ils suspectent, méprisent et jugent a priori digne du knout.

Au demeurant, il est d'une morale, sinon élevée, du moins saine et utile à propager, puisqu'il punit les caprices de Gizelle et récompense la vertu héroïque du pauvre Hilaire, le martyr du plumeau.

Les grandes personnes aussi ont eu de nos jours leurs auteurs, fournisseurs des scènes à paravents, à commencer par l'un des plus féconds d'entre eux. le marquis de Massa, qui, en connaissance de cause, a rédigé la théorie du genre en cette page :

« La comédie de Société a quelquefois ses auteurs attitrés qui, s'ils n'ont pas l'ampleur nécessaire pour prétendre au vrai théâtre, peuvent du moins s'essayer çà et là devant un public particulier. Ce dernier passe souvent condamnation sur l'insuffisance du scénario, quand le dialogue est alerte et enjoué, quand des hardiesses ou des allusions, sans portée ailleurs, mais spéciales aux assistants, entretiennent un courant de bonne humeur entre la scène et la salle. L'essentiel, pour l'auteur, est de savoir jusqu'où il peut se risquer et quelle es: l'extrême limite qu'il ne doit pas dépasser.

« Lorsqu'un auteur de cette sorte a dans sa clientèle quelque amateur disant bien le couplet, quelque chanteuse légère dont la distinction naturelle garantit l'originalité de bon aloi, il obtiendra des résultats avantageux en employant, de préférence aux timbres surannés sur lesquels on patoisait jadis sans vergogne, les airs les plus nouveaux consacrés par la vogue. S'il a de l'imagination et du trait, il ne lui en coûtera pas beaucoup de soigner sa prosodie et de donner à sa facture une forme honorablement littéraire.

« Faute d'un sujet de pièce prêtant à des développements suffisants, une revue mondaine, avec ses

scciics à bâtons rompus et son cadre élastique, lui permettra plus facilement de taire valoir la verve ou le talent d'imitation de tel ou tel comique, l'autorité ou le brio de telle ou telle étoile de salon.

Nous avons vu comment il mit en pratique sa doctrine de façon heureuse.

uvé fut l'un des premiers, au xix':' siècle, à se préoccuper d'écrire plus spécialement pour les salons en peine de théâtre. Il a fait et réuni en volume un certain nombre de comédies en un acte, A Deux de jeu, Ma fille et mon bien, l'n jeune homme qui ne fait rien, petites saynètes bonnes tout ensemble pour les théâtres réguliers, et pour les séculiers. Il fit même une saynète en une scène spécialement en vue des amateurs, et il s'en expliqua avec esprit.

« On joue ou l'on récite souvent, dans le monde, des fragments de pièces de théâtre, mais il arrive parfois que ces morceaux ne donnent à l'auditeur qu'une satisfaction incomplète. Ils ont quelque chose de tronqué, qui nuit à l'intérêt et à la clarté. On v regrette un commencement et une fin.

Le dialogue de Marthe et de Suzanne a. j'espère, l'avantage d'être un fragment qui forme un tout. Pourquoi? Parce que ce fragment est le développement complet de la petite idée exprimée dans le titre : L'Agrément d'être laide. C'est le pendant de la fameuse pièce de vers de Mm- de Girardin : Le Bonheur d'être belle. On peut sans doute deviner, autour de ce dialogue, une histoire, mais il me semble qu'on peut s'en passer, et qu'elle ne

manque pas. Du moins, ai-jc lieu de le croire d'après l'expérience que j'en ai faite. Personne, après y avoir entendu M"e Delaporte et M"'' Barretta, ne m'a dit : « Comment cela finit-il? » Il est vrai que c'était M"6 Barretta et M"'' Delaporte, et jamais l'alliance de ces deux talents, si spontanés, si vifs et si vrais, n'a produit un plus aimable et plus piquant effet. En sera-t-il de même dans le monde, avec des femmes du monde pour interprètes? Pourquoi non?

