‹ Histoire Des Trois Derniers Princes de la Maison de Condé Prince de Condéduc de Bourbonduc D'EnghienChapitre 1 sur 40 · Histoire Des Trois Derniers Princes de la Maison de Condé Prince de Condéduc de Bourbonduc D'Enghien · texte numérisé non relu

Histoire Des Trois Derniers Princes de la Maison de Condé Prince de Condéduc de Bourbonduc D'Enghien

Après avoir raconté, sur pièces authentiques et inédites, l'histoire des trois derniers princes de la Maison de Condé et avoir, autant qu'il était en nous, rendu une tardive, mais impartiale justice à cette triple génération de soldats que la gloire et le malheur semblent consacrer, nous avons pensé que notre tâche n'était remplie qu'à moitié.

Les lettres autographes sur lesquelles se basent

nos récits, nos appréciations et nos révélations, n'ont

été, dans le premier volume de cet ouvrage, que des

jalons jetés pour indiquer le développement des ca-

ractères et des événements. Durant les quarante premières années de la Révolution française, les Condés se sont fait une place à part; et, chose merveilleuse! leurs noms sortent purs de cette fournaise ardente où s'engloutirent tant de célébrités d'une heure. La Révolution a trouvé en eux d'indomptables adversaires. Elle les a vus à l'œuvre sur tous les ^champs de bataille. Dans quelque situation qu'elle les ait rencontrés, elle n'a jamais pu leur refuser son admiration et son estime.

Vainqueurs ou vaincus, ils furent, ils resteront les hommes du devoir. Dans la perturbation de principes, de sentiments et de croyances que cette terrible crise sociale produisit, il y a une gloire qu'on ne leur ravira jamais; c'est d'être demeurés immuables dans leur foi et d'avoir courageusement subi toutes lesmisèresde l'exil, toutes les calamités d'une longue spoliation, et ce qui était plus difficile, toutes les honteuses palinodies que les rois de l'Europe se permettaient déjà.

Le prince de Condé, dans une lettre à seaienfants, disait qu'après toat, ils trouveraient bien un coin où fourrer leur hcoinear. Ce coin, cherché et invoqué avec tant -de persévérance, l'histoire l'a offert à Louia- Joseph, à Louis-Henri- Joseph , à Loui6~ Antoine- Henri de Bourbon. Elle les euiouve d'une respectueuse gratitude et d'une sainte pitié, qui est une auréole. La maison de Condé était cet arbre aux 'heureuses branches, rarnis felictbus anbos dont parle

Virgile. Il s'est désséché au souffle des révolutions. Le nom, qui brille d'un si vif et si patriotique éclat dans les fastes de la guerre et dans les annales de la France, ne sera plus porté, ne sera plus prononcé; il a disparu au milieu de deux nuits fatales. Vincennes et Saint-Leu l'attesteront à la postérité.

Une grande réparation était due à ces princes qui, dans un siècle de parjures et de vénales félonies, renoncèrent à la fortune et aux dignités pour rester fidèles à leurs convictions et pour honorer, par nne vie sans tache , des sacrifices que personne ne pouvait faire dans une pareille mesure.

Cette réparation, qui leur était si légitimement due et que le pays leur accorda d'instinct, c'est grâce à eux-mêmes quelle leur arrive aujourdhui. Par le fart de leurs correspondances, si inopinément et si largement venues entre nos mains, les Condés m trouvent les architectes et les ouvriers du monument élevé à leur héroïsme et à d'incomparables malheurs.

La plupart des hommes ont des passions fortes et un jugement faible. Les Condés vont nous prouver qu'ils font exception à la règle générale et que, si l'adversité ne les a pas abattus, le bonheur et la vengeance ne les enivrèrent jamais.

Ils s'écrivaient dans la joie et dans la peine, dans l'abondance et dans la misère, dans le désespoir et dans la foi. Ces lettres suivirent, comme eux, tous les chemins de l'exil ; elles errèrent , comme eux,

poussées par tous les vents du ciel. Elles se retrouvent, après de longues années de silence. Dans leur simplicité guerrière, elles viennent tout naturellement reconstituer une histoire qu'aucune plume n'aurait su tracer. Nous les donnons ainsi que nous les avons reçues, sans les altérer, sans les modifier, sans leur faire subir le moindre changement de style.

Afin de remplir jusqu'au bout le modeste rôle que nous avons été si heureux d'accepter, nous n'avons eu, pour ce second et dernier volume, qu'à mettre en ordre, qu'à étiqueter, pour ainsi dire, ces diverses correspondances. Le texte en était obscur quelquefois. De temps à autre, ainsi qu'il sera facile au lecteur d'en faire la remarque, il y avait des allusions, des sous-entendus, des noms propres jetés au courant de la pensée. Nous avons cherché — et c'était notre devoir — à éclaircir ce texte par des notes brèves et précises. Après avoir payé notre tribut de respectueux hommage à cette grande race, si lamentablement effacée du livre de vie, nous lui laissons la parole pour révéler ce qu'elle a voulu, ce qu'elle a fait et ce qu'elle a souffert.

