‹ Histoire Des Trois Derniers Princes de la Maison de Condé Prince de Condéduc de Bourbonduc D'EnghienChapitre 4 sur 40 · Robin était l'intendant particulier du duc de Bourbon · texte numérisé non relu

Robin était l'intendant particulier du duc de Bourbon

Aussitôt la réception de la lettre de Monseigneur, j'ai écrit un billet à Mme la duchesse de Bourbon pour lui demander un rendez-vous, ayant des choses à lui communiquer de votre part. Elle me manda en réponse que je la trouverais chez elle le lendemain à midi (jour du Vendredi saint). Comme bien vous pensez, je n'ai point manqué au rendez-vous. Après avoir montré mon billet de créance, que j'ai ensuite retiré, je me suis acquitté du mieux qu'il m'a été possible de votre commission. Mme la duchesse de Bourbon m'a paru d'abord étonnée, piquée et même un peu humiliée de ce que vous ne lui aviez point répondu directement. Je lui ai dit les raisons de prudence qui vous en avaient empêché : a Au reste, m'a-t-elle répondu, il n'en a jamais agi différemment avec moi. »

Elle m'a demandé ensuite si vous m'aviez fait part de la lettre qu'elle vous avait écrite ; je lui ai répondu que je ne l'avais pas vue, mais que tous m'aviez fait part du motif principal qui en avait été l'objet. « Eh bien, monsieur, comme j'en ai gardé copie, je vais vous la lire. »

Elle sortit un portefeuille de sa poche, et ce brouillon, où il n'y avait pas une rature. Je vis clairement, sans oser le lui dire, que sa lettre n'était qu'un sermon de carême, et qu'elle vous proposait une chose impraticable. Je me permis de lui observer seulement qu'à moins d'aller au district, comme avait fait M. le prince de Conti, et de vouloir être

ensuite ou juré ou officier municipal, on ne pouvait point se hasarder, quand on était en votre état, de rester dans un pays aussi mal gouverné que celuici. Elle me répondit à cela que M. le prince de Conti était heureux. Je lui dis que je croyais assez vous connaître pour être persuadé que vous seriez bien fâché d'être heureux à la manière de M. le prince de Conti. Je n ai pas voulu prononcer le nom de M. le duc d'Orléans, il y aurait eu trop à dire, et cela n'entrait pas dans ma mission. Au surplus, j'ai terminé notre conversation en lui parlant de votre reconnaissance, de vos remercîments pour son offre généreuse, etc., etc.

Elle me parut un moment douter de tous ces sentiments, et je m'aperçus qu'elle aurait eu grande envie de s'en assurer en voyant votre lettre. Je lui dis qu'il y avait des choses entre vous et moi qui ne me permettaient pas de lui laisser voir la totalité de la lettre; mais je cherchai quelques phrases, quelques axpressions qui s'y trouvaient enfermées, que je ne trouvai aucun inconvénient à lui faire voir : elle en parut satisfaite. Je vins ensuite à parler de la petite indisposition de M. le duc d'Enghien; elle en parut touchée. Elle se plaignit beaucoup de ce que son fils ne lui avait point écrit depuis plus d'un an. 11 m'a été impossible en cela d'excuser M. le due d'Enghien, parce qu'il me semble qu'un enfant bien né ne doit jamais oublier les obligations qu'il a à sanaère et ne point s'écarter des égards qu'il

lui doit. Après trois quarts d'heure de conversation, je pris congé de Mme la. duchesse de Bourbon, qui resta, comme de raison, dans son opinion et moi dans la mienne.

J'avais ouï dire dans le monde que Mme la duchesse de Bourbon était dévote, mais je n'aurais jamais pu me figurer qu'elle était exaltée au point où elle l'est. 11 y a peu de religieuses qu'on pût lui comparer. Son langage est absolument mystique; sa tt' te est exaltée à un point extrême. Elle voit partout la main de Dieu; et veuillez la sortir de là, elle n'y est plus. C'est bien dommage qu'avec de l'esprit, de la grâce et tous les autres moyens qu'elle a d'être bien, elle ait donné dans un pareil travers, car on peut trancher le mot.