« Je prévois l'objection! L'Agrément d'être laide, me direz-vous, c'est très bien comme titre, mais dans le monde, laquelle de ces dames consentira à jouer le rôle de Marthe, c'est-à-dire à représenter une fille laide? — Laquelle? Toutes! Les laides et les jolies. On dira aux jolies : « Prenez ce ce rôle! vous y serez absurde et charmante! Quand « vous parlerez de votre laideur, cela fera rire tout le « monde, et la scène en sera d'autant plus piquante. « Puis vous avez si bien l'esprit du personnage, si « vous n'en avez pas la figure! » — Soit! me répondrez-vous, mais que dira-t-on aux laides? — On leur dira la même chose. »

Tout son Théâtre de campagne est une riche mine de petits chefs-d'œuvre par les managers de châteaux.

Les proverbes d'Alfred de Musset tiennent un rang intermédiaire entre les pièces de théâtre et la saynète. Il les écrivit sans espoir de les voir représenter devant le grand public. Il avait débuté à l'Odéon par la Nuit Vénitienne, qui fut sifflée deux

soirs de suite, et qui le méritait. .D'ailleurs, tout semblait conspirer contre lui.

« Dès la seconde scène, Vizentini se vit interrompu par des sifflets. Des cris de forcenés couvraient la voix des acteurs, et le parterre s'acharnait après les plus jolis mots du dialogue, comme s'il lût venu avec l'intention bien arrêtée de ne rien entendre. L'auteur, étonné de ce tumulte, ne pouvait croire que la pièce ne dût pas se relever pendant la grande scène entre le prince d'Eisenach et Laurette. M,,c Béranger. vêtue d'une fort belle robe de satin blanc, était éblouissante de fraîcheur et de jeunesse. Enfin, les rieurs se calment un instant. Par malheur, l'actrice, en regardant du haut du balcon si le jaloux Razetta est encore à son poste, s'appuie sur un treillage vert dont la peinture n'avait pas eu le temps de sécher, elle se retourne vers le public toute bariolée de carreaux verdàtres. depuis la ceinture jusqu'aux pieds. Cette fois, l'auteur, découragé, s'inclina devant la volonté du hasard » ^Biographie).

Découragé, il cessa d'écrire pour la scène, et se confina dans le théâtre pour la lecture, les revues, les salons, et ce furent les Spectacles dans un Fauteuil. C'est en Russie qu'on s'avisa tout d'abord qu'ils pouvaient passer avec succès du fauteuil à l'avant-scène, où la plupart ont depuis reconquis leur rang.

Meilhac, Labiche, G. Droz, Gondinet, de la Haulle, défraient encore le répertoire mondain. Mérv se plut à écrire pour les salons, dans son

Théâtre de Salon, îles blucttes précieuses et légères que les maîtresses de maison se disputèrent : la Coquette, un acte en prose, fut jouée chez. M""' Orfila; le Château en Espagne égaya les invités de L'hôtel Castellane; Après Deux ans, Être Présent, La Grotte d'azur, divertirent les Villas et les villes d'eaux. L'esprit y est alerte et piquant, l'action y est mince, le style y est délicieux. Il s'y agit le plus souvent d'une jeune veuve dont le cœur hésite à renoncera un tendre souvenir ou à la liberté, et qui s'exprime avec une élégance toute mondaine :

<c Ah! Monsieur le Comte! Si vous saviez! Une longue et solitaire douleur comme la mienne choisit la première occasion pour demander ses vacances; ma tristesse a pris un congé d'une heure; votre réflexion la fait rentrer au logis avant le terme, »

Ou encore :

« Je vous remercie de cette confidence. Monsieur le Comte, elle est fort curieuse; une passion de tropique, retour de l'Inde! Je comprends; vous avez rencontré à Madras ou une créole coquette, c'est-à-dire une créole, ou une fiancée de Lammermoor fiancée à un Anglais, ou une Pénélope indienne amoureuse de son mari. Trois écueils oubliés sur la carte du golfe de Bengale. »

Alors l'amoureux, qui se présente chez la veuve pour lui remettre des reliques de son mari tué à Sébastopol, ne veut pas demeurer en reste de maniérisme, et plaide pour le mariage des veuves ou la mode nouvelle :

