LK DEUXIEME CHRONIQUEUR
Mais c'est ça qui me fait vendre mon journal... plus ma morale est indignée, plus ça fait vendre mon journal !...
Et ce n'est rien quand les moralistes ne s'en mêlent pas. et quand les chastes poètes ne montent pas leur Ivre au diapason des plus éloquentes indignations :
Voyez-vous ce tracas de sotte vanité Et les haines naissant de la rivalité!
("est à qui sera jeune, amant, prince ou princi Et la .troupe est souvent un beau sujet de pièce. Vous dirai-je l'oubli de soins plus importants? Les devoirs immolés à de vains passe-temps? Tel néglige ses fils pour mieux jouer les pères : Je vois une Mérope et ne vois point de mères
Mais qu'est-ce là au prix des joies, des triomphes, des coquetteries, des amusements, des rivalités charmantes, des enjolivements flatteurs du costume, des rajeunissements éphémères, des facilités d'entrevues, des commodités faites à la maîtresse de maison qui serait fort empêchée d'amuser et d'occuper tout son monde: Il faut des roses à l'ouvrière, il faut des théâtres aux châteaux et aux salons; n'en médisons pas.
il» Delille, L'Homme des champs.
lien a fallu sans Joute plus qu'il nen faudra On peut le prédire, à envisager la diminution constante du chœur des auteurs spéciaux. Ils étaient autrefois légion; ils sont aujourd'hui minorité, sinon élite. Le théâtre salonnier ne joue pas moins, mais joue de préférence les mêmes œuvres que les théâtres réguliers. Il y a eu bascule. Les grands théâtres se sont baissés à la hauteur de l'estrade des salons. Thalie a eu la prudente sagesse de songer que d'un sac on peut faire deux moutures; elle a fondé et ouvert de petits théâtres qui n'ont de commun avec les Communautés religieuses que le seul nom de Mathurinsou de Capucines, et on y a joué publiquement des savnètes de théâtre prive; et il s'est trouvé des gens pour paver leur place au spectacle, qu'ils retrouvaient gratis le lendemain en quelque soirée mondaine. Jadis c'était une profession — et une profession lucrative — d'écrire pour les théâtres d'amateurs. On y gagnait le logement, la nourriture, une pension, des égards, tout comme pour des dédicaces. On devenait l'ami de la maison, parfois l'amant de la dame, comme Laharpe et Colardeau, souvent l'associé du mari dans ses fermes et ses revenus. Il faut lire avec quel souci pratique et commercial Collé combine son affaire, à l'affût des théâtres privés qui s'ouvrent dans les grandes maisons, prêt à s'y immiscer, car il y a toujours gros à gagner, et à disputer la place à son concurrent perpétuel Laujon. C'est la lutte pour la vie, une entreprise, une affaire, un rapport; et le métier est si pénible I
Collé a consigné dans son Journal ses espoirs, ses rancœurs, ses joies, son mépris pour ces seigneurs dont il est l'amuseur, l'homme obligé, et au milieu desquels il vient « s'enducailler ».
Le prince de Condé est-il là ? Voisenon et Laujon sont charges de composer les couplets à la louange de a ce jeune zéro » (Collé . Mais il faut bien louailler.
11 excella aux parades poissardes et harengères, dont il s'instituait le Corneille.
On était souvent volé, ce qui prouve que tout, même les riens, est a sujet à la pince », comme disait Marot. Les seigneurs lisaient le manuscrit de l'auteur, et daignaient l'adopter, le signer, en usurper la paternité. Collé s'en plaignait à son bonnet, le seul confident discret (i).
Il publia son très considérable théâtre de société en février 1768 chez les Barbou. Il nous confie, comme à de simples clients, qu'il lui en a conté 3077 livres 10 sous, et qu'il se vend 8 liv. S s. les 2 vol.
Quant au succès, il en répond :
Je sais que mon talent pour la comédie est borné, c'est un très petit talent; je vois cependant que depuis un an on se jette avec avidité sur les pièces de mon théâtre de Société, et qu'on les joue partout cet hiver; les comédiens eux-mêmes les ont jouées entre eux pour s'amuser. Ils sont même mandés, dans des maisons particulières, pour y re-
(1 1 Parades. Préface.
présenter après souper, la Vérité dans le \'in. la Tête à perruque, le Galant Escroc, etc. M. Trudaine les a lait venir a la campagne, par le moyen
de M. le duc de Duras, son ami; ils y ont joue toutes ces pièces successivement, et ces jours-ci ils doivent représenter les Accidents , ou les abbés, comédie de moi, que je leur ai prêtée, et dont le fond est si libre que je n'ai point osé la (aire imprimer avec les autres. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que les spectateurs sont des évéques. M. de J... evèque d'Orléans, qui a la feuille des bénéfices, et l'évêque de Mâcon assisteront à ce spectacle, rendu par Préville, sa femme, la demoiselle Luzy, Feuilly et l'avocat Coquely de Chaussepierre. Il y a encore deux autres évéques, que Ton ne m'a point nommés, mais je suis sûr des deux premiers. »
Voilà la gloire : débaucher des évéques!
