‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 11 sur 34 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Cette force était la garde nationale.

Jusqu'alors la garde nationale s'était abstenue. La veille elle n'avait été convoquée que dans le deuxième arrondissement. Le mercredi matin le rappel battait dans toutes les rues. Les gardes nationaux se rendaient lentement à leur mairie le fusil sur l'épaule. Leur attitude allait décider de la révolution.

Avant ce jour, et surtout dans les premières années du règne, les gardes nationaux avaient puissamment contribué à la répression des émeutes. Mais depuis lors l'opinion publique s'est éclairée , s'est énergiquement prononcée contre le système de corruption — et la garde nationale n'est que l'opinion publique armée.

La garde nationale n'iiésitepas un moment sur la conduite à tenir. Elle se posera comme médiatrice entre le peuple et le gouvernement. Elle arrêtera le feu , du geste seulement et en demandant le renvoi du ministère.

La dixième légion s'ébranle aux cris de vive la réforme, malgré les exhortations de son colonel , et arrête sur la place Bourbon des fourgons d'artillerie.

Un bataillon de la deuxième légion, commandé par M. Laborde, s'élance de la mairie du second arrondissement , encore aux cris de vive la réforme! Il marche sur les Tuileries pour porter à la royauté cet ultimatum de la nation. En retournant aux boulevards, il rencontre un escadron de cuirassiers qui s'apprête à charger le peuple. 11 arrête la charge.

La troisième légion se montre animée d'un esprit de patriotisme encore plus ardent. Un détachement de cette légion arrive sur la place des Petits-Pères, aux cris partout répétés de vive la réforme ! Le peuple l'entoure, les gardes municipaux veulent charger. Les gardes nationaux croisent la baïonnette, et les municipaux reculent devant l'uniforme du citoyen.

Une centaine de gardes nationaux de cette légion prennent l'héroïque résolution d'arrêter partout les hostilités.

Ils s'avancent par la ru e de Cléry, sur le boulevard. Us le trouvent formidablement gardé. Us marchent calmes et confiants, entre deux haies d'infanterie, aux cris de vive la réforme, à bas la fusillade ! Une pièce de canon était braquée à la porte Saint-Denis , dans la direction du boulevard Saint-Martin. A leur approche la pièce se retourne, elle est pointée sur leur poitrine. Les servants viennent prendre leur place.

La petite colonne de gardes nationaux marche sur le canon en répétant toujours le cri : J^ive la réforme j à bas la fusillade !

Elle entre dans la rue Saint-Martin, qu'elle trouve occupée par les troupes, les désarme moralement, se porte au pas de course partout où elle entend un coup de fusil , fait relever les fusils, et partout où elle passe elle isole les soldats du pouvoir, et les laisse debout, immobiles, indécis, l'arme au pied, en quelque sorte prisonniers sur parole de la révolution.

Le peuple se sentait dans le soldat qui est

peuple aussi. Il savait distinguer les troupes hostiles d'avec les troupes résignées. Il criait ; Vive la ligne, vivent les dragons, à bas le ministère, à bas les municipaux.

L'armée, laissée pendant vingt-quatre heures debout au milieu de Paris , circonvenue et entourée , laissait insensiblement fondre au contact de la population la rigueur de la discipline. On pactisait en quelque sorte du regard.

Dans les quartiers des halles les femmes se jetaient au milieu des rangs, embrassaient les soldats, leur portaient des vivres et leur criaient : Mes enfants, ne tirez pas sur nos fils, sur nos pères et sur nos maris.

Au détour d'une rue un officier de cuirassiers est abattu d'un coup de fusil , le peloton s'arrête. Les hommes du peuple ramassent l'officier: il était mort. Us lui ôtent alors respectueusement sa cuirasse , ses épaulettes , son sabre, le remettent aux soldats, échangent avec eux une courte poignée de main — fraternisant ainsi dans la mort, par les honneurs rendus à l'uniforme.

— tu —

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