« Oh! madame, ceci est de l'ancien régime tout

pur, maximes antérieures aux chemins de fer et aux paquebots à vapeur. Le monde si vieux que nous habitons est séparé de l'Amérique par un ruisseau. Si le vieux monde nous tyrannise trop avec son vieux code, nous sautons sur le nouveau; on meurt dans celui-ci; on ressuscite dans l'autre. L'océan est le chemin d'azur qui mène au paradis, et l'Amérique deviendra bientôt la Belgique des veuves en faillite. New- York est un Bruxelles nuptial. »

Tout cela était fort bien dit, et de nature à contenter l'acteur qui se faisait applaudir, les spectatrices qui se pâmaient d'aise d'avoir à goûter ces finesses, et l'auteur.

A la même époque, vers 1860, comment ne pas nommer en bonne place le Théâtre de NoJiant de George Sand , réunion des comédies qui furent jouées sur ce fameux théâtre : Marielle, Le Drac, rêverie fantastique, Le Pavé, etc. Ce sont moins des pièces que des scènes dialoguées dans la formulede nos petites saynètes modernes queGyp, ni Jules Marni, ni Abel Hermant n'ont pas inventée. Elles exposent des situations piquantes et courtes de la vie intime, pour charmer l'esprit sans gros effets, dans le goût mondain. Parfois les interprètes devaient développer les indications du livret, qui était un canevas. Toutes ces bluettes tendent à l'émotion douce et tempérée pour amateurs à la campagne :

» Ces petits essais, dit-elle, conviendraient moins aux salons de Paris, où il faut de l'esprit et

point du tout de naïveté, de l'art un peu factice comme les rapports superficiels que le monde exige, et très peu d'étude des passions. »

Veut-on un exemple': Dans Le Pave, un géologue a recueilli une jeune orpheline dont il fait sa servante. Celle-ci s'éprend du valet de chambre. Ce n'est pas le compte de notre savant, qui se prend à aimer sa pupille, et lui propose de l'épouser. Désespoir des deux amoureux qui aiment bien leur maitre, mais qui aiment encore plus leur amour. Le vieux surprend leurs doléances, et renonce à ses projets conjugaux pour se consacrer à l'étude de ses pierres.

C'est charmant, moral et court. Que veut-on de plus?

George Sand a eu la passion du théâtre privé. Elle et son fils Maurice ont renouvelé la comédie de société et le théâtre des marionnettes, qu'ils ont fait prospérer avec éclat au château de Nohant de 1846 à 1872. Chopin était au piano. Les rôles n'étaient que des canevas. Les acteurs se laissaient emporter au feu de l'improvisation.

D'abord il n'y eut pas de public. On jouait pour jouer. Quand il y eut des spectateurs, une simple ligne à la craie les séparait de la scène idéale.

Puis le décor devint plus exigeant.

h On avait déjà fait de grands progrès pour la mise en scène. Le paravent, coupé en deux, était devenu la coulisse de droite et de gauche. Nous avions peint une toile de fond qui représentait, d'un côté, une rue; de l'autre, un intérieur, dont

(Cliché Nadar.)

la perspective était combinée seulement par l'illusion des acteurs. Pour la scène du tombeau du Commandeur, dans Don Juan, on avait poussé le luxe jusqu'à poser un rideau pour isoler la scène de la salle et du public fictifs. Les costumes en toile, en papier, en chiffons de toutes sortes étaient pourtant fidèles quant à la forme et à l'arrangement, o

George Sand habillait elle-même ces marionnettes célèbres qui ont figuré à titre de documents précieux à l'Exposition du Théâtre, organisée en 1896 au Palais de l'Industrie. Les « montreurs s improvisaient; et quand ils ne savaient plus comment finir la pièce, ils lançaient à la volée les personnages sur les spectateurs.