Collé eut, il est vrai, une réputation bien établie d'auteur pour petits théâtres, et peut-être à cet égard, ni Colardeau, ni La Harpe, ni Moissy, ni Carmontelle, ni Poinsinet, ni Laujon ne l'ont surpassé.
En parlant de ses parades, Collé s'expliquait :
« A l'égard de la parade, oserai -je dire, d'après M. Duclos, que j'y ai été supérieur? Oui, je l'oserai, d'autant plus, d'autant pla, d'autant plum, que la parade est une bêtise.
« Mgr le duc d'Orléans, n'étant encore que duc de Chartres, n'a-t-il pas joué lui-même la parade, en i-52 et 1757? Je le tirai tout de suite delà, dès
que Monsieur son cher père fut mort heureusement et je lui bâclai mon théâtre de société; mais la parade lui plaisait beaucoup et beaucoup trop. Il la faisait même d'aucunes fois terminer nos spectacles de comédie. Elle était aussi infiniment agréable aux jeunes seigneurs, nos espectateurs. ce qui leur faisait médiocrement honneur.
« Dans la Mère rivale et dans Isabelle précepteur, monseigneur jouait supérieurement le rôle de Mu"' Cassandre. Je ne dirai pas qu'il était excellent Gille, à cause de sa petite dignité de premier prince du sang, et qu'on trouverait ça déplacé ; mais faut tout passer à une jeunesse comme il était, et puis il n'y avait aux parades que quatre ou cinq seigneurs espectateurs.
« Ce n'est pas qu'on ne puisse dire en sa faveur que la parade, quoique farce grossière et faite pour la populace et pour les gens de qualité, a cependant son art, ses règles et ses grâces; que le fond en doit être agréablement ordurier; que ses ordures ne doivent sortir que de ce fond et n'y paraître ni apportées, ni plaquées, et qu'il y doit surtout régner une gaieté inépuisable.
néanmoins, ajoutons que quand le sujet s'en trouve tout neuf, et tout battant neuf, il y a nombre de parades dont on ferait très bien des comédies.
« Quoi qu'il en coûte, faut pourtant être de bonne foi et judicieux. Il convient d'avouer candidement et avec vérité que les proverbes, surtout ceux de M. de Carmontelle, qui, dans l'intérieur
des Sociétés, ont succède aux parades, leur sont diablement supérieurs. C'est de la bonne et véritable comédie en scènes détachées. Personne au franc Parnasse n'en fait plus de cas que moi. »
Ce Carmontelle méritait cet hommage d'un confrère.
Carmontelle a laissé un nom doublement célèbre par ses peintures et par ses proverbes. Il mania le pinceau et la plume. «. Poil et plume » eût pu être sa devise. 11 était homme d'esprit. Il fut sinon le créateur, du moins le plus heureux représentant de ce genre aimable, frivole, léger, mousseux et inconsistant qu'on appelle la comédie de paravent. et plus particulièrement le proverbe, où l'action doit démontrer quelque vérité de la sagesse des nations.
Le duc d'Orléans, petit-fils du Régent, fort friand de ces divertissements galants, l'attacha à sa personne, et Carmontelle trouva chez lui le cadre, les éléments, le décor, le public nécessaires à son talent.
Il fut l'homme utile et nécessaire. Le duc d'Orléans veut-il transformer la butte Monceaux en un parc délicieux? C'est Carmontelle qui fera les dessins de ce jardin charmant qu'orne encore aujourd'hui le pavillon de la Folie de Chartres.
Ses Comédies proverbes ont du naturel et une aimable familiarité. Il les écrivait vite et à la diable. Musset a repris et relevé ce genre, qu'il a traité avec plus d'art, de fini, de soin.
Parfois, les acteurs étaient eux-mêmes les per-
sonnages, et parlaient selon le caractère qu'ils avaient dans la Société.
Carmontelle peignait les décors, comme aussi il avait un album qu'il emplissait des portraits à la plume de ses plus illustres contemporains.
Il maniait joliment le pastel.