L'Impératrice Catherine II de Russie au prince de Condé, an duc de Bourbon et au duc d'Enghien.

Messieurs mes Cousins!

Les sentiments que Vos Altesses sérénissimes me témoignent, dans leur lettre du 24 septembre dernier, auraient seuls suffi pour justifier les marques d'intérêt et d'amitié que j'ai eu occasion de leur donner. Elles y ajoutent un nouveau titre par le zèle infatigable et la fermeté héroïque qu'elles déploient dans la cause de leur Roi opprimé. Les Condés ont été souvent les défenseurs et les soutiens du Trône. C'est sous un de vos aïeux qu'Henri IV fit le premier apprentissage des armes. Le grand Condé fonda et assura l'éclat immortel du règne de Louis XIV par ses victoires. C'est à Vos Altesses séréni&simes, qui se montrent si dignes d'ancêtres aussi glorieux, qu'il est réservé, en marchant sur leurs traces, de maintenir tout le lustre du nom qu'elles portent. J'en ai le présage dans la conduite ferme et généreuse qu'elles ont tenue jusqu'à présent, et tous les succès qu'elles en obtiendront ne surpasseront point les vœux que, dans la sincérité de mon estime et de mon affection pour elles, je forme en leur faveur.

Saint-Pétersbourg, le 25 octobre 1791.

La duchesse de Bouchon au duc de Bourbon1.

Ce 15 mars 1792.

C'est sans espoir de succès, monsieur, que je me hasarde 'à vous communiquer les désirs de mon

1. La duchesse de Bourbon possédait toutes les qualités aimables qui font briller dans le monde ; niais, peu de temps après sa séparation d'avec son époux, des idées d'un mysticisme étrange s'emparèrent de son imagination et, au milieu des incrédulités de son siècle, elle essaya de renouveler les tendances dévotes de Mme Guyon. Née princesse d'Orléans, il lui eût été bien difficile de ne pas adopter, au moins en partie, les théories révolutionnaires dont ses proches faisaient commerce et parade ; elle devint l'inspiratrice du chartreux apostat, dom Gerle, qui figure dans le serment du Jeu de Paume et l'auxiliaire de Catherine Théot, cette mère de Dieu que Robespierre vénérait. L'illuminé Saint-Martin était son ami et son guide.

Ce fut dans l'essor de ses effervescences révolutionnaires, qu'elle jugea à propos de s'adresser au duc de Bourbon et de lui faire des propositions aussi nobles que déraisonnables. Cette lettre, qui n'est ni d'une haute sagacité ni d'une prévision bien rassurante, a pourtant un cachet de candeur et Ton doit le respecter. A la veille de tous les crimes, la duchesse ne veut voir qu'un peuple de frères dans tous les criminels. C'est sous cette impression que, le 15 mars 1792, elle s'adresse de Paris au duc de Bourbon.

A quelques mois de cette date, et, malgré l'appui que ses écrits mystico- démocratiques accordaient aux évéques intrus et aux visionnaires d'humanité, elle fut à son tour l'innocente victime de la Terreur. Enfermée avec les d'Orléans et le prince de Conti au fort Saint-Jean, à Marseille, elle proposa à la Convention de lui abandonner tous ses biens en échange de la liberté. Les Conventionnels n'ont pas besoin d'une pareille offre ; ils ont

cœur ; mais comme je sais que celui qui en est le maître peut en un moment, lorsqu'il le veut, en

nationalement mis la main sur la fortune de la duchesse et ils passent à Tordre du jour. La duchesse de Bourbon ne sortit de prison que le 29 avril 1795. Après le 18 fructidor, an V, elle fut expulsée de France, avec une pension de cinquante mille livres, pension que la République paya toujours assez mal. Retirée en Espagne, près de Barcelonne, avec sa belle-sœur, la duchesse douairière d'Orléans, elle se livra plus que jamais à ses fantaisies religieuses et mystiques qu'une ardente charité envers les pauvres et les souffrants peut seule faire excuser. Elle croyait que la Providence lui avait communiqué le don de guérir les malades, et de sa maison de campagne, à Soria, elle faisait un hôpital permanent où elle logeait, pansait et nourrissait plus de deux cents personnes.

Cette princesse, qui était au moins illuminée, rachetait par une active bienfaisance des erreurs d'esprit et de cœur. Il en est une cependant qui ne lui sera jamais pardonnée. La mère du duc d'Enghien fut prise tout à coup du mal du pays. Elle voulut rentrer en France ; et elle se fit solliciteuse auprès de Napoléon Ier, meurtrier de son fils. Napoléon mit une sorte de dignité et de convenance à ses inflexibles refus.