Le Théâtre Impossible d'Edmond About est impossible à jouer sur une scène publique; mais tout est permis aux amateurs qui peuvent facilement monter L'Assassin, en un acte, dans le décor du petit salon "de Mma Pérard, ou l'exquise fantaisie, en un acte aussi, L'Education dun Prince, d'un esprit caustique et léger, ou le proverbe en un acte Le chapeau de sainte Catherine, saynète de petit comité.

Et Le théâtre che\ Madame, d'Ed. Pailleron ! ce délicieux pastiche xvme siècle si gracieusement présenté! Et ce fut Le chevalier Trumeau^ badinàge coquettement pervers, où Marton sait troubler Isabelle; et ce fut, dans le genre de la comédie italienne, Le Narcotique, où Pierrot berne Cassandre; etcefut encore, dans le goût moderne, la saynète Pen-

dant le Bal, que toutes les jeunes filles ont apprise.

Eugène Verconsin a copieusement et honnêtement fourni ce genre, avec ses volumes de Saynètes et Comédies dont une partie n'a pas été faite pour les feux de la grande rampe, mais pour les lustres des cercles et des salons : L'une ou Vautre. La peur du Mariage, Retour de Bruxelles, Le Cap de la Trentaine. Les curiosités de Jeanne ou la parodie tragique Télémaque, ou la fantaisie amusante, En wagon avec ce prologue :

s L'acteur chargé du rôle de voyageur est prie d'expliquer cette mise en scène dans un prologue dont le thème peut être celui-ci :

« Messieurs,

La scène que nous allons avoir l'honneur de représenter devant vous se passe dans un wagon de première classe, venant de Marseille à Paris. Nous avions d'abord songé, pour donner toute la vraisemblance désirable à la situation, à nous procurer une véritable voiture de chemin de 1er... avec sa locomotive. Nous nous étions donc adressés à la compagnie de la Méditerranée, qui. nous aimons à le reconnaître, avait mis une gracieuse obligeance à accueillir notre demande. Seulement elle nous a fait remarquer qu'une de ses voitures, même du plus petit modèle, serait difficilement transportable dans un salon même du plus grand modèle; qu'en outre, la locomotive chauffée, toujours pour la vraisemblance, donnerait, dans cet espace étroit, une

chaleur insupportable, et, qui sait? pourrait faire explosion et occasionner les plus grands malheurs. Ces observations nous ont donné à réfléchir, et, après mûre délibération, nous avons cru devoir renoncer à nos projets et recourir à un décor plus praticable.

« Nous prions donc votre imagination de venir en aide à la couleur locale en voulant bien voir, dans ces quatre fauteuils, un compartiment de première classe; nous vous prions, en outre, de vous figurer que je viens d'y passer la nuit, et que j'y dors encore du plus profond sommeil.

« Et maintenant, messieurs, permettez-moi d'entrer dans mon rôle, de m'asseoir dans le coin que j'ai choisi, et de reprendre mon sommeil interrompu.

« Le voyageur place son sac de voyage, son guide et son coûte ;u à papier sur le premier fauteuil de gauche, s'assied dans le premier fauteuil de droite, met sa casquette, s'enveloppe de sa couverture, puis il s'endort et lait bientôt entendre un ronflement paisible. — Bruit de cloche, coup de sifflet, la voix de l'employé :

Melun, cinq minutes d'arrêt! »

Le reste est ainsi, bon enfant, simple, naturel, avec un don aimable de réplique drôle, des confusions, des quiproquos, un dialogue aisé et souriant; c'est bien le ton du genre quand il ne vise ni à la prétention, ni à l'audace.

Ajoutez tant de recueils spéciaux qui constatent la vogue de ce divertissement et la boulimie des amateurs.

