Le général comte d'Esgrigny
encore connaissance de ses projets, et s'il se rendra à Madrid. Si l'on suit pour lui la même marche que l'on a tenue pour moi, je pense que Ton différera encore de l'y recevoir.
Jusqu'à présent cette cour paraît avoir adopté seulement un système défensif pour ses frontières. Lorsque l'invasion de Bonaparte est survenue, il y avait plus que du froid entre cette cour-ci et celle de France. M. le prince de Laval-Montmorency, l'ambassadeur de Sa Majesté, avait même eu l'ordre de partir, et son départ n'avait été retardé que parce que ses voitures, qui étaient toutes chargées, avaient été volées pendant la nuit. La cause de cette tracasserie était (chose incroyable^ que Sa Majesté avait demandé au Roi d'Espagne qu'il conserve à Suchet le duché d'Albuféra et ses revenus1, qui eont immenses, lequel duché est une propriété du Roi. Outre cela, il demandait que l'on permît aux traîtres espagnols, qui avaient accompagné Joseph dans sa fuite, de rentrer en Espagne, et qu'on leur rendît tous leurs biens. Avec raison, une pareille demande a été refusée avec indignation et a donné beaucoup d'humeur. Voilà tout ce que j'en sais jusqu'à ce moment, et je ne doute pas que cette aussi étonnante qu'immorale proposition n'ait fortement con-
1 . Après une pareille négociation entamée par le roi Louis XVIII en faveur d'un lieutenant de Napoléon, sera-t-il bien encore permis de dire et d'écrire que les Bourbons n'avaient rien appris ni rien oublié.
tribué à ce que I on ne m'accorde pas sur-le-champ la permission d'aller à Madrid.
Au reste, je n'ai pas lieu de me plaindre, car le Roi m'a répondu une lettre très-honnête et trèsaimable, et a donné des ordres au gouverneur pour que je fusse reçu avec tous les égards et les attentions qui m'étaient dus, etc.
Cependant comme cela se prolonge, et ne pouvant honnêtement rester plus longtemps à la charge de ce gouverneur qui, vu le peu de commodités des auberges de cette ville, a voulu absolument me loger chez lui, ainsi que M. de Rully, n'ayant d'ailleurs rien avec moi que quelques chemises et l'habit que j'ai sur le corps, je prends le parti de me rendre à Burgos où sont arrives Jacques, Quesnay, d\Auteuil, et quelqu'argent et effets qui me restent. Alors, étant tous réunis, nous serons à portée de prendre un parti quelconque, selon les circonstances qui surviendront. D'Esgrigny vous contera le nouveau malheur que j'ai éprouvé.
Après avoir été assez heureux pour traverser la France sans accident, mes équipages ont été volés en plein jour par sept hommes armés sur le chemin entre Tolosa et Vittoria : Jacques et tous mes gens dévalisés de leurs montres et argent; et ma cassette chérie, car sur cinq, ils ont choisi adroitement celle où j'avais mon petit trésor, l'ayant avec raison trouvée la plus lourde, et ont décampé avec leur butin, n'ayant pas eu le temps d'emporter davantage,
parce qu'ils ont été avertis par une vedette, qui était sur un arbre, qu'il venait du monde sur le chemin. Ils ont pris aussi de l'argent qui était en sacs dans la voiture, quelque argenterie, et toutes les armes, pistolets et épées. Heureusement ils n ont fait aucun mal aux individus.
Ce 2 mai. Nous avons reçu dans la journée d'aujourd'hui les Moniteurs jusqu'au 20, qui disent positivement que vous êtes à Bruxelles, où Monsieur et M. le duc de Berry vous font de fréquentes visites. Il me paraît qu'ils suivent une marche différente qu'à Paris, pendant le court séjour que nous y avons fait (soit dit entre nous). Le quartier général de lord Wellington est, dit-on, aussi à Bruxelles, je pense, avec des forces imposantes.
Puisse la Providence ramener l'ordre et la paix, et le règne des honnêtes gens ! Mais il ne faut pas oublier qu'il y a une grande épuration à faire. Sans cela, point de salut ni de sûreté pour l'avenir. Que le Roi et les Princes pensent à s'entourer de fidèles et loyaux serviteurs. Il y en a encore; mais il ne faut pas les dégoûter et les écarter comme on l'a fait. Le Ciel puisse exaucer nos vœux I Je vous embrasse de toute mon âme, cher et tendre père, dans une vive impatience que les circonstances me permettent de me rapprocher de vous, et de tout ce qui mVst cher.