Dans un grand nombre de ses lettres de 1807 a 1810, elle constate elle-même ces refus, c Mon exil , écrit-elle a Rufln, son bon ange Michel, mon exil me semble bien inutile au salut de l'Empire et au bonheur de l'Empereur. Comment se fait-il que je no puisse en obtenir la fin, surtout après l'avoir demandée avec tant d'instance et de constance? *

Après tous les écarts d'imagination auxquels s'était livrée la duchesse de Bourbon, il lui fut enfin donné, en 18 H, de revoir son pays. L'air de la France calma sa tête et assainit son esprit. Elje fonda dans son hôtel de la rue de Varenne un hospice auquel elle imposa le nom d'hospice d'Enghien et elle s'en constitua l'infirmière et la sœur de charité» Les conseils, l'exemple et l'amitié de sa belle-3œur, Marie-Joseph de la Miséricorde , ramenèrent peu à peu aux véritables principes cette âme en peine. Ne voyant les Condés qu'en cérémonie, elle trouva néanmoins le moyen de lier avec son mari une correspondance dont nous citerons quelques fragments ; puis, le 10 janvier 1822, elle mourut dans l'église de Sainte-Geneviève.

changer les dispositions, j'abandonne le tout à sa providence, et crois devoir suivre un sentiment qui me semble dicté par elle, et qui n'a d'autre inconvénient que de m'attirer un refus de votre part. Si vous le repoussez, ce sentiment, je n'en serai pas responsable vis-à-vis de Dieu, et j'aurai la satisfaction d'avoir fait mon devoir.

Tant que vous avez été heureux, monsieur, j'ai pensé que puisque vous aviez désiré vous séparer de moi, je ne devais faire aucune tentative pour me rapprocher de vous, à moins que vous ne m'en témoignassiez le désir.

Depuis la Révolution, j'eusse peut-être agi différemment si j'avais partagé votre façon de penser sur elle ; mais prévoyant tout ce qui est arrivé depuis, j'ai cru que le seul moyen d'arrêter le mal et de prévenir l'anarchie, c'était de se soumettre. Vous m'aviez rendu ma liberté, monsieur, je ne devais donc consulter que ma conscience. Elle m'a fait une loi de rester, et je ne m'en repens point, puisque ma fortune eût éprouvé le même sort que la vôtre, si je fusse sortie du royaume.

Je vous l'offre maintenant, ainsi que ma maison. Venez y reprendre vos droits, et comptez que vous retrouverez une femme déterminée à employer tous ses soins à vous rendre la vie heureuse et à vous faire oublier, le reste de ses jours, les torts qu'elle a pu avoir envers vous.

Elle ne désire plus qu'une intimité de sœur ou

d'amie, et croit pouvoir vous répondre qu'une longue suite de malheurs et de réflexions lui ont donné toute la solidité qui peut assurer le bonheur dans un ménage que la raison réunit.

Je sais que l'honneur, tel que le monde l'entend, vous tient attaché au parti que vous avez embrassé ; il parlera fortement contre moi. J'avoue qu'il faudrait du courage pour le sacrifier à un autre honneur plus grand et plus pur, mais qui n'est pas connu de la multitude, et qui sans cesse est en opposition avec celui du monde. Aussi je n'entreprendrai point de le combattre, étant persuadée que cela serait inutile si Dieu ne louche votre cœur et n'éclaire votre esprit.

J'avoue qu'il est une autre objection plus forte contre laquelle je n'aurais rien à opposer. Ce serait le regret d'abandonner un père malheureux. Ce sentiment m'inspirerait trop de respect pour avoir seulement l'idée de le combattre; mais peut-être serait-il possible de tout accorder en partageant votre temps entre une femme et un père. Alors vous rempliriez tous vos devoirs à la fois, et vous vous assureriez des jours moins orageux et qui sans doute seraient bénis du Ciel.

Je ne vous parle point des dangers que vous pourriez craindre en rentrant en France. Si j'en prévoyais, je ne désirerais sûrement pas votre retour; mais je suis presque assurée que vous n'éprouveriez que des sujets de satisfaction, si vous étiez capable

de prendre ce parti, au lieu que celui que vous suivez ne pourra que vous conduire par degrés au dernier désespoir. Telles sont du moins mes craintes. J'ai dû vous les témoigner, en vous offrant les seuls secours que je puisse vous donner dans la position respective où nous sommes.

Réfléchissez-y sérieusement, monsieur, et croyez que, quelle que soit votre décision et votre réponse, si toutefois vous daignez m'en faire une, jamais je ne me repentirai de la démarche que je fais aujourd'hui vis-à-vis de vous, n'attendant plus de récompense des hommes, mais de Dieu qui voit le fond des cœurs, et qui seul peut maintenant faire mon bonheur.

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