Le charmant Théâtre des Dames de Jules de Marthold, pour jeunes filles; de Henry Buguet. Le Théâtre de Cercles, Casinos et châteaux, papillotant de gaîté et de fantaisie; Les Comédies de Salon de Mmc de Gévrie; Les Comédies de Château de Lemercier de Neuville, et, de Gustave Nadaud, ses délicieux Théâtre de fantaisie et Théâtre des familles, ou la collection des Saynètes et Monologues, huit à dix volumes égavés par Charles Cros qui réjouissait Sarcey, par Monselet, Paul Février, Gastineau, Théodore de Banville, Armand Silvestre, avec Ti^aniello, Jacques Normand, Louis Dépret, Pontsevrez, Guy de Maupassant, Henri de Bornier, Ernest d'Hervilly, Lucien Puech, Courteline, et tant d'autres : Emile Abraham, Berr de Turrique, Hennequin, Adenis, Clairville, Galipaux, de Lorde, H. Avocat, Feydeau, de Noussanne, Buguet. Ordonneau, Pradels, Crisafulli, Jules Renard, comtesse Lydie Rostopchine, Valabrégue, Bilhaud, Xanrof, Truffier.

Parmi les plus récents succès des salons, comment ne pas rappeler les noms de Henri Lavedan (En Visite) ; Charles Folëy [Bourrasque, Moulard n'est pas heureux, Alfred, Avec sa mère, La Dame d'Espouillac , L'Émailleuse ; Auguste Germain Le Bonheur qui passe); Eugène Billard (Che\ Madame).

Et combien d'eeuvres sont et demeureront iné-

dites, comme ces comédies du comte de Montferrier qui m'écrivait :

« Aucune de mes pièces n'a été imprimée. La première qui ait été jouée, le fut chez une ancienne amie de ma famille qui avait le dernier salon académique et littéraire, la marquise de Blocqueville, fille du Maréchal Davoût \a Duchesse du « Monde où l'on s'ennuie »). Cela s'appelait « le Phnim graphe ».

« Depuis on a joué de moi des comédies : Tetuîbé, V Aventure de Bejpo, Biaise, tragédie conjugale; des drames : r Idole, le Revenant; des revues : Meli-Mêlo, En panne. Un peu de tout et récemment la Dame au masque, dans des salons, des cercles, des œuvres de charité, chez l'un, chez l'autre et chez moi.

« J'ai eu pour interprètes tantôt des amateurs comme MM. Roger, de Bourboulon , de Salverte, baron Despatys, comtesse Chandon de Briailles, comte de Narbonne Lara, de Caillavet, etc., tantôt des professionnels comme M"'s Régnier, Bertiny du Théâtre Français, Mylo d'Arcyle, Suzanne Aumont, Tarride, Berthelier fils, Polin, Claudius, Philippon, Tréville, Zambelli, etc., etc. »

Et mon intéressant interlocuteur ajouta ces curieux souvenirs sur le Théâtre privé d'autrefois :

« Le goût de la Comédie de Société qui était si vit dans l'ancienne Société, quand les salons n'étaient pas ce qu'ils sont devenus, m'est venu par tradition de famille.

Mon arrière-grand-père le marquis de Montfer-

rier écrivait et montait des comédies d'amateurs, de concert avec le chevalier d'Aigrefeuille, chez son cousin germain l'archichancclier Cambacérès, au château de Mignot et au château de Royaumont avec le marquis de Rellissen. Mon grand-père maternel Villemain aimait aussi ce divertissement. Il jouait dans sa jeunesse des saynètes chez la princesse de Vaudémont et la duchesse de Narbonne, ci j'ai lu dans je ne sais quels mémoires le récit d'une représentation d'une tragédie d'Euripide — avec le concours de Benjamin Constant — où il récita son rôle en grec — tour de force qui dut, d'ailleurs, paraître un peu sévère. »

Villemain jouant la comédie, la tragédie, en grec, dans les salons! Cela n'est-il pas tout à fait pittoresque! Si ses auditrices avaient l'amour du grec, il a dû être fort embrassé.

En vérité, on ne sait si les salons manqueront plus tôt aux auteurs, ou ceux-ci à ceux-là. Ce genre est aujourd'hui d'une vitalité vigoureuse et débordante; c'est un épanouissement luxuriant, une floraison prodigue.

Demandez à ceux qui sont le mieux à même de juger des goûts du public à cet égard, a. ceux qui éditent les comédies de Société, et à qui s'adressent les maîtresses de maison en verve scénique.

