L. H. J. de Bourbon
La princesse Louise an chevalier Jacques.
Loué et adoré à jamais le Très-Saint Sacrement de l'autel.
A Chelsea, ce 4 avril 1816.
J'ai reçu hier, Monsieur, votre lettre du 27 mars et ce qui y était joint. C'était mon frère qui m'apportait ce paquet, dont il avait bien reconnu l'écriture. Il me Ta remise sans dire un mot, et a attendu que je l'eusse lue en particulier; je lui ai ensuite remis votre lettre et celle de M. de Lalanne1. J'ai attendu de mon côté qu'il me demandât lui-même la note dont vous me parliez; que j'hésitais à lui met-' tre sous les yeux , sachant l'effet inouï que produit sur son cœur tout ce qui est de son fils , mais qui n'est plus lui.
Ce n'est qu'assez de temps après qu'il m'a dit de la lui donner. Ce que j'ai fait, en lui demandant de m'en laisser faire prendre copie auparavant. Je ne suis point entrée dans les détails avec lui, de ce que je désire posséder de restes si précieux à mon cœur. Je vous ai déjà mandé que quelques cheveux étaient
1. Armand-Joseph de Laporte-Lalanne, conseiller d'Etat, avait, en sa qualité de chef du conseil des princes de Condé, présidé à l'exhumation du corps du duc d'Enghien, le 20 mars 1816.
ce que je désirais le plus ardemment ; aujourd'hui j'ajoute deux ou trois dents ; en un mot , ce qui fit partie jadis de l'être que nous pleurons avec des larmes de sang, plutôt que ce qui lui a appartenu. Je n'ai osé non plus entrer dans ces déchirants détails avec mon père; j'en ai parlé à ma sœur, dont la santé est plus forte, et qui d'ailleurs est plus portée à exhaler sa douleur qu'à la concentrer. Je suis bien sûre que tous les trois seront d'accord pour ne pas me refuser la bien triste consolation que je sollicite, et j'en remets le succès à vos soins et à votre attachement. J'espère n'avoir pas besoin de vous dire , Monsieur, combien vous devez compter sur les sentiments que je vous dois.
Ce mot est en toute vérité.
Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde.
La princesse Louise an prince de Condé.
Loué et adoré soit à jamais le Très-Saint Sacrement de l'autel.
A Chelsea, ce 9 mai 1816.
h Enfin, mon tendre père, j'ai le bonheur de vous annoncer que vos enfants auront bientôt la consolation si chère à leur cœur de vous embrasser. Nous
comptons partir à la fin de ce mois-ci, s'il n'y a pas de nouveaux désastres, car, dans les temps où nous vivons, il est difficile d'être sans crainte.
Ne pouvant encore me loger au Temple, je le serai plus près de vous que l'année dernière, dans la petite maison de ma sœur, qui maintenant est occupée. J'ai accepté l'offre obligeante que m'a faite, il y a longtemps, ma plus ancienne amie, Mme de Vibraye, de me donner asile momentanément chez elle, quand je reviendrais. Toute sa famille est bonne chrétienne et édifiante; elle est une sainte. Elle a la messe tous les jours dans sa maison, et elle est près de vous, mon tendre père! C'est tout réunir pour les convenances, et pour mon cœur.
Je vous manderai positivement le jour de notre départ, quand il sera déterminé. En attendant, ménagez-vous bien pour que nous vous trouvions en aussi bon état que mon frère et moi le désirons. Ah 1 quel bonheur de vous revoir et de vous serrer dans mes bras! Je n'y puis penser sans verser des larmes de joie; sentiment devenu si étranger pour nous depuis bien longtemps. 0
Adieu, mon tendre père, au plaisir de vous revoir (comme disent les gens du peuple), mais de quelle vérité il est en ce moment !