Enfin, il inventa les transparents, une sorte de lanterne d'ombres. C'étaient des sujets peints sur une bande diaphane qu'on déroulait devant une fenêtre, tandis qu'il expliquait le spectacle, qui durait deux heures. C'était déjà le théâtre d'ombres de nos modernes montmartrois.
Il eut du succès par cette alliance des arts. Il mettait ses proverbes en transparents et ses transparents en proverbes. Ceux-ci emplissent huit volumes, sans compter quatre volumes de Théâtre de Campagne, des romans dont les titres très longs annoncent plus qu'ils ne donnent.
Des comédies posthumes de Carmontelle ont été pieusement publiées par Mme de Genlis, qu'une affinité intime rapprochait de ce dramaturge mondain. Elle lui devait cet hommage de sympathie.
Elle fit de bonne heure ses débuts dramatiques, et elle les a racontés.
Ma mère voulut préparer une fête pour le retour de mon père. Elle composa une espèce d'opéra-comique dans le genre champêtre, avec un prologue mvthologique; j'y jouais l'Amour. Je n'oublierai jamais que mon habit d'Amour était couleur de rose, recouvert de dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles de toutes
couleurs; il ne me venait que jusqu'aux genoux; j'avais des petites bottines couleur de paille et argent, mes longs cheveux abattus et des ailes bleues. On voulut aussi jouer une tragédie et Ton choisit Iphigénie en Aulide. Mon habit d'Iphigénie, sur un grand panier, était de lampas, couleur de cerise et argent, garni de martre. Comme ma mère n'avait point de diamants, elle avait fait venir de- Moulins une grande quantité de fausses pierreries qui complétaient notre magnifique parure.
« On trouva que l'habit d'Amour allait si bien. qu'on me le fit porter d'habitude. J'avais mon luibit d'Amour pour les jours ouvriers, et mon habit d'Amour des dimanches. Ce jour-là, seulement, pour aller à l'église, on ne me mettait pas d'ailes, et l'on jetait sur moi une espèce de mante de taffetas, couleur de capucine, qui me couvrait de la tête aux pieds.
« Mais j'allais journellement me promener dans la campagne avec tout mon attirail d'Amour, un carquois sur l'épaule et mon arc à la main. Au château, ma mère et tous les voisins ses amis ne m'appelaient jamais que l'Amour. Ce nom me resta. »
11 ne s'en pouvait pas dé plus aimable. Elle y a médiocrement répondu. Nullement galante, la chaste Mme de Genlis a été la grande éducatrice publique de son temps; elle en a merveilleusement compris et servi les besoins. Elle a mérité l'invocation que lui a lancée Marie-Joseph Chénier : <> toi, mainte Genlis, Philaminte des deux!
Madame de (ienlis.
(Gravure extraite du Bulletin de la Société historique d'Auteui
et de Passy.)
Pédagogue de naissance, dès sa plus tendre enfance, de sa chambre, qui s'ouvre par une fenêtre
sur la terrasse sablée du château, au pied de laquelle s'étend L'étang bordé d'ajoncs, elle appelle les petits garçons du village occupés à couper des joncs; elle les groupe sous son balcon, et elle joue à la maîtresse d'école; elle leur enseigne tout ce qu'elle sait, le catéchisme, quelques vers des tragédies de M"' Barbier, qu'ils répètent comiquement. le nez en l'air, parce qu'ils les disent avec leur gros accent bourguignon. Sa carrière enseignante, ainsi commencée, fut , par la suite, brillante, bien remplie, avant de devenir tout à fait officielle.
On a dit de Massillon qu'il mettait des coussins sous les genoux des pénitentes. M"" de Genlis met des coussins sous les pieds des petits enfants. Sa morale est pure, charitable, bonne à répandre et a reprendre; mais elle a mauvaise grâce à reprocher à Rousseau d'avoir placé l'éducation d'Emile dans un cadre factice, car à ce point de vue elle a fait pis que lui.
Elle a toujours cherché à esquiver la leçon directe: elle veut instruire l'enfant sans qu'il s'en doute, et, comme disait l'ancienne pharmaceutique, dorer la pilule. C'est un perpétuel souci d'effets, de scènes préparées qui doivent passer pour imprévues, et, dans sa pensée, avoir par là une portée merveilleuse. Elle abonde en ce que Fénelon appelait, en les demandant, les « instructions indirectes ». Ses élèves semblent habiter hors de France, dans quelque palais féerique où se jouent des fantasmagories édifiantes.
S'agit-il d'apprendre le courage ?
Adèle est sur un bateau avec sa mère et son frère. Ils ont tous le mal de mer et vomissent à l'envi. Que va faire Adèle? prouver son courage, et chanter un duo avec sa mère : ce sera forcément un duo interrompu, un peu grotesque, mais quel exemple! Ce sont continuellement de ces scènes soudaines et morales, toutes aussi bizarres.