Ils vous diront que jamais on n'a tant demandé ni joué de comédies de paravent. » Le cabotinage fait fureur, me disait l'un d'eux, et on organise ces représentations partout, à tous les étages du monde, dans la bourgeoisie riche, aussi bien que

chez le peuple, dans les patronages, dans les cercles ouvriers. Il y a toute une littérature dramatique contemporaine pour les enfants, dont on fait de bonne heure de petits acteurs. »

Du moins prend-on garde de les corrompre; ni Darthenay avec son loyal Théâtre des Petits, avec Les créanciers de M. Pifambosse ou Les époux de M " Brisemiche; ni le Théâtre très demandé de Lemercier de Neuville ne sont un danger moral ni social.

Lisez nos comédies modernes « pour la jeunesse », L'âge très ingrat. Le château de M. Toulardot, un Coup de tête, Pauv'Zi^i, par M""' A. Perronnet. La Cigale et la Fourmi de F. Beissier, Fiancés en herbe de G. Feydeau, spirituelle hluette, Le Paradis, de Chevillard. Pour un hanneton de Maurice Hennequin. etc.. et comparez avec les théâtres enfantins du xvme siècle, les comédies inconsciemment indécentes de Moissy, et vous toucherez du doigt le progrès- accompli vers un idéal plus pur, plus élevé, plus sain, plus édifiant, plus candide. Nos bambins valent cent fois mieux que leurs petites aïeules, et c'est l'honneur d'un peuple, qu'on puisse féliciter ses enfants.

En matière de comédie de Société, les beaux jours du xviii'' siècle sont revenus, mais avec de grandes différences en faveur de notre temps. Tout ce qu'on joue doit être décent et convenable. C'est la première condition que pose la cliente chez son marchand de brochures. La morale publique a fait des progrès.

Ce qui marque surtout cet art mondain, c'en est le bourgeoisisme. On ne veut pas ou on ne veut plus de problèmes psychologiques, de thèses, de développements abstraits; on demande l'anecdote, le petit cas amusant et simple emprunté à la vie de tous les jours; le théâtre salonnier est réaliste, sans aigreur ni vigueur. Il est gai, comique pardessus tout. Il faut divertir à tout prix.

De petits drames drolatiques comme V Anglais tel qu'on le parle, Théodore cherche les allumettes. Monsieur Tranquille sont les favoris du jour, dans les salons, qui sont devenus une annexe de la Chambre Noire, et qui s'ouvrent sur les hôtels, la rue, les magasins de nouveautés, les •bureaux d'omnibus, ou de nourrices, les squares et la cuisine.

La tristesse ni le sérieux n'ont leurs entrées sur cette scène. Ce n'est pas seulement dans le monde, c'est parmi les prolétaires, les petits employés, les jeunes gens du commerce, qu'on s'organise en Cercles dramatiques, où les acteurs jouent dans une salle louée devant leurs parents et leurs amis, pour le plaisir. Tout ce théâtre est souriant, aimable; les rôles laids ou antipathiques ne trouvent pas preneurs; chacun veut paraître et briller à son avantage.

Ce développement actuel d'un genre déjà ancien constate les préoccupations modernes, le progrès de l'instruction parmi le peuple, qui se flatte de se plaire à ce divertissement littéraire, et aussi la tendance, au fond égoïste, individualiste, à s'exhiber,

à recueillir les applaudissements et les hommages de l'admiration, à emprunter la beauté factice des perruques et du maquillage, à se mettre en vue; le monde moderne a un grand fonds de cabotinage.

Rendez cependant justice à cet engouement, qui pourrait plus mal se placer. Il a ses avantages, et mérite encouragement. S'il favorise le flirt, il développe les goûts sociables, l'esprit de concession et d'entente, les facultés de jugement, de mémoire, de critique, et de choix; il retient à la maison et dans la famille des jeunes gens qui pourraient plus mal occuper leurs loisirs. La comédie de société crée un lien fleuri et aimable entre les interprètes et les spectateurs, une connivence de bon aloi entre gens de bonne compagnie, et à tout prendre, il vaut encore mieux jouer la comédie dans les soirées, que dans la vie.

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