La duchesse d Angoulême an duc de Bourbon.
Londres, ce 9 mai 1815.
Mon cousin, je vous fais mon compliment sur votre arrivée en Espagne. Je vous assure que je l'ai apprise avec bien de la joie, car, au milieu de toutes mes inquiétudes et mes peines, vous m'avez beaucoup occupée et j'étais bien occupée de vous et empressée de vous savoir en sûreté. Je vous avais envoyé quelqu un de Bordeaux, avec une longue lettre fort importante. Alors mon courrier n'a jamais pu vous trouver dans la Vendée; il me Ta rapportée. M. de la Rochejaquelein *, qui vous y croit toujours, est parti ces jours derniers d'ici avec quarante jeunes gens, et cinq vaisseaux, dont plusieurs chargés d'armes et de munitions. Je vous joins ici, Monsieur, une lettre de Mme la princesse Louise. Elle a été bien malade, en arrivant ici, de tout ce qu'elle avait éprouvé, cachée huit jours dans Paris, après l'arrivée de cet homme, et de toutes ses inquiétudes sur votre sort. Je l'ai vue bien malheureuse; elle est mieux à présent, et rassurée sur votre sort. Cela va la guérir entièrement. MM. d'Allonville
1. Le marquis Louis de la Rochejaquelein, tué par les Bonapartistes au combat des Mattes, le k juin 1815.
et de Monville, que vous m'aviez envoyés à Bordeaux, qui avaient brûlé vos pouvoirs, m'en ont demandé que je leur ai donnés à votre place; mais qui finissent dès qu'ils vous auront rejoint. M. le prince de Condé est en très-bonne santé à Bruxelles. Le Roi est à Gand et le duc de Berry. Nous espérons que les événements vont se presser et être heureux. Vous n'avez pas partagé nos inquiétudes si longues sur le sort du duc d'Angoulême, ignorant, j'imagine, tout ce qui se passait dans le Midi ; mais vous pouvez juger de tout ce que j'ai souffert, le sachant prisonnier, et mon bonheur, samedi dernier, d'apprendre par lui-même qu'il était arrivé en Espagne en bonne santé. Par le même courrier, j'y ai appris aussi votre arrivée. Je vous prie de faire mes compliments à M. de Rully; sa femme est en bonne santé à Bruxelles.
Comptez, Monsieur, sur tous mes sentiments pour vous.
Marie-Thérèse.
La princesse Louise au prince de Condé. Loué soit le Très-Saint Sacrement.
A Chelsea, 13 mai 1815.
Depuis que je ne vous ai écrit, le vieux Guy a eu des nouvelles de mon frère, du 8 avril et du 10, je crois. ïl était alors à Santander ; il lui mande qu'il y était arrivé seul, avec M. de Rullv et Louis; que les autres personnes de sa suite avaient tenté de le joindre par terre, qu'il craignait qu'elles ne trouvassent beaucoup de difficultés; qu il irait dans quelques jours à Madrid, que c'était là qu'il fallait lui adresser ses lettres, d'où on les lui ferait passer où il serait. Où sera-t-il? il ne le dit pas; il ajoute qu'il ne sait où vous êtes, ni Mme de Rully, ni moi. Depuis, (iuy a reçu aussi un mot de M. de Quesnay, daté de Saint-Sébastien, mais qui n'apprend rien. \ 0U8 devex avoir reçu de mes nouvelles depuis lettre que vous m' écriviez, en date du 3 avril. Je "s fâchée que vous ayez été inquiet, c'est ce que vais voulu éviter ; et c'est moi qui avais bien déndu qu'on vous instruisît de ma maladie, me rérvant de vous annoncer moi-même ma convalesce. J'ai lieu de croire qu'elle va s'accélérer par
le bon air; je suis parfaitement bien aujourd'hui, et me sens presque vigoureuse.
Mme la duchesse d'Angoulême est venue me voir, il y a trois jours; elle cherchait une maison de campagne pour sortir de l'air de Londres, le temps quelle a à rester ici.
M., Mme et Mlle d'Orléans sont venus aussi avanthier; du reste, vous croyez bien que je ne reçois personne dans ma petite solitude. J'ai vu dans une de vos lettres, que sur ce que je vous avais mandé des bons procédés de ces derniers, vous paraissiez croire que je m'y livrais avec abandon.