Dans le château, dans le jardin, avec les petites amies invitées et réunies, on organise des spectacles utiles, où toutes étaient actrices. A cheval, on parcourait les allées du parc, qui étaient, pour la circonstance, les savanes de l'Amérique, et le ruisseau représentait la mer; en petites barquettes, on faisait l'expédition de Christophe Colomb ou de Vasco de Gama. Sur un petit théâtre, le rideau, en se levant, découvrait un groupe d'enfants costumés et disposés en « tableaux fugitifs » ; et le jeu était de deviner la scène de l'histoire ancienne ou moderne qui était ainsi représentée.
On se reprocherait qu'une récréation ne fût que récréative et ne servît à rien.
Adèle et Théodore ont une enfance qui tient du conte oriental. Aucun de leurs pas, aucune de leurs démarches ne doit être perdue; il faut que tout, même le jeu, contribue à leur instruction; ou plutôt il n'y a ni jeu, ni étude; c'est toujours la classe et toujours la récréation; seulement on étudie gaiement et on s'amuse utilement.
Jugez-en : Adèle et Théodore sont élevés chez leur père, le baron d'Alemane, dans un château, comme on dit, truqué a leur intention :
« Quand nous voulons faire étudier l'histoire à nos enfants selon un ordre chronologique, nous partons de ma chambre a coucher, qui représente l'histoire sainte ; de là nous entrons dans ma galerie,où nous trouvons l'histoire ancienne; nous arrivons dans le salon, qui contient l'histoire romaine, et nous finissons parla galerie où se trouve l'histoire de France. »
Elle faisait représenter chez elle de petites pièces morales comme La Petite Curieuse, piquante satire des mœurs de la Cour. Elles comportaient seulement des rôles de femmes. Elle les écrivait ellemême. Ses filles, âgées Tune de douze et l'autre de treize ans, y jouaient avec succès. Ces représentations de la Chaussée d'Antin étaient fort suivies; La Harpe les a vantées en vers.
A son Théâtre d'Education qu'elle publia, elle ajouta un Théâtre de Société dont les deux tomes (1781) contiennent des comédies faciles à mettre en scène, La Mère Rivale, V Amant anonyme, La Cloison, Le Méchant par air, où il y a de l'aisance. une philosophie douce sans élan ni essor, et une certaine observation. Lisez le portrait du Méchant par ai)\ tiré par son domestique.
Tout concourait chez elle à un enseignement perpétuel.
Sur les écrans de la cheminée, sur les tasses à café, au fond des assiettes, sont des images de l'histoire ancienne, de la mythologie, qui font l'objet des propos de table. Le tapis, le fond des fauteuils, le mur de l'escalier, chantent en tapisseries
la gloire des héros grecs. Il n'y a pas un regard perdu, pas un geste inutile; on apprend tout le temps, du matin au suir. dans tous les coins, et cela en jouant, sans s'en apercevoir.
C'est là une question : cette instruction amusante est-elle aussi amusante qu'on nous le dit ? Il est bien, peut-être, de rendre le travail attrayant, du moins à condition de ne pas rendre du même coup la récréation laborieuse. Mais le plus grand danger est peut-être d'énerver la volonté par une éducation qui laissera l'enfant ignorante de ce que c'est que reffort.
Elle sera désorientée et dépourvue dans la vie, qui n'est pas truquée, comme le château de M. d'Alemane.
La comtesse eut au demeurant de bonnes idées, comme il en est dans les esprits les plus chimériques; elle préconisa et exerça l'enseignement des langues vivantes; de même Fénelon, parmi ses utopies, avait conseillé l'étude du droit civil pour les jeunes filles : et le conseil n'est pas si mauvais, qu'il ne soit encore utile de le reprendre, puisqu'on n'a pas encore songé à l'appliquer.
Mais puisqu'il est question de Théâtre Édifiant pour l'ébattement de la jeunesse et les divertissements des salons, il faut lire, en ce genre, le théâtre de De Moissy, Les Jeux de la Petite Thaîie ou Nouveaux Petits drames dialogues sur des Proverbes pour former les mœurs des enfants de cinq ans jusqu'à quinze 1769). Le frontispice est d'Eisen : il est éloquent. Il illustre la comédie
L'Habit sans galons, où le petit Des Vertus, qui a
dix ans, donne au frotteur l'argent que son père lui a remis pour faire mettre des galons à son habit. Car ce frotteur est fort malheureux, avec un père et une mère malades, des frères affamés, et le petit Des Vertus est si touché de la misère des pauvres. qu'il en devient socialiste :
« Les hommes qui sont frères et qui devraient vivre comme tels, ne pensent pas seulement qu'ils soient de la même espèce, quand il y a disproportion de fortune. »
Et Pi nstant après :
« On est bien malheureux d'être homme quand on est pauvre, car il y a plus d'égalité entre les animaux. »
Sentez-vous sourdre et monter là, comme aussi dans tout le reste du volume. Le Paysan Hardi, ou Le Goûter, le mouvement populaire, et comme ces idées d'égalité sont déjà monnaie courante dans la bourgeoisie?
