A L’IMPÉRATRICE DE RUSSIE
De Paris, le 15 décembre 1781.
Madame,
J’ai reçu , par M. le baron de Grimm , les superbes fourrures et la très riche collection de médailles et grands médaillons que Votre Majesté Impériale a eu la bonté de m’envoyer. Mon premier mouvement, après le saisissement de la surprise et de l’admiration , a été de porter mes lèvres sur la belle et noble image de la plus grande personne de l’univers, en lui offrant les très respectueux sentiments de mon cœur. ^
Ensuite, considérant la magnificence de ce don. j’ai pensé que c’était un présent de souverain à souverain, et que, si ce pouvait être de génie h génie, j’étais encore bien au dessous de cette tête céleste, digne de régir le monde entier, et dont toutes les nations admirent et respectent également l’esprit sublime et le grand caractère. Sa Majesté Impériale est donc si fort élevée au dessus de tout éloge , que je ne puis ajouter que mes vœux a sa gloire.
Cet ouvrage en chaînons, trouvé sur les bords de l’Irtiscli, est une nouvelle preuve de l’ancienneté des arts dans son empire; le Nord, selon mes Epoques , est aussi le berceau de tout ce que la nature, dans sa première
* Tirée de la Correspondance de Grimm, tome XI, page 70.
LETTRKS DIVERSES.
force, a produit de plus grand, et mes vœux seraient de voir cette belle nature et les arts descendre une seconde fois du Nord au Midi sous l’étendard de son puissant génie. En attendant ce moment, qui mettra de nouveaux trophées sur ses couronnes, et qui ferait la réhabilitation de cette partie croupissante de l’Europe, je vais conserver ma trop vieille santé sous les zibelines et les hermines, qui dès lors resteront seules en Sibérie, et que nous aurions de la peine à habituer en Grèce et en Turquie.
Le buste auquel M. Houdon travaille n’exprimera jamais aux yeux de ma grande Impératrice les sentiments vifs et profonds dont je suis pénétré; soixante et quatorze ans imprimés sur ce marbre ne pourront que le refroidir encore. Je demande la permission de le faire accompagner d’une effigie vivante; mon fils unique, jeune officier aux Gardes, le porterait aux pieds de son auguste personne : il revient de Vienne et du camp de Prague, où il a été bien accueilli, et puisqu’il ne m’est pas possible d’aller moi-mêine faire mes remercîments a Voire Majesté Impériale, je donnerai une partie de mon cœur à mon fils, qui partage déjà toute ma reconnaissance; car je substitue ces magnifiques médailles dans ma famille comme un monument de gloire respectable h jamais. Tout Paris vient chez moi pour les admirer, et chacun s’écrie sur la noble munificence et les hautes qualités personnelles de ma bienfaitrice : ce sont autant de jouissances ajoutées a ses bienfaits réels; j’en sens vivement le prix par l’honneur qu’ils me font, et je ne finirais jamais cette lettre peut-être déjà trop longue, si je me livrais à toute l’effusion de mon àme, dont tous les sentiments seront à jamais consacrés à la première et l’unique personne du beau sexe qui ait été supérieure à tous les grands hommes,
LETTRES DIVERSES
C’est avec un très profond respect, et j’ose dire avec l’adoration la mieux fondée, que j’ai l’honneur d’être, madame , de Votre Majesté Impériale le très humble , etc.
LETTRE IXe l.