S XXVI
Le roi, pendant ce temps-là, écrivait l'ordonnance qui élevait M. Barrot à la présidence du conseil. Il était, comme nous l'avons dit, dans son cabinet, assis à son bureau. Le duc deMontpensier se tenait à son côté. M. Thiers, debout devant la cheminée, s'entretenait avec M. de Rémusat.
La porte s'ouvre brusquement, et M. Emile de Girardin paraît. Il vient de parcourir les
barricades. Il est fatigué, mais sa figure respire l'énergie des fortes résolutions.
Il s'avance vers le bureau , et pose la main sur l'ordonnance du roi.
— Sire, dit-il , il est trop tard. On fait perdre à Votre Majesté un temps précieux. Les minutes sont des heures ; si vous perdez encore une seule minute, dans une heure il n'y aura plus en France ni roi ni royauté.
— Etes-vous bien sur de ce que vous dites? reprend M. de Rémusat en s'adressantàM. de Girardin.
— Demandez à M. Merruau, qui est là, répond M. de Girardin, si on ne déchire pas toutes les proclamations, et si on ne chasse pas les hommes chargés de les répandre.
Pour expliquer au lecteur l'interpellation de M. de Girardin , nous avons besoin de rappeler au lecteur que M. de Girardin s'était chargé, conjointement avec M. Merruau , rédacteur en chef du Consiilulïonnel , de faire
imprimer la proclamation qui annonçait l'avénement du ministère de M. Barrot.
— 11 n'y a pas un mot qui ne soit vrai dans ce que vient de dire M. de Girardin, répond M. Merruau.
— Que faire donc? répond le roi.
— Abdiquer, sire.
— Abdiquer!
Et le roi laisse tomber la plume de ses mains.
— Oui, sire, sans hésiter. Une minutede retard, et tout est perdu. Voici la proclamation toute prête, telle que je l'ai donnée à imprimer, afin de ménager les secondes.
Abdication du roi.
Régence de la duchesse d'Orléans.
Dissolution de la chambre.
Amnistie générale.
Et M. de Girardin dépose la proclamation sur le bureau.
A ce moment les vitres des Tuileries frémissent , une fusillade éclate dans la direction du Palais-Royal.
Le duc de Montpensier s'approche du roi.
— Abdiquez, sire, dit-il, avec véhémence.
Le roi reste atterré sur son fauteuil.
Le bruit de la fusillade recommence. Le roi se redresse et se réveille de son irrésolution.
— Eh bien! j'abdique, dit-il.
— Partez, allez, s'écrient toutes les personnespréscntes, en s'adressantàM.deGirardin; courez , portez la nouvelle , et faites cesser le feu.
M. de Girardin s'incline, se retire, pour aller annoncer l'abdication.
Il se présente à la barricade de la rue Saint- Honoré.
La nouvelle de l'abdication est accueillie avec des transports de joie , tempérés par l'incrédulité.
— Est-ce imprimé? crie-t-on de toutes parts à M. de Girardin.
— Non.
— Est-ce écrit?
— Non.
— Quelle garantie avons-nous donc de cette abdication?
— Ma parole.
— Qui étes-vous?
— Emile de Girardin.
— Celui qui a donné sa démission?
— Oui.
— Vous affirmez sur votre tôte la vérité de rabdication?
— Oui.
— C'est bien ; passez.
Et ils laissent M. de Girardin franchir la barricade.
M. de Girardin arrive sur la place du Palais-Royal. On s'y battait. Le bruit des décharges emporte ses paroles. Cependant quelques combattants paraissent disposés à déposer les armes, si on leur apporte Tabdicalion du roi avec sa signature.
La demande est transmise aux Tuileries.
Le roi prend la plume , et lentement, tristement, il écrit ces mots : « J'abdique en faveur » de mon pelit-fds, le comte de Paris; je dé- » sire qu'il soit plus heureux que moi. »
Le généiaî Lamoricière emporte la feuille
de papier encore humide— dernière espérance de la dynastie.