Eisen a gravé la scène dans le goût de l'époque. Le théâtre est tout enguirlandé de verdure; Thalie est assise au devant, drapée et souriante. Le décor est un salon Louis XVI; trois enfants, trois petits amours en chemise, l'occupent; l'un a une canne et un chapeau : c'est le père Des Vertus; l'autre a les cheveux frisés : c'est le fils Des Vertus ; le troisième a dans son petit pied nu une brosse de frotteur de parquet, et à la main un long balai de soie à manche doré : c'est Jacquot le frotteur. A terre, à côté des deux petites épées de la leçon d'es-
crime, une poupée repose, les bras écartés et les yeux rixes.
Estampe gracieuse et plaisante clans sa mièvrerie maniérée qui peint tout un temps.
C'est bien pour ces petits Amours parés et façonnes que sont écrites alors les pièces enfanti; répétitions générales de la vie factice et mondaine qui les attend.
Il faut, dit notre auteur, instruire les enfants pour le monde.
Dès six ans. les enfants sauront improviser sur des thèmes de morale et de modes; des passages sont laissés à leur propre invention, car il faut savoir tenir sa place dans un salon et dans une conversation: il ne s'agit pas de rester enfants, il faut être tout de suite un petit homme, un raccourci de femme du monde, une poupée fardée, musquée, sanglée, corsetée de fer et poudrée, qui ne doit pas courir, jouer, avoir chaud et devenir rouge, mais bien imiter la tenue et les propos de sa mère.
L'éducation du xvme siècle est toute orientée vers la vie aux lumières dans les lambris des salons. Il v paraît dans le théâtre que M. de Moissy appelle puéril.
Puéril? Rien ne L'est moins. Dans La Poupée, une fillette que sa bonne gronde, menace celle-ci dédire que le valet de chambre est trop empressé près d'elle. Dans Le Menuet et l'A llemande, l'acteur qui fait M. Befor, peut avoir douze ans, et dit au maître à danser :
« L'Allemande est une danse qui ne tire tous
THÉÂTRE DE SOCIÉTÉ. l5
ses moyens de plaire que de la hardiesse d'une jeune personne et de l'effronterie du danseur, danse molle et lascive OÙ les deux danseurs se tenant dans les bras réciproquement l'un de l'autre pour leur plaisir, semblent faire garder le manteau aux spectateurs. Si l'on avait des mœurs honnêtes. cette danse-là ne serait tout au plus tolérable qu'entre mari et femme. »
Et Les Moineaux! Là, le petit Minot a sept ans; il s'est amusé a casser deux pattes du chat de sa sieur pour voir s'il pourrait marcher sur les deux autres. Son abbé Nigaudin le tance, le menace, et l'enfant lui répond :
« Tenez, Monsieur l'abbé, si vous dites à maman, si vous le dites... Moi je lui dirai tout ce que j'ai vu l'autre jour par le trou de la serrure quand vous étiez dans la chambre de MMt' Hélène. C'est joli, pour un abbé, de caresser la femme de chambre de Maman! »
A sept ans! Voilà de la précocité, et le petit Minot promet. Il t'ait déjà chanter, et l'abbé n'ose plus accuser son élève.
Et Les Poches! M. Mondor, joué par un acteur de douze à treize ans, déclare :
« Est-il possible qu'après dix années de mariage, ma Femme se jette depuis six mois dans un désordre qui me donne lieu de tout craindre! »
Il a fouillé les poches de la robe de sa femme, qui fait trop de dettes, et celle-ci l'apprend. Le rôle est joué par une bambine d'une dizaine d'années qui s'écrie :
« Fouiller dans les poches d'une femme! Fi! Monsieur, vous mériteriez d'y avoir trouvé quelque chose de pis, et si j'écoutais la vengeance qu'une femme a toujours prête... »
Hlle a lu Molière. N'est-il pas vrai que ce théâtre puéril nous étonne un peu, et que les fillettes du temps passé étaient étrangement émancipées: On comprend les doléances, dans Le Duel, du Gouverneur et du Précepteur :