Elle est démocrate autant que personne, non par méchanceté, mais par dévotion. Le samedi 7, je reçus un billet de Mme la duchesse de Bourbon, qui me fut apporté par un valet de pied. Je vais vous le transcrire mot pour mot : « Mme la duchesse de Bourlion prie instamment M. de Nolives de vouloir bien lui faire savoir des nouvelles de son fils, s'il en reçoit incessamment. Quelque coupable qu'il soit ra elle, il pense bien qu'une mère est toujours mère, et qu'elle lui en aura une sincère obligation. »

Je crois qu'il conviendrait que M. le ductl Enghien écrivît de temps à autre à Madame sa mère, li peut avoir bien des choses à lui dire, sans lui par-

1er des affaires du temps; à moins d'avoir des raisons extraordinaires, et il me semble qu'un entant ne doit jamais rompre avec les auteurs de ses jours. Si vous jugez à propos que M. le ducd'Enghien écrive, vous pourrez me faire passer sa lettre, je la ferai remettre avec soin.

Je n'ai point ouï dire dans le monde qu'on parlât du tout de l'offre qui vous a été faite par Mme la duchesse de Bourbon. Vous pensez bien que je n'en dirai mot; mais si par hasard j'en entendais parler, je me conformerai aux ordres de Votre Altesse Sérénissime sur cet objet.

Je rends mille grâces à Monseigneur du petit bulletin qu'il a eu la bonté de m'envoyer. Les choses vont toujours ici à la diable; les papiers publics doivent vous en convaincre. Sans de puissants secours des étrangers, nous ne nous tirerons jamais du gouffre où l'on nous a précipités. Il ne faut rien attendre de l'intérieur, de ce qu'on appelle l'opinion publique. La nation française est pourrie; tous les états, tous les ordres sont gangrenés. Qu'on essaye de parcourir la France du nord au midi, et qu'on veuille parler raison, on n'y sera pas plus entendu que si on parlait grec. Il est grandement temps que la fusée se débrouille.

Le prince de Condé au duc de Bourbon.

A Coblentz, ce 26 avril 1792.

J'ai écrit tant de lettres ce soir que je ne vous dirai qu'un mot; car il est déjà minuit et demi. Faites copier à votre sœur les lettres de MM. de Bouillé et de Vassé, et envoyez-les tout de suite à Mayence; vous verrez dans ces lettres pourquoi je reste ici , cela est essentiel. On ne prend pas encore de parti et il en faut un; nous poussons vivement l'Électeur1, mais il tient bon, quelle bêtise. Il ne veut pas que nous le défendions; nous avons cependant obtenu, mais sous la promesse du plus grand secret et à la troisième fois, qu'il ferait partir demain deux mille fusils pour armer les Français à Trêves en cas d'invasion. Nous n'en sommes encore que là; nous verrons demain. Nous allons en même temps faire évacuer de Trêves les femmes et les prêtres. Cela est nécessaire pour eux : dans tous les cas je ne vous ai pas envoyé de courrier hier au soir, parce que j'ai pensé qu'il vous arriverait en même temps que la poste, qui vous apprendrait la nouvelle qui nous a fait sauter de joie; mais l'embarras du parti à pren-

1. L'électeur archevêque de Cologne était Maximilien-François- Xavier-Joseph, archiduc d'Autriche.

dre y a succédé. Les intrigues sont plus fortes que jamais ; je vous embrasse-tous deux.

Le prince de Condé an dnc de Bourbon.

Coblentz, ce 28 avril 1792.

J'ai bien vu par les lettres de la poste de jeudi que vous m'avez envoyées, que vous ne saviez pas la déclaration de guerre. Cela m'a étonné, parce que j'avais calculé que vous pouviez recevoir le 26 les lettres du 21 . Ne comptez pas sur les étrangers, malgré cet événement, avant le mois de juillet. Je ne serais pas étonné que le bal ne commençât qu'après la récolte, comme le mande le coadjuteur de Breslaw. Tout ce que nous avons à désirer, est une invasion quelconque des patriotes; alors permission d'armer, de marcher sur le champ; mais sans cela rien. 11 n'y a que le duc de Deux -Ponts1 qui se conduise comme un Dieu; les autres ne veulent pas être défendus; et, lui, demande à 1 être par nous. Il parle même de moi dans sa note ; cela est arrivé fort à propos pour les mousquetaires dont on ne savait que faire. La réponse de l'Électeur de Cologne aux princes * était de la plus grande insolence ; ils par-

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