‹ Histoire des trois journées de Février, 1848 (volume 2)Chapitre 12 sur 34 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

La conduite de la garde nationale est bientôt connue aux Tuileries; elle y porte la consternation. Les baïonnettes étaient devenues intelligentes, elles avaient un cœur , une volonté , une pensée. La force matérielle reculait devant la force morale. L'épée était brisée dans les mains du pouvoir. Il avait suflfî d'une promenade, au tambour, de quelques milliers de cito3'ens, pour paralyser toute une armée. Le ministère comprit le péril. Le comprit-il dans toute son étendue? On doit en douter. II offrit sa démission.

La chambre s'était réunie. Les députés s'y étaient rendus de bonne heure pour se communiquer leurs appréhensions. INI. Vavin monte à la tribune et adresse des interpellations au ministère.

Les ministres sont à leur banc. Ils paraissent profondément abattus.

«Messieurs, dit M. Vavin, depuis vingt- » quatre heures des iroubles graves désolent

» la capitale. Hier la population a remarqué » avec un douloureux étonnement l'absence )) de la garde nationale; cet étonnement était » d'autant plus grand, d'autant pi us pénible, » que l'ordre de la convoquer avait été donné » lundi dans la soirée; sur un fait aussi » grave, aussi malheureux, je prie MM. les )) ministres de nous donner quelques expli- » cations. »

M. Guizot se lève. Un profond silence s'établit. Sa physionomie est souffrante, mais son attitude est encore hautaine, par une réaction visible de sa volonté. Il enfle , en parlant, le volume de sa voix comme pour dissimuler à son parti la tristesse intérieure de sa défaite.

« Messieurs, dit-il, je crois qu'il ne serait » pas conforme à l'intérêt public d'entrer en » ce moment dans aucun débat. »

L'opposition croit, à ces paroles, que le ministre veut se renfermer dans cette fausse dignité du silence, dont il cherchait si souvent à couvrir les faiblesses de sa politique; elle

éclate en murmures. « Écoutez! » crient d'autres voix.

(( Le roi, reprend M. Guizot d'un ton signi- » ficatif, en vertu de sa prérogative, vient de )) faire appeler M. le comte Mole pour le char- » ger de former un nouveau cabinet. »

Une salve de bravos part des deux extrémités de la chambre. Les députés de l'opposition se lèvent en tumulte. Les centres restent foudroyés sur leurs banquettes. Quelques députés conservateurs, les plus ardents ou les plus compromis, se précipitent dans l'hémicycle , gesticulent avec fureur en jetant, à la face de ce ministère évanoui et pétrifié, les mots de lâcheté et de ti'ahison. Ils crient: «Allons chez le roi, allons chez le roi! » et se dirigent vers la porte de sortie. Pendant qu'ils s'éloignent , d'autres défenseurs de la politique ministérielle, plus résignés ou moins désespérés, viennent serrer, mélancoliquement une dernière fois, la main de M. Guizot, comme pour prendre congé d'une vieille amitié.

Les tribunes se vident, les assistants cou-

rent dans Jes escaliers pour porter au dehors la bonne nouvelle. Des gardes nationaux à cheval partent au galop et annoncent sur toute la ligne des boulevards la chute du ministère. Partout ils sont accueillis par de vives acclamations. Les poitrines sont dilatées. On tenait enfin la solution de la terrible inconnue qui pesait sur les consciences. Les coups de fusil s'éteignent sur le passage de la bonne nouvelle. Les chapeaux se lèvent en l'air, les mains se cherchent , les groupes se confondent en un seul épanchement, et la joie universelle, multipliée de l'action et de la réaction de tous sur chacun et de chacun sur tous, éclate dans le cri unanime de : Vive la réforme !

S xviii.

Pendant ce temps-là, le roi et M. Mole, debout dans l'embrasure d'une croisée, discutaient entre eux la formation d'un nouveau ministère, et, chose étrange, le roi n'était ni modifié ni même effleuré par la terrible leçon qu'il venait de recevoir des événements. Il voulait bien consentir à sacrifier les instru-

ments de sa politique, mais non la plus légère particule de cette politique; il entendait demeurer tout entier et inébranlable dans son système.

M. Mole ne put parvenir à lui faire comprendre toute la gravité de ce duel à outrance contre la volonté du pays. Il dut se retirer sans avoir obtenu aucune concession. Le roi lui doiHia seulement un second rendez-vous.

Mais le fait d'un changement de ministère n'en avait pas moins pénétré partout, et correspondait trop intimement aux espérances de la population, pour ne pas être complètement accepté. La nuit vint. Toutes les maisons illuminent. Paris flamboie en une minute. De longues guirlandes courent sur les fenêtres des façades, ondulent, descendent et remontent à tous les étages. Des grappes de lumières flottent confusément en haut , en bas, de tous côtés, se perdent dans le vide, on se reflètent dans le courant de la Seine.

L'aspect de la vil le est féerique, et à la clarté do ce nouveau jour, subit et abondant, qui

inonde le pavé, une foule immense afïliie dans les grandes artères de la circulation : hommes, femmes, enfants, tous marchant tranquillement, tous heureux, tous se reconnaissant à la même expression de bonheur, se saluant de la main, et forçant les voitures à ralentir le pas , pour ne point troubler cette fête improvisée de Topinion.

La foule était surtout nombreuse sur les boulevards. Le café du Grand-Balcon avait entièrement lâché ses robinets de gaz, et il en jaillissait une gerbe de lumières, qui faisait ressembler cette illumination à une éruption de volcan.

Le flot de promeneurs s'était arrêté , amoncelé, et s'amoncelait de plus en plus, pour considérer ce spectacle. Il pouvait être dix heures.

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