Soyez tranquille, je n'ai pas perdu la mémoire du passé. Par conséquent, il est des noms* qui me
1. Le prince de Gondé avait suivi de très-près, en 1814, et dans les deux premiers mois de 1815, la conduite politique de Louis- Philippe d'Orléans. 11 en savait presque autant sur ses menées que Napoléon lui-même, dont la conspiration orléaniste de la Fère, ayant pour chefs ostensibles les généraux Lefebvre-Dcsnouettes, Drouet d'Erlon et les deux Lallemand, accéléra le retour de l'île d'Elbe. Au tome II, page 276, note lix de ses Mémoires, Napoléon I6r raconte : « A la fin de janvior 1815, le congrès de Vienne décida de transférer Napoléon a Sainte-Hélène et de violer toutes les stipulations du traité de Fontainebleau. Déjà le cabinet des Tuileries lui avait prouvé qu'il ne voulait remplir aucun des engagements qu'il avait contractés par ce traité ; mais ces circonstances n'eurent aucune influence sur les résolutions de Napoléon. Ce n'était pas de lui qu'il s'agissait dans le parti qu'il y avait à prendre. Une conspiration existait; mais son retour n'en était pas l'objet.... »
Ici trois lignes de points interceptent la pensée du narrateur impérial et arrêtent au passage le nom du duc d'Orléans. Le libéralisme de Louis-Philippe était célébré sur tous les modes constitutionnels; ce libéralisme ne l'empêchait pourtant pas de se couvrir de la censure afin d'échapper îî une formidable accusation. Les
commanderont toujours prudence et circonspection envers le3 individus qui le portent.
Adieu, mon tendre père; je suis heureuse de savoir que votre santé est bonne, et que vous êtes tranquille sur l'existence de mon frère. En effet, il était affreux de le savoir perdu et isolé dans le cœur de cette malheureuse France, où, parmi quelques bons, il y a tant de méchants et de traîtres. Pour moi, je ne vivais pas, je l'avoue.
Je vous renouvelle les expressions des plus tendres sentiments de mon cœur.
Le duc de Bourbon au prince de Condé.
Londres, ce 26 octobre 1815.
M. le duc d'Orléans m'a remis très-exactement la lettre dont vous l'aviez chargé pour moi, où était incluse une de Contye et une de Jacques. Vous pensez bien, mon cher et tendre père, que, malgré mon éloignement, je n'en prends pas moins un vif intérêt aux malheurs qu'éprouve cette trop coupable
Mèmoirts de Napoléon I"" paraissaient en 1823, et le duc d'Orléans vint supplier Louis XVII I de donner des ordres pour que sa révélation fût bien et dûment supprimée. Le roi adhéra, et ainsi Bonaparte mort se vit censuré par Louis-Philippe d'Orfwiéans mis en cause et ne *e souvenant plus qu'il jouait le rôle
fd'un chaleureux défenseur de la liberté de la presse*
France, et surtout à ceux qui vous affectent personnellement. Nous parlons et nous nous occupons de vous tous les jours, ma sœur et moi, et nous avons bien versé des larmes en lisant votre si bonne et si touchante lettre. Oh ! certainement une réunion avec vous, éloignés de ce foyer de corruption, serait le seul désir de nos cœurs. Combien vous devez souffrir, avec votre âme si noble et si pure, de voir et d'entendre tous les jours ce qui se passe autour de vous.
Que veut dire ce départ, cette dispersion des Princes? Quel en est le but? Quel plan peut-on avoir avec la mauvaise volonté bien connue des troupes? Craint-on quelque mouvement à Paris?
Surtout n'attendez pas le dernier moment pour en sortir, s'il y a le moindre fondement à tout ce que débitent les papiers à cet égard. Encore hier, ils disaient que Murât était débarqué en France, et que les soldais couraient le rejoindre. On se divise d'opinions, on se bataille déjà à la Chambre des pairs ; on dit que les mécontents se rassemblent, s'organisent dans les Cévennes. Les Jacobins ici (car il y en a partout) lèvent la tête, et disent ouvertement que le règne de Louis XVIH ne sera pas long, ne passera pas la fin de l'année.
Toutes ces choses réunies, tous ces bruits, vrais ou faux, annoncent au moins une grande agitation dans les esprits ; un défaut d'équilibre qui ne peut exister, comme nous l'avons dit bien des fois, s
que par le retour de la Religion et de la justice, et c'est de quoi Ton s'occupe le moins.
Enfin, cher et tendre père, dans cette combustion générale, pensez à vous, et par conséquent à nous. A la moindre apparence de fondement dans les inquiétudes dont nous sommes oppressés, quittez cette terre ingrate, et venez rejoindre vos enfants. Si je ne suivais que le penchant de mon cœur, j'irais sur-le-champ auprès de vous chercher à adoucir vos peines cruelles; mais, d'après mon opinion si prononcée, de quelle utilité pourrais-je y être au service du Roi qui, comme le disent ses fidèles sujets, ne veut pas lui-même être Royaliste. Brûlez cette lettre, cher et tendre père, et croyez à la tendresse de vos deux enfants qui vous aiment et vous embrassent de tout leur cœur.
Le duc de Bourbon au chevalier Jacques.
Londres, ce 25 mars 1816.
Que je vous plains, mon cher Jacques , comme vous avez dû souffrir! hélas! j'ai tout vu dans les papiers1. Grand Dieu, quel supplice! quelle horreur! quelle existence! Quel renouvellement de pei-
1. Le 21 mars 1816, le gouvernement royal avait fait eihumer eu grande pompe le corps du duc d'Enghien, et après une céré-
DE LA MAISON DE CONDÉ. t03
Des déchirantes, après tout ce que noua avons souffert ! Au milieu de ma douleur j'ai bien pensé particulièrement à la vôtre, à celle d'un si bon et si loyal serviteur. Le Times, que j'ai maintenant sous les yeux , en rendant compte de cette cruelle cérémonie, observe avec raison qu'il est monstrueux que tous les scélérats, qui ont prononcé ce jugement inique, existent encore , et que l'on n'a entendu parler . de l'arrestation, ni du jugement d'aucun d'entre eux. Parlez donc de cela, qu'on les recherche, qu'on les mette en poussière l. Il ajoute que Murât est le seul qui ait péri. Je n'ai pas la force d'écrire plus longtemps aujourd'hui ; mais j'étais empressé de joindre mes larmes aux vôtres. Ce n'est pas une consolation, mais c'est une jouissance pour des cœurs qui sen-
monie solennellement expiatoire, ses restes avaient été déposés dans la chapelle du château.
1. Presque tous ceux qui prirent une part quelconque au meurtre du duc d'Enghien ont témoigné, durant leur vie ou à leur mort, un profond repentir, Savary, duc de Rovigo, lui-môme. Longtemps après les Cent-Jours, ce général, revenu à Londres de Malte où les Anglais l'avaient déporté, se rencontra face à face chez lady Hulland avec le baron Dudon. Il s'approche de lui, et d'un ton assez brusque : c Monsieur le baron, lui dit-il, c'est donc vous qui, en 1815, aviez donné au Roi le conseil de me faire arrêter et fusiller dans les quarante-huit heures. »
Le baron Dudon avait été élevé à l'école de l'empereur Napoléon ; il ne le cédait à personne en fait d'audace à froid. A cette interpellation si directe et adressée dans les salons où se réunissaient tous les amis do Bonaparte exilé, il répondit : c On vous a trompé, monsieur le duc. Je n'ai jamais parlé de quarante-huit heures : j'ai dit sur-le-champ, comme pour le duc d'Enghien. »
Le général Savary de Rovigo pâlit subitement et disparut dans la foule.
tent de même. Constante et bien sincère amitié, mon cher Jacques.
Le duc de Bourbon an prince de Condé.
Londres, ce 25 mars 1816.
Quelle triste occasion de vous écrire, mon cher et tendre père; mais quoique éloigné de vous, je veux cependant joindre mes larmes à celles que vous répandez en ce moment. Hélas ! c'est la seule consolation que nous puissions avoir. Je sens que je renouvelle toute votre douleur; mais je n'ai pu résister, en cette cruelle circonstance , à soulager la mienne, en la déposant dans le sein d'un père chéri .
Ménagez bien votre santé pour vous-même et pour le bonheur de votre fils; songez que la juste et unique jouissance, qu'il puisse avoir maintenant dans le monde, est de vous conserver longtemps. Je nai que celle de vous embrasser mille fois, avec cette tendresse qui ne finira qu'